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Corinthe, la ville cosmopolite

Par rolpoup :: lundi 05 mars 2007 à 8:51 :: L'Église et ses façons

 

 

 

 

 



CORINTHE, LA VILLE COSMOPOLITE :

VIVRE ENSEMBLE DANS LA DIVERSITÉ

 

 

 

 

Lorsque Paul arrive à Corinthe, il peut voir la colline de l'Acrocorinthe qui domine la ville avec à son sommet, le temple d’Aphrodite, Vénus pour les Latins, que l'on célèbre ici depuis fort longtemps. La déesse y a mille prêtresses. Elle y a aussi ses eunuques.

 

En ce vaste carrefour commercial et économique qu'est Corinthe, chacun se retrouve aisément dans le culte de Vénus. Et notamment ces populations commerçantes que Paul, originaire d'Antioche en Syrie, connaît bien, les Syro-Phéniciens. Eux reconnaissent en Vénus leur Astarté.

 

Au-delà de la chasteté requise des femmes, futures épouses, en Grèce comme en Syro-Phénicie, ou dans les îles chypriotes ou crétoises où les Syro-Phéniciens ont importé leur culte, on célèbre la déesse, entre autres par le sacerdoce des prostituées. À Corinthe, selon Chamaeléon d'Héraclée, c'était un usage ancien de réunir toutes les prostituées pour qu'elles aillent offrir à la déesse les vœux des habitants [1]. Paul a-t-il cela en tête, lorsqu'il écrit aux Corinthiens que celui qui s'unit avec une prostituée devient une seule chair avec elle (1 Co 6:15-16) ? Ou lorsqu'il chante en 1 Co 13 la charité, l'amour non vénusien, mais fondement du don de soi ?

 

 

Outre les Syro-Phéniciens, les Phrygiens aussi se reconnaissent en Vénus ; eux l'assimilent à leur Cybèle, alias Rhéa. Ici en outre, une autre assimilation se noue, avec le culte en expansion au travers de la philosophie, notamment pythagoricienne — le culte de Dionysos, selon les traditions d'Orphée. Dionysos est le Bacchus des Latins.

 

Culte en expansion comme en témoignent les jeux isthmiques qui se déroulent tous les trois ans sur le territoire de Corinthe pour célébrer les dieux, et où les athlètes vainqueurs se voient décerner des noms de héros, parmi lesquels précisément Orphée, outre Hercule, Castor et Pollux, etc.

 

Pour décrire brièvement le culte orphique, quelques éléments de sa légende : selon un des développements de la légende d'Orphée, Dionysos fils de Zeus, est né suite à l'accouplement incestueux de Zeus avec sa fille Coré, identifiée à Déméter ou à Rhéa-Cybèle, précisément. Cela avant d'être dévoré par les ennemis de Zeus, les Titans.

 

Le culte initiatique orphique se déroulait ainsi sur le thème d'une imitation des Titans, dont les hommes, selon le mythe, sont les descendants. Le culte propose une imitation des Titans au cours d'un repas et de libations initiatiques, de façon à éveiller en soi la conscience de la participation à l'étincelle divine qui subsiste en chacun suite à la manducation titanique du fils de Zeus, étincelle qui transmigre de corps en corps jusqu'à sa rédemption. Le culte initiatique devient ainsi lieu identitaire pour déracinés qui se retrouvent au moins une âme divine. Et Corinthe est, à l'époque néo-testamentaire, une ville de déracinés, on va le voir.

 

 

Mais voilà qu'apparaît un autre lieu éventuel des généalogies religieuses corinthiennes, outre cette ramification Vénus-Orphée : certains critiques modernes ont remarqué que le fils de Zeus Dionysos pouvait se superposer au Fils de Dieu Jésus dont le culte comporte la manducation symbolique de son corps (représenté par du pain) ainsi que l'ingestion de même symbolique de son sang, signifié donc par du vin. On sait que la religion dionysienne de l'orphisme était aussi celle de l'ivresse et du vin, dont Dionysos, ou Bacchus, était le dieu. Les cérémonies initiatiques se déroulaient au cours d'une orgie (le terme désigne à l'origine simplement la célébration de fêtes ; ensuite réservé aux mystères dionysiens, il s'est peu à peu chargé du sens qu'on lui connaît) ; les cérémonies comportaient les divers éléments symboliques de la révolte des Titans, de l'ivresse à la manducation d'un animal sacrifié censé représenter l'enfant-dieu Dionysos dévoré, et à la débauche sexuelle.

