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Autour de l’Édit de Nantes (2)

Par rolpoup :: mercredi 28 février 2007 à 9:02 :: Réformation

 

 

 

…/…

 

 

 

Ce parcours schématique nous ramène à la France du XVIe siècle. On l'a dit, au carrefour des autres puissances, plus proche de celle-ci que de celle-là, mais ne s'y assimilant jamais complètement, s'y esquissera une autre voie, signifiée par l’Édit de Nantes, qui de par son échec s'avèrera avoir annoncé le développement français systématique de la laïcité. Mais par cela seulement. Avant d'en venir là on considérera rapidement les données conduisant à l’Édit de Nantes et par là ce qu'il voulait signifier.

Comme pour l'Angleterre, l'espérance protestante pour la France est d'y voir se développer une Église gallicane réformée. Cela est net chez Calvin. Ainsi dédicace-t-il son Institution de la religion chrétienne au roi François Ier, en parallèle avec ce qu'il se montre réticent à l'établissement trop rapide d’Églises réformées en France. Calvin trouverait volontiers dans la famille royale française l'équivalent d'un Édouard VI d'Angleterre. Ce faisant, Calvin n'est nullement irréaliste. Simplement son espérance pour la France ne se réalise pas - on a vu que l'échec de ce projet a été attribué à "l'Affaire des Placards". Peut-être "l'Affaire des Placards" n'est-elle que le symptôme d'une réalité sociale plus profonde dans la France d'alors. La Ligue montre l'existence d'un catholicisme populaire très fort.

Quoiqu'il en soit, le projet de la constitution d'une Église gallicane ouverte aux idées de la Réforme, bien que sans doute nuancé dans un sens catholicisant, n'est pas abandonné après ce premier échec. Le pôle royal, qui, réaliste, n'ignore pas la force du parti catholique, ne peut pas ignorer non plus, par réalisme aussi, que le parti protestant est alors loin d'être négligeable. Et après François Ier, ce fait est central dans la politique royale. "Politique", terme qui désigne les partisans de la voie moyenne.

Le personnage central en France est bientôt Catherine de Médicis, la belle-fille de François Ier. Épouse de son fils Henri II, elle est la mère des trois rois qui lui succèdent, les trois derniers Valois, qui verront l'extinction de la dynastie, et l'élévation au trône d'Henri IV, Bourbon, signataire de l’Édit de Nantes. Catherine de Médicis accède au pouvoir réel du fait du bas âge de ses deux premiers fils rois, François II, qui accède au trône à 14 ans, et surtout Charles IX, qui y monte à 10 ans. C'est sous son règne qu'elle se fait attribuer la Régence. Elle règne donc de fait. Elle aussi est du parti réaliste, et est prête à faire de réelles concessions aux protestants, non par idéal bien sûr : elle sera l'instigatrice principale, selon toute vraisemblance, du massacre de la St-Barthélémy - en tout cas de son déclenchement, cela sans doute aussi par réalisme, parfois aux frontières mal marquées du cynisme.

Mais avant cela, c'est elle qui appuie le Colloque de Poissy, qui en 1561, réunissait catholiques et protestants en vue d'un accord qui aurait pu aller plus loin que l'on peut imaginer. On y trouve des évêques protestants, comme celui d'Uzès et celui de Valence, et même un cardinal protestant, le cardinal de Châtillon, qui ne participeront pas à la communion romaine, mais se réuniront pour recevoir une sainte Cène - calviniste donc - distribuée par l'évêque d'Uzès. C'est sur le mode de présence du Christ à la Cène, précisément, que se trouvait la difficulté de l'accord entre ces divers évêques et pasteurs à Poissy - signe de ce que la tentation gallicane unitaire était forte. C'est au point que l'accord était proche de se faire sur la Confession luthérienne d'Augsbourg. Mais il y eut blocage des deux côtés.

Après l'échec sous François Ier, après ce second échec marquant de Poissy, l'espérance gallicane unitaire s'éloigne un peu plus. Des expériences de rencontre possibles jusque là deviennent de moins en moins vraisemblables. Pensez qu'en 1561, l'année du colloque de Poissy, donc, un évêque comme celui de Troyes, Antoine Caracciolo était reconnu par les protestants de son diocèse comme pasteur de leur communauté, dirigeant les cultes après avoir célébré les offices catholiques !

