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Les cathares, la réincarnation et le fer à cheval (1)

Par rolpoup :: vendredi 16 mars 2007 à 5:48 :: Cathares

 

 

 

 

 



LES CATHARES, LA RÉINCARNATION

ET LE FER À CHEVAL


 

 

 

« Il y avait une fois un homme très méchant, un meurtrier, dont l'esprit, quand il mourut, entra dans le corps d'un bœuf. Ce bœuf eut un maître très dur qui le nourrissait mal, et le traitait à grands coups d'aiguillon. L'esprit de ce bœuf se rappelait qu'il avait été un homme, et quand le bœuf mourut, il entra dans le corps d'un cheval. Ce cheval appartint à un grand seigneur qui le nourrissait bien, mais une nuit les ennemis de ce seigneur vinrent l'attaquer, et il monta sur son cheval et le poussa à travers les rochers et les lieux escarpés. Le cheval mit le pied entre deux rochers, et ne put l'en extraire qu'avec grande difficulté, et son fer y demeura pris. Son maître le monta encore le reste de la nuit. (Et l'esprit du cheval se rappelait qu'il avait été un homme.) Ce cheval mort, son esprit entra dans le corps d'une femme enceinte, et s'incorpora dans l'enfant que cette femme portait dans le ventre. Cet enfant grandit et vint à l'entendement du Bien, puis il fut fait bon chrétien [c'est-à-dire parfait cathare]. Et comme il passait un jour avec son compagnon à l'endroit où le cheval avait été déferré, cet homme dont l'esprit avait été dans le cheval dit à son compagnon : "Quand j'étais un cheval, je perdis une nuit un fer entre ces deux rochers, et j'allai ensuite pendant toute la nuit déferré". Ils se mirent tous deux à chercher ce fer et ils le trouvèrent entre les deux rochers et le conservèrent. »

 

Ce texte est, selon Arnaud Sicre [1] déposant devant l'Inquisition, la version de Bélibaste, dernier parfait d'Occitanie, de ce qu'on appelle la « légende du fer à cheval ».

 

Après cela, si l'on demande : les cathares croyaient-ils à la réincarnation ? - nombreux répondent sans hésiter : oui évidemment ! C'est ainsi que la question de la réincarnation chez les cathares semble généralement close, tranchée par la positive. Ignorant la fonction mythique de tels récits, où « il était une fois »... l'esprit des bœufs et des chevaux se souvenaient de leur humanité, on y fonde la proposition suivante : les cathares croyaient à la réincarnation. Point.

 

Point mais pas point final. Plutôt point de suspension. Car à partir de là on peut épiloguer à qui mieux mieux, soit pour faire de la réincarnation la clé de ce christianisme qu'est la religion cathare, soit pour ouvrir avec cette clé supposée des parallèles avec les religions orientales censées y croire, et dont du coup, pourquoi pas, le catharisme serait l'héritier, et pourquoi pas encore via le manichéisme et le bogomilisme (ce qui pour ce dernier est fortement étayé, naturellement, le bogomilisme étant en quelque sorte le catharisme slave - mais dans lequel on ne trouve aucune trace de croyance à la transmigration des âmes).

 

En réalité, en affirmant sans autre que les cathares croyaient à la réincarnation, on fait l'impasse sur deux questions essentielles :

 

— Premièrement. Les témoignages relatant croyance à la transmigration des âmes devant l'Inquisition, comme celui que j'ai lu, et les dires à ce propos des controversistes catholiques, sont tardifs - XIIIe et surtout XIVe siècles. Ces témoignages n'apparaissent pas pour ce qui concerne le catharisme plus ancien, malgré le fait qu'une telle croyance semble quand même frappante dans un cadre chrétien médiéval. Et elle est, je viens de le dire, inconnue du bogomilisme du début jusqu'à la fin ; le bogomilisme, cette forme slave d'un christianisme dualiste, partageant la même structure d'Église épiscopale avec le catharisme. Mais après tout, on pourrait faire avec cette apparition tardive.