 

Or voilà qu'il est possible que la découverte des critiques modernes ait déjà été le fait de certains groupes du christianisme primitif ayant vécu eux-mêmes ce parallèle. Leur culte ainsi, aurait consisté à une reprise chrétienne du culte orphique. Il se serait agi alors, à terme, de vivre les agapes comme les vivaient les adeptes de Dionysos. L'imitation des anges déchus aurait alors pu être une reprise de l'imitation des Titans.

 

Car en outre, les Puissances angéliques avaient voulu tuer le Christ, et donc d'une certaine façon se repaître de sa chair et de son sang. Leur révolte était bien allée jusqu'à le faire mettre à mort, cela dans l'ignorance de leurs actes, dans l'ignorance de ce que dans la mort du Christ était la vie du monde.

 

(Cf. 1 Corinthiens ch. 11, v.4-10, 18-24.)

 

 

On aurait nommé alors le fameux mouvement des nicolaïtes, présenté notamment par le Père de l'Église du IIe siècle, Irénée de Lyon [2]. Selon Irénée, le nicolaïsme serait la doctrine de disciples de Nicolas, un des sept diacres mis en place par les Apôtres (Actes 6). Des disciples de Nicolas auraient fini par dévier redoutablement. C'est ainsi que les nicolaïtes seraient devenus un mouvement caractérisé par la pratique de la débauche, notamment sexuelle. La débauche y aurait été en rapport avec une prétendue connaissance supérieure.

 

La connaissance en question est liée à la découverte de la vanité de la vie corporelle, ce qui avait selon une certaine logique deux types de conséquences au plan du corps : l'abstinence rigoureuse, et notamment sexuelle, ou bien la débauche, qui aurait finalement pour sens d'humilier la chair — attitude attribuée par Irénée donc, notamment aux nicolaïtes [3]. Il faut certes toujours rester prudent et ne pas s'empresser de faire trop de cas des accusations contre les sectes. Les sectes de l'Église primitive ont sans doute aussi connu la calomnie. Toutefois ici, débauche il a pu y avoir vraiment, comme l'a signalé Irénée, mais en un sens qu'il s'agit de dégager. Alors, à travers l'idée que la débauche supposée des nicolaïtes est liée à la connaissance de ses adeptes, il convient de lui chercher plus de fondements, fondements mythologiques y compris, puisque le mythe est un des véhicules de la connaissance initiatique de ces anciennes sectes.

 

Comme Irénée, l'Apocalypse de Jean, dans la lettre à l'Église de Pergame (Ap 2:12-17), réfère le nicolaïsme aux débordements sexuels, parlant pour sa part des œuvres de Balaam (Ap 2:14-15). Et Balaam, selon la Tora, avait précisément incité Israël à la débauche. Si Balaam est en question dans l'Apocalypse à propos des nicolaïtes, on le retrouve aussi dans l'Épître de Jude et dans la seconde de Pierre. Il est là aussi question de débauche. Mais ici dans le cadre d'allusions certaines au récit du Livre apocryphe d'Hénoch, référant à Genèse 6 et concernant donc le péché des "fils de Dieu". Il est bien question pour l'Épître de Jude "des anges qui n'ont pas gardé la dignité de leur rang" (v.6), cela en rapport avec des "hommes [qui] souillent la chair [et injurient] les Gloires" (v.8), "qui changent en dérèglement la grâce de [...] Dieu" (v.4). C'est, toujours selon Jude, "dans l'égarement de Balaam [qu']ils se sont jetés" (v.11).

 

Les fils de Dieu en question dans la Genèse, des anges selon le Livre d'Hénoch, sont déchus suite à leur union sexuelle avec des femmes. Et 2 Pierre, dans une description parallèle à celle de Jude, précise que ces anges ont péché au temps de Noé (2 P 2:4-5) : c'est donc bien au récit de Genèse 6 qu'il est fait allusion.

 

Suite à leur faute, qui consiste donc selon Jude à n'avoir "pas gardé la dignité de leur rang" (v.6), les anges, les fils de Dieu en question, se sont vus enfermer dans un lieu de l'enfer nommé le "Tartare" — le terme précis est employé par la 2e Épître de Pierre (2 P 2:4). Ils y sont enchaînés jusqu'au jour du Jugement.