Mais 1561 est suivi par 1562, année où le chef du parti catholique intransigeant, le duc de Guise, perpétrait le massacre de Vassy, massacre de protestants en train de célébrer le culte (le dimanche 1er mars 1562) - entraînant la première guerre de religion. Deux mois avant, Catherine de Médicis avait signé l’Édit de janvier accordant aux protestants une liberté bien plus étendue que celle qu’octroiera l’Édit de Nantes. Dix ans plus tard, avait lieu le massacre de la St-Barthélémy : que de chemin parcouru !

Mais jusqu'à Henri IV inclus et à l’Édit de Nantes, de guerres en édits de pacification, toute une part des protestants et des catholiques modérés n'ont jamais désespéré de voir ce projet toujours plus insaisissable se réaliser quand même.

C'est au point que lorsqu'Henri III, dernier Valois et prédécesseur d'Henri IV, fondait l'Ordre du Saint Esprit, symbole s'il en est de la fidélité à la royauté, il créait, sans le savoir, le modèle de la croix huguenote. L'Ordre du Saint-Esprit est le lieu de rencontre des politiques, ce parti du centre. C'est si évident qu'on voit les ligueurs y concentrer leur haine. Or, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'Ordre du Saint-Esprit est ce dont les rois de France ornent leur poitrine. Choisir ce symbole comme celui du protestantisme français n'était évidemment pas indifférent. On ne pouvait mieux traduire une espérance gallicane, d'autant que tout le monde savait ce que c'était.

On est donc avant le temps de la laïcité et de la République, qui verra disparaître des croix huguenotes les fleurs de lys ; avant même le temps de la Révocation et de la clandestinité, qui verra la colombe devenir larme.

C'est le temps de l’Édit de Nantes et de l'espérance gallicane. Henri IV a donc signé le document, donnant la liberté de conscience aux protestants. Ce qui ne signifie pas on le sait que cette liberté ne soit pas strictement contrôlée, déjà restreinte même avant signature par la révision du Parlement de Paris. Le projet qui y apparaît n'en est pas moins assez favorable aux protestants, sur le plan politico-militaire et juridique plutôt que sur le plan religieux ou il apparaît comme assez restrictif.

Au plan civil, les protestants ont accès à toutes les fonctions, les nobles protestants conservent leurs privilèges et les cours de justice voient les protestants représentés équitablement. En revanche quant au culte, il est interdit à Paris, ville royale, et dans les villes épiscopales, autorisé dans les places seigneuriales protestantes - places armées, donc, à l'époque -, et ailleurs, il est autorisé en deux lieux par baillage ou sénéchaussée, sortes de circonscriptions juridiques de l'époque. Ce déséquilibre entre l'aspect politique apparemment ouvert et l'aspect religieux plus restreint peut surprendre, cela surtout si on le juge à l'aune de la laïcité. On dira alors que l’Édit de Nantes en est loin, l'inscrivant sur le fameux chemin qui y conduit ; on pourra même trouver qu'à côté de cela, l’Édit est en outre bien compréhensif à l'égard de privilèges de castes, aristocratiques - aristocratie où tous sont plus ou moins en lien familial.

Mais si, en revanche, on laisse cette perspective pour se resituer dans le contexte de l'époque, et dans la perspective du parallèle international qu'on a vu, alors les choses prennent un tout autre sens. Où l'on reparle du projet royal gallican. La société d'alors est toute religieuse et hiérarchique, d'une hiérarchie dans laquelle, le politique, le juridique et le militaire sont intégrés à part entière. Au sommet de cette hiérarchie politico-religieuse, le roi, personnage sacré, oint, clé de voûte de la structure religieuse. Immédiatement en dessous les évêques, dans la sphère desquels cette même hiérarchie se reproduit de façon réduite. Au dessous encore dans cette hiérarchie royale, la noblesse, elle-même hiérarchisée. Le tout se compliquant bien sûr de divers rouages juridiques, des parlements aux baillages. Vu sous cet angle, les choses s'éclairent. Avec l’Édit de Nantes, on est très proche du cujus regio ejus religio (à chaque peuple la religion de son roi) adopté ailleurs en Europe suite à la paix d'Augsbourg, mais le principe se voit réinscrit dans la hiérarchie politico-religieuse gallicane. Au sommet le roi : dans sa ville, on pratique sa religion, de même dans les villes épiscopales. On a vu ce qu'il en était lorsque des évêques pouvaient encore être protestants, au début du XVIe siècle. On a vu aussi le cas le Caracciolo, à la fois évêque catholique et pasteur protestant dans son diocèse de Troyes, y produisant une sorte de préfiguration en miniature de l’Édit de Nantes. A l'époque de l’Édit, après la clôture du Concile de Trente en 1563, il n'y a plus d'évêques protestants, mais il y a toujours les nobles protestants, et sur leur place à eux qui sont donc partie intégrante de cette hiérarchie religieuse, la liberté de culte est pleinement assurée. Et puisque par eux, le protestantisme s'inscrit comme réalité de la société française, on concèdera des lieux de cultes ailleurs, un peu comme on les concède aux délégations étrangères des ambassades.

Mais en outre, au vu du souci de garantir les droits en justice des protestants, se dessine l'intégralité du projet, constituer une Église de France à l'Anglaise. C'est ainsi que dans cette perspective, le fameux sigle R.P.R., Religion Prétendue Réformée, n'est peut-être pas si discriminant qu'on pourrait le penser, en ce sens que pour de nombreux protestants d'alors, l'espérance originelle d'une réforme de l’Église de France n'est nullement abandonnée, et jusque là, l’Église n'est pas encore réformée, la réforme n'est toujours que prétendue. Sans compter que le poids de l’Église de France est suffisant pour que l'on puisse espérer une Réforme partielle, dans un sens protestant, sans rupture totale avec Rome. Évidemment ce n'est pas l'interprétation que les plus catholiques font du sigle, pensant eux que la Réforme a eu lieu à Trente. Mais un Duplessis-Mornay, conseiller d'Henri IV, ne fait pas mystère de son espérance de voir rompu le chemin qui mène de Paris à Rome, et donc de voir aboutir la Réforme telle que la souhaitait Calvin, mais certes d'une nouvelle façon, plus intermédiaire.

On sait que le chemin ne sera pas rompu et que l'espérance gallicane se réalisera d'une autre façon encore, qui exclura les protestants. Alors l’Édit de Nantes n'apparaît plus que comme lieu de tolérance de l'hérésie, et dès lors, tout au plus avancée considérable sur tout ce qui s'est fait alors, y compris chez les Turcs et leur système de tolérance des Gens du Livre que les philosophes donneront bientôt en exemple. Avancée même par rapport à cela, puisque dans l'islam, il n'est pas question de tolérer ce qui serait perçu comme hérésie, ou prétendue Révélation ultérieure au Coran. Mais une telle avancée ne vaut en Europe que dans la Révolution puritaine anglaise. L’Édit de Nantes n'est sans doute pas cela - pas une esquisse de la laïcité, mais un projet intégrant gallican échoué.

 

*

 

L'histoire a donc vu en son temps l’Édit de Nantes ne pas aboutir. Il faut dire que le compromis était mal parti. La Papauté, qui s'était réjouie officiellement du massacre de la St-Barthélémy, condamnait vigoureusement l’Édit royal - par la voix de Clément VIII. Et lorsque Louis XIV le révoque en 1685, il prétend en fait avoir réalisé l'objectif de son grand-père : constituer une seule religion gallicane. Simplement moins tolérante. Compte surtout pour lui la puissance économique de la France, qui selon sa mentalité, est liée à l'uniformité religieuse.

Domine alors, quant à la signification de Nantes, le réalisme économique. Nantes, non pas lieu de la tolérance, mais premier port esclavagiste français. En 1685, lorsque au mois d'octobre, il révoque l’Édit de son grand-père, il a déjà fait publier, depuis le mois d'Août, le "code noir", qui fait des esclaves non pas des êtres humains, mais des meubles ! On l'a compris, on connaissait alors la discrimination religieuse. Or, la légitimation de la pratique de l'esclavage se fondait antan sur l'autorisation que l'on se donnait d'exploiter des non chrétiens, là où en islam on s'autorisait à exploiter des non musulmans.

Puisque les esclaves devenaient chrétiens - car le "code noir" commandait de les baptiser ! -, restait pour les discriminer, la couleur de leur peau. Ainsi est né le racisme, devenu si évident qu'il affectait jusqu'aux philosophes des Lumières - né du mépris, colporté sur tout les continents colonisés. Ainsi rejaillissait sur tous les non Européens ce mépris qui, rejoignant celui qu'on portait aux juifs, s'inventait les théories pseudo scientifiques à base génétique, qui ont plongé l'Europe contemporaine dans le cauchemar que l'on sait, écho à celui de l'esclavage.

Où l'on voit apparaître le rapport que nous avait déjà fait pressentir l'Inquisition espagnole entre la discrimination religieuse et les autres discriminations, notamment raciale. Où l'on voit donc aussi l'actualité où nous mène la commémoration de l’Édit de Nantes.