 

Les femmes qui ont péché avec les anges se sont vues selon Hénoch, transformer en Sirènes. On ne peut qu'être frappé par l'imprégnation de mythologie grecque, sous cet angle, du livre d'Hénoch. "Que les femmes se voilent à cause des anges", écrit Paul aux Corinthiens (1 Co 11:10).

 

A ce point précis du récit d'Hénoch, on trouve un net parallèle avec le mythe païen de l'orphisme où les Titans se sont révoltés contre les dieux. Puisque l'un des aspects de leur révolte était la dévoration de Dionysos, le fils de Zeus. En punition, les Titans rebelles avaient été enfermés dans le Tartare, comme les anges rebelles du temps de Noé, selon 2 Pierre, qui emploie aussi le terme.

 

Ne serait-ce pas à cela aussi que Paul fait allusion — au risque de ces glissements, lorsqu'il demande de ne pas s'enivrer au cours des repas où est célébrée la Sainte Cène, et aux femmes de se voiler en tenant compte des anges ? Et quid aussi, dans ce contexte de ses mises en garde contre les prostituées corinthiennes dont il fait peu de doute qu'elles étaient des prostituées sacrées ? Je vous laisse l'hypothèse telle quelle.

 

Les puissances démoniaques en question n'avaient-elles pas, se disaient les sectaires, un rapport avec les anges déchus de la Genèse, et avec les Titans de la mythologie ? Il se serait donc agi dorénavant, suite à la connaissance apportée par le Christ, de vivre symboliquement, comme une humiliation, une reprise de cet acte de révolte contre Dieu auquel on avait de toute façon tous participé.

 

Voilà qui a de quoi être appelé par Jude "injurier les Gloires" (v.8), là où la sobriété de Moïse prononçait simplement à l'encontre du diable, selon Jude (référant ici aussi à des développements apocryphes) : "que le Seigneur te réprime" (v.9).

 

Et voilà en outre, que conformément au livre d'Hénoch, cette révolte des anges ne comprend pas qu'une dévoration de la chair du Christ, mais, comme dans un mystère païen, la débauche initiale des fils de Dieu et des filles des hommes. Et Jude de conclure son Épître : "haïssez jusqu'à la tunique souillée par la chair" (v.23). Les hérétiques en question dans son Épître comme dans la seconde Épître de Pierre, pourraient fort bien recouper outre ceux d'Irénée, les nicolaïtes de l'Apocalypse, eux qui imitent Balaam pour faire chuter le peuple de Dieu, eux qui se comportent comme les populations de Sodome et Gomorrhe. "Celui qui s'unit à une prostituée n'est qu'une seule chair avec elle", écrit Paul (1 Co 6:16).

 

On aurait alors des groupes oscillant entre le christianisme et un orphisme reçu comme initiation mystérieuse au christianisme, ouvert comme le remarque Irénée des sectes d'alors en général, à l'abstinence comme à la débauche : à la débauche lors des agapes initiatiques, à l'abstinence le reste du temps, visant par la rigueur imposée au corps à en dégager l'étincelle divine subsistant dans le corps — comme les orphiques pratiquaient l'abstinence pour libérer l'étincelle dionysiaque qui sans cela était vouée à transmigrer perpétuellement dans le cycle douloureux de la vie de ce monde.  

 

Corinthe, on l'a vu, connaissait l'orphisme, outre le culte de Vénus, dont le temple trône au-dessus de la ville — culte qui se confond dans certains esprits avec le culte de Cybèle, où on pratique le parler en langues. "Utilisez aussi votre intelligence", écrit Paul à ceux des chrétiens qui pratiquent aussi cette fameuse glossolalie.

 

(Cf. 1 Corinthiens ch 14, v.10-14 ; ch. 6, v.15-16, ch. 7, v.1b-2.)

 

 

Nous voilà donc, dans la douleur de ce monde, à Corinthe. Corinthe est la ville de la dépossession.

 

Ville nouvelle au cœur de l'Antiquité. Détruite par les Romains en 147-146 av. J.C., elle avait été entièrement reconstruite par Jules César en 44 av. J.C. Au temps de Paul, elle compte 800 000 habitants environ, dont plus de la moitié esclaves.

 

Remous et violence sont dans son histoire. Dès 657 av. J.C., sous son tyran Cypsélos, Corinthe se fait connaître par son développement, et se signale bientôt comme principal centre économique de la Grèce. Elle est, dès lors, et pôle d'attraction et proie de la convoitise.

 

À partir de 359 av. J.C., lors du processus de centralisation macédonien avec Philippe II de Macédoine, les cités grecques doivent se soumettre et adhérer à la "ligue de Corinthe" dont Philippe II est le généralissime. Face à cela, le dernier soulèvement grec est réprimé par Alexandre le Grand en 322.

 

Plus tard, face à l'Empire hellénistique, Corinthe se rallie à Rome, les nouveaux vainqueurs, en 197 av. J.C., mais pour se trouver aux prises avec un protectorat tatillon contre lequel elle se révolte pour connaître la répression qui aboutit en 146 par la mise à sac et l'incendie sur l'ordre du sénat de Rome.

 

La ville du Nouveau Testament est donc cette ville nouvelle qui construite par César en 44 av. J.C., repeuplée largement de colons romains, des affranchis, des parvenus en somme (Paul fait allusion à leur basse extraction). S'y ajoutent des commerçants, des entrepreneurs installés là pour des raisons de stratégie économique, des esclaves ; et autres diverses populations de déracinés.

 

Corinthe est extrêmement bien située, au carrefour du Nord de la Grèce et du Péloponnèse, au carrefour de la mer Égée et de la mer ionienne, au cœur du commerce méditerranéen d'alors, avec deux ports, Cenchrée à l'Est et Léchée à l'Ouest. Aujourd'hui, un canal célèbre fait se rejoindre les deux mers. À l'époque du Nouveau Testament, on fait transiter les bateaux en les transportant à pied sec sur les quelques kilomètres de terre qui séparent les deux ports corinthiens.

 

On l'a dit, ville de commerce, carrefour commercial, Corinthe attire, outre les commerçants, toute une population de déracinés, d'un niveau social assez faible, avec son grand nombre d'esclaves.

 

Carrefour commercial, carrefour de déracinés, Corinthe est aussi un carrefour culturel. Mais plus de l'ordre communautariste que de l'ordre de l'émulation universaliste. Corinthe se voudrait bien concurrente du grand centre culturel voisin, Athènes. Mais, ville récente et mouvante, on est, à Corinthe, plus inquiet, plus instable — un certain manque chronique d'identité.

 

Corinthe, ville de la dépossession, l'est aussi de la dépossession culturelle et religieuse. Et de ce fait, toujours en tentation de repli identitaire communautaire et religieux.

 

Moi, Corinthien romain, je suis de Vénus, dont vous pouvez admirer le Temple au sommet de l'Acrocorinthe ; moi Phrygien, je suis de Cybèle, avec mes pratiques glossolaliques ; moi, plus philosophe, comme Pythagore, je suis de Dionysos, etc., avec d'autres écoles philosophiques, stoïciens, néo-platoniciens, etc.

 

À côté de cela, voici la Synagogue, que viennent de rejoindre ces juifs romains que sont Aquilas et Priscille, puis l'Apôtre Paul. Ici, on se réclame du Dieu unique, qui par la Tora de Moïse, qui par l'Évangile du nazaréen.

 

Cet Évangile a été apporté là par Paul donc, dans la mouvance de la Synagogue, selon l'habitude de l'Apôtre. Mais, bien vite, Paul n'est pas le seul parmi les prédicateurs du Christ, et selon la pratique des déracinés, la pratique des Corinthiens, on trouve volontiers des repères dans le discours de tel ou tel des prédicateurs, de telle ou telle tendance évangélique (de Paul, Apollos, Céphas, ou Christ — 1 Co 1:12).

 

Nouveau lieu identitaire et pluriel que cet Évangile ? Évangile gnostique, c’est-à-dire cognitif ? (et le mot gnosis — connaissance — revient à plusieurs reprises sous la plume de Paul s'adressant aux Corinthiens), connaissance d'un message par lequel je me procure, à mes yeux et à ceux d'autrui, une connaissance de moi-même, un certificat d'identité, une origine ?

 

On n'est sans doute pas encore dans le nicolaïsme, mais déjà dans le douteux. D'où la sévérité de Paul. L'Évangile comme nouveau lieu d'enracinement, nouveau lieu identitaire... C'est là très exactement la trahison de l'Évangile, on va le voir.