 

*

 

Ce qui nous conduit, après un parcours dans ces divers chemins, à une question : aujourd'hui laïque, la France assumera-t-elle l'héritage de l’Édit de Nantes en sachant intégrer dans la laïcité ce qu'elle ne savait pas intégrer dans l’Église gallicane, la différence, religieuse - ou autre ? Cela concernant aujourd'hui non pas avant tout les protestants bien sûr, mais cette religion actuellement mal assumée, l'islam, mais aussi suite à la dérive raciste, les diverses cultures qui enrichissent notre pays.

Cela se traduira aujourd'hui par la prise en compte réelle de ce que l'acquis de la laïcité contre l'intégration gallicane, au-delà les avantages considérables qu'elle a procuré, a porté un inconvénient. Elle n'a pu s'affermir que par un temps anti-religieux, qui a entraîné l'inculture religieuse dont on sait qu'elle grève aujourd'hui la France. Cette occultation du fait religieux, au jour où les grandes idéologies du XXe siècle ont perdu de leur influence, pourrait devenir explosive.

Des géopolitologues constatent qu'aujourd'hui les anciens blocs identitaires mondiaux menacent de se reconstituer[6]. Comme la France du XVIe siècle était réceptacle des influences internationales européennes, on y vit aujourd'hui comme en écho plusieurs courants d'une réalité mondialisée. L’Édit de Nantes venait au bout de la lassitude de conflits inaboutis. La nouvelle géopolitique des blocs nous fait percevoir aujourd'hui les guerres contemporaines, et notamment celles de décolonisation comme relevant largement de ces anciens blocs. Dans ce cadre, une guerre comme la guerre d'Algérie, si importante pour la France d'aujourd'hui, se trouve inscrite dans une conflictualité remontant aux invasions musulmanes et aux Croisades. On est alors plus proche qu'on veut le croire des tensions passionnelles qui agitaient catholiques et protestants du XVIe siècle, alimentant aujourd'hui le racisme.

Se pose alors la fameuse question : réussira-t-on dans le cadre de la laïcité ce qui dans le cadre de l’Église gallicane a échoué, la réception de la différence. C'est la question qui est sous-tendue lorsque des historiens comme Jean Delumeau réclament un usage de la commémoration de l’Édit de Nantes pour une réflexion quant à l'intégration de la réalité musulmane en France.

Pour donner toutes ses chances de réussite à cette espérance, est sans doute centrale la question de l'école, et de l'enseignement, non pas du catéchisme, mais de la culture religieuse, devenue aujourd'hui lacunaire, on le sait. C'est à cette question me semble-t-il que nous conduit aujourd'hui la réflexion sur l’Édit de Nantes.

 

 

R. P.

Chartreuse de Valbonne, 3.5.98,

St-Géniès-de-Malgoirès, 15.10.98

 

 

______________________________________

[1] Peter BERGER, La religion dans la conscience moderne, Paris, Centurion, 1971, p.181-182.

[2] Bernard COTTRET,  L’Édit de Nantes, Paris, Perrin, 1997, p.164 sq.

[3] Jean-Marie CONSTANT, La Ligue, Paris, Fayard, 1996, p. 218.

[4] Cf. Béatrice NICOLLIER, “Édit de Nantes et paix de Vervins : une simultanéité fortuite ?”, Bulletin de la Société d’Histoire du Protestantisme français, t.144, Janvier-Juin 1998, p.135sq. qui soutient que la main même de l’Espagne et du pape est présente dans les troubles qui agitent alors la France. Elle ajoute : “les théories les plus récentes tendent à [...] expliquer [le massacre de la St-Barthélémy] comme un coup d’État des Guises, soutenus par Madrid et par le duc d’Albe à Bruxelles [...]” ( p.144 ). Cf. n.28, sa référence sur ce point à Jean-Louis BOURGEON,  “Une source sur la St-Barthélémy, ‘L’Histoire de Monsieur de Thou’ relue et décryptée”, in BSHPF 134 (1988), p.499sq.

[5]  Émile-G. LÉONARD, Histoire générale du protestantisme, Paris, PUF, [1961] 1988, vol.II, p.137.

[6] Cf. HUNTINGTON sur “La guerre des cultures” dans la Revue Foreign Affairs (été 1994), puis en traduction dans la Revue Commentaire (cité dans Le Nouvel Observateur n°1755/26 juin-1er juillet 1998).

 

 

 

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