 

Corinthe est très "moderne". Au XIXe siècle, l'exégète Frédéric Godet n'hésite pas à la comparer (Commentaire, p. 5) aux États-Unis, alors en plein développement. Ville cognitive, auto-cognitive, mais pas en un sens purement intellectuel. Cela n'est pas sans une réelle dimension initiatique, qui selon la religiosité de l'époque, fonde la réputation jouisseuse de la ville auto-centrée, individualiste et exempte du contrôle social d'un voisinage ici toujours mouvant.

 

Jouisseuse sans doute, mais sur fondement religieux ; jouisseuse toutefois effectivement, au point que c'est devenu proverbial. "Corinthiser" écrivait déjà Aristophane [4] pour dire "vivre dans la débauche". De même Philétaeros et Poliokhos parlent de "corinthiastes" pour désigner les débauchés. Ils intitulent ainsi des Comédies [5]. Moins négatif, mais quand même, le terme "corinthique" signifie "abondance" dans l'Anthologie Palatine [6].

 

Jouisseuse, et en parallèle, puisqu’elle l'est sur fondement quand même religieux, ascétique — tout ce que l'on retrouve dans les Épîtres de Paul aux Corinthiens. Deux aspects de la même religiosité cognitive qui trouve son expression par excellence dans le dionysisme, mais aussi dans le culte de Cybèle ou celui de Vénus. À cela aussi, comme fonctionnement identitaire, d'auto-identification, à cette tentation, l'Église naissante de Corinthe n'échappe pas, apparemment.

 

Voilà que s'y esquisse une compréhension initiatique du repas eucharistique, une compréhension proche du parallèle dionysiaque, orgiaque (cela sans nuance autre que religieuse, c'est-à-dire mystérique) — où l'on hésite dès lors quant à la consécration des viandes consommées — qui n'ont pas l'habitude, à Corinthe d'être toujours casher ! Proche du dionysisme aussi, cette façon dont on y rencontre les anges, ces anges qui dans le livre de la Genèse, ont péché en s'unissant sexuellement avec des femmes, selon l'interprétation du Livre apocryphe d'Hénoch. Que les femmes se voilent lors du culte, du repas cultuel, écrit Paul : qu'elles se voilent à cause des anges ! Que l'on se garde de l'excès au cours de ce repas, poursuit-il. On serait en pleine polémique anti-religions à mystères qu'on n'entendrait pas autre chose, polémique anti-mystérique et donc, anti-identitaire, contre cette identité cognitive et initiatique où l'on voudrait fonder son être. Courant dionysien, courant vénusien, concernant la prostitution, courant phrygien aussi, concernant la glossolalie, en dérive totale par rapport à la tradition de l'événement de la Pentecôte, pourtant sans doute référence lointaine.

 

 

On a dit qu’il s'est en effet bien développé dans le christianisme primitif (on a évoqué le cas éventuel des nicolaïtes) un certain nombre de courants religieux qui pratiquant les agapes sur le mode initiatique, proche de cultes à mystères païens — ces cultes qui quant à eux, incluent souvent l'ivresse et la manducation symbolique du dieu et parfois autres éléments des rituels orgiaques.

 

Dans l'Église primitive, et pas seulement Paul, on s'est souvent alarmé de la tentation de la reprise de l'identitaire mythologie de tel ou tel paganisme ; certaines tendances au "cognitisme" initiatique et identitaire y ressemblant donc fort.

 

Voilà que pour ce type de fonctionnement identitaire, on veut s'autoriser de Paul, qui libère de la Tora, d'Apollos et de son néo-platonisme chrétien alexandrin, ou de Pierre, voire du Christ — les super-Apôtres de la seconde Épître de Paul aux Corinthiens. Et là concernant Pierre et le Christ, ne rejoint-on pas précisément le problème de ces déviants de type orphique de la ligne du livre d'Hénoch (précisément dénoncés par l'Épître de Jude, frère de Jacques, et par la deuxième de Pierre) ?

 

 

Si, comme la Synagogue, l'Église primitive, y compris à Corinthe, a répugné d'en venir à ces débordements, il reste de cela une vérité, celle qu'enseigne Jésus dans tout le chapitre 6 de l'Évangile de Jean, qui permet de mieux saisir pourquoi "celui qui mange [sa] chair et boit [son] sang a la vie éternelle" (Jn 6:54).

 

Dans ce geste de manger symboliquement sa chair et de boire son sang, ses disciples expriment leur part de responsabilité dans sa mort — comme Moïse avait fait boire au peuple de l'eau imprégnée des cendres du veau d'or. Ainsi était-il enseigné au peuple : la culpabilité de l'idolâtrie est en vous, veillez donc. Et ici, ceux qui mangent la chair et boivent le sang du Christ expriment : nous ne sommes pas innocents de la mort de ce juste. Mais alors, à travers cette confession symbolique de notre part à l'expulsion du Fils de Dieu, ce n'est plus tant la culpabilité pour ce crime qui est en nous, que Sa vie qu'il a donné pour que le monde vive : "celui qui mange de ce pain vivra éternellement" (Jn 6:58).

 

C'est la force même de cet enseignement qui entraînait les déviations qu'on a vues, et qui malgré elles, nous permettent peut-être de mieux saisir, et le scandale que provoque Jésus, et par la même la réalité, participation à la mort du Messie par cette confession gestuelle, et donc à sa vie, la vie du monde expulsée du monde qui se corrompt et déchoit jusque dans la débauche, puis meurt.

 

Le monde se corrompt et meurt parce que sa vie lui est extérieure, et qu'il n'a pas accueilli ce principe de sa propre vie : il n'y a de vie que par l'accueil de celui que l'on a discriminé et expulsé. "Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'avez pas la vie en vous" (Jn 6:53)... "ainsi celui qui me mange vivra par moi" (v.57).

 

De même, "la parole de la croix est folie pour ceux qui périssent", écrit Paul (1 Co 1:18), mais puissance de Dieu pour qui en reçoit son salut.

 

 

Or à Corinthe, on discrimine. On discrimine de même dans la communauté chrétienne, qui les pauliniens, qui les pétriniens, etc. Cela dans l'Église. Cela symboliquement.

 

Tout comme on discrimine symboliquement ailleurs. Là on a scellé l'Alliance de l'identitaire et du sectaire à partir de laquelle on discrimine. Dans l'Église la même alliance guette, sous la forme de l'Alliance du paganisme et de l'intégrisme. Alliance apparemment contre-nature, apparemment seulement. Car elle est le seul lieu de transformation de la foi chrétienne en lieu d'enracinement, identitaire.

 

Aussi subtilement que se fasse l'opération, c'est toujours la même. Lorsque être chrétien se mue en repère identitaire, alors aussi subtilement que ce soit, l'alchimie a déjà eu lieu, la croix du Christ, signe de sa dépossession, est évacuée, le christianisme est devenu un paganisme. En regard de la tentation de la fusion du christianisme en religion cognitive du type des religions à mystère de l'Antiquité, la chose nous paraît évidente, énorme, au point qu'il nous semble que cela ne nous concerne pas.

 

Mais ne nous y trompons pas, on a le paganisme de sa culture, on a le mode d'enracinement de son monde. Le nôtre n'est plus corinthien. Mais l'alliance contre-nature, l'alliance incestueuse, comme celle qui ne nouait entre les anges et les êtres humains du Livre d'Hénoch conserve pour nous sa fonction typologique de mise en garde, quand la tentation de l'enracinement incestueux — qui faisait enfanter Dionysos à Zeus — fait préférer sa fille à sa cousine et celle-là à sa voisine à tel de nos contemporains, qui noue à nouveau intégrisme et paganisme en séparant le prochain du lointain. Quand tel de nos contemporains clame haut et fort un enracinement identitaire, le message de Paul garde toute son actualité — Paul qui dénonce chez les Corinthiens chrétiens des glissements de l'enracinement identitaire outrepassant peut-être — dit-il — l'imitation païenne des divinités : c'est en ces termes qu'il dénonce un couple incestueux (1 Co 5:1) !

 

Enracinement identitaire pour déracinés. Écoutons un sociologue américain contemporain, Peter Berger : il souligne que la religion biblique est celle du non-enracinement, ce qui, remarque-t-il, est très insécurisant. Et c'est seulement si l'on saisit ce point, souligne-t-il, que l'on peut comprendre l'attraction qu'exerçaient sur Israël les diverses versions de l'enracinement, "même après que leur propre développement religieux eût définitivement rompu avec ce type de pensée. Ainsi, par exemple, ce serait une grave erreur, poursuit-il, de penser que l'attraction tenace de la prostitution sacrée était une question de plaisir charnel. [...] Cette attraction provenait plutôt d'un désir profondément religieux, de la nostalgie de cette continuité entre l'homme et le cosmos qui était sacramentellement médiatisée par cet usage de la sexualité [7]".

 

Et Paul de dire : je n'ai voulu connaître parmi vous, déracinés par la mondialisation dont Corinthe est le symbole, que le Christ crucifié, dépossédé. Parmi vous il n'y a que des dépossédés, des déracinés, qui voudriez à tout prix vous enraciner, faisant de la religion du crucifié, du dépossédé, une nouvelle espèce de l'enracinement païen.

 

Ne nous y trompons pas. On vit la tentation du repli identitaire et cognitif de façon d'autant plus forte que l'on est déraciné et dépossédé. On entend alors s'enraciner dans l'identité cognitive initiatique dont le cas d'espèce le plus connu dans l'Antiquité était le dionysisme — "remède" au déracinement, fondamental et originel titanique.

 

Le christianisme sera-t-il alors un lieu-remède à la dépossession ? Une série de lieux identitaires cognitifs de plus ? Sur le modèle moyen corinthien ?

 

Et ici en outre, prenons garde à la subtilité de la tentation : Peter Berger fait remarquer que dans le monde moderne, il est un autre fonctionnement identitaire du religieux, c'est la juxtaposition des identités à la carte qui ne débouche plus sur la rencontre du prochain. Chacun sa foi, fût-elle un laïcisme fonctionnant comme lieu d'enracinement identitaire ; chacun se voulant en un mot, mieux qu'un voisin qui ne l'interpelle plus, moi de Paul, moi de Calvin, moi de Mahomet, moi de Jules Ferry, moi du pape.

 

C'est à tout cela que Paul s'oppose : il n'est de remède aux maux de la dépossession que l'accueil de la dépossession précisément. Dès lors l'amour, non vénusien mais don de soi, devient possible — don de soi, condition sans laquelle il n'est pas de réel vivre ensemble. Il n'est d'amour, de don de soi qu'en recevant la dépossession comme une grâce.

 

C'est là la leçon du Christ crucifié. "Je n'ai proclamé que le Christ crucifié". Point nouveau lieu identitaire, mais figure de la dépossession.

 

Vous vous sentez déracinés, dépossédés, étrangers en ce monde, en cette Corinthe mondialisée ? Repossédez-vous, disent les sectaires de toute sorte, paganisez-vous, discriminez soigneusement entre votre prochain, celui qui est de Paul par exemple, comme vous, et votre lointain ; signifiez cette repossession dans le rituel fille/cousine. On n'est pas si loin de la symbolique de l'orphisme et de la prostitution sacrée.

 

 

Le Christ, lui, est dépossédé par la croix, répond Paul. Il vous appartient de vivre dans la liberté de cette dépossession radicale, condition fondamentale de l'amour comme don de soi, et d'un nouveau vivre ensemble, neuf comme Corinthe, ouvert à tous les avenirs, dans la lumière de la grâce de Dieu.

 

"Je n'ai pas jugé bon de savoir autre chose parmi vous, écrit Paul, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié" (1 Co 2:2).

 

 

R.P., Texte d’une Conférence de Carême, donnée à Nîmes,
Maison du Protestantisme, le 25 mars 1998.

 

 

________________________________

[1] Cit. L.F.A. MAURY, Histoire des religions de la Grèce antique, Paris, 1859, t. III, p.32-33. Démosthène explique : "Nous avons des prostituées pour le plaisir, des concubines pour partager notre couche, des épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller au soin de la maison" (cit. ibid. p.33-34).
[2] Cf. Adversus Haereses, I, 26, 3.
[3] Adv. Haer., I, 25.
 

[4] frag. 133 cité dans le lexique grec-français de Bailly. 

[5] Com. Frag. 1 356b, ibid. 

[6] 6, 40, ibid. 

[7] Peter L. BERGER, La religion dans la conscience moderne, trad. de l'américain The sacred Canopy, Paris, Centurion, 1971, p.186-187.

 

 

 

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