 

— Mais, deuxièmement, autre point sur lequel on fait l'impasse et sur lequel il faut s'arrêter un moment ; c'est le terme même de réincarnation. Car si l'on demande à présent ce qu'est la réincarnation, l'on recueille comme réponse la plus courante que c'est une doctrine qui veut que notre âme individuelle ou quelque chose d'équivalent, quelque chose qui constitue notre identité se trouve dans un corps provisoire après en avoir habité un ou plusieurs autres en attendant d'en habiter un ou plusieurs autres.

 

Certains en sont peut-être gênés, trouvant par exemple cela incompatible avec la raison, ou avec la croyance, qu'ils font leur, à la résurrection ; d'autres plus nombreux peut-être de nos jours, en sont ravis, trouvant cette certitude d'une survie automatique plutôt rassurante face à la brièveté de la vie.

 

D'autant, pour ces derniers, qu'ils envisagent volontiers la réincarnation comme une promesse de progrès spirituel d'un corps à l'autre, conformément globalement à l'enseignement de la philosophie du New Age.

 

Concernant le mythe cathare tardif, précisons qu’il ne s’agit évidemment pas de nier le discours concernant la circulation d’âme en divers corps, voire même avec la crainte populaire de se retrouver à l’état d’un vil animal, et l’espérance inverse de transmigrer vers quelque meilleur lot corporel, pour une sorte de progrès individuel. Il ne s’agit pas de nier ces éléments, mais de remettre en cause le système que l’on voudrait en tirer, système réincarnationiste, système anachronique au Moyen Age.

 

Remarquons en passant qu'on a lâché un mot : progrès, qui est essentiel dans la forme de croyance à la réincarnation que l’on a évoquée. Essentiel dans la croyance à la réincarnation qui veut qu'en s'incarnant dans plusieurs corps successifs les âmes individuelles marchent sur un chemin de perfectionnement spirituel général, analogique au « darwinisme », procédant du néant antécédent au big-bang via l’amibe et en passant par Lucy et Toumaï jusqu’à l’homme post-moderne en attendant mieux.

 

Cette croyance est toute récente. Et c'est essentiellement sur cela que l'on fait l'impasse en attribuant aux cathares la croyance à la réincarnation. Elle n'existait pas au Moyen Âge, non plus, d'ailleurs, que dans l'Antiquité. Il est important de le savoir pour pouvoir approcher plus ou moins ce que pouvaient croire les cathares à ce sujet.

 

D'une autre façon aussi, il est important de le savoir, et notamment concernant ce que l'on imagine sur l'Antiquité, pour comprendre que les adeptes contemporains de cette croyance sont très loin, d'une autre façon, du bouddhisme par exemple, dont ils croient pourtant pouvoir se réclamer. À l'appui parfois de témoignages sur les enfants réincarnations de lamas tibétains qui essaiment actuellement en Europe et en Amérique, de l'acteur Keanu Reeves en Little Buddha de Bertolucci à toute une littérature de poche.

 

Quoiqu'il en soit, ce qui est totalement étranger à l'Antiquité, grecque, indienne, ou autre, c'est cette notion moderne si importante dans la croyance actuelle à la réincarnation, celle du progrès perçu comme une valeur positive, l'idée que demain sera meilleur, plus éclairé, etc., mieux qu'hier. L'Antiquité et le Moyen Âge, la Renaissance, aussi, comme son nom l'indique (re-naissance, c'est-à-dire retour, en l'occurrence à l'Antiquité gréco-latine) ; ces époques précédentes ont la certitude inverse : demain sera pire, ou pour le dire en termes moins pessimistes, hier était mieux : mieux éclairé, plus fort, vigoureux, plein de cette vie qui s'étiole. Et avant-hier était l'Âge d'or, ou le Paradis terrestre dont nous avons été chassés, et d'où le temps dérive irrémédiablement.

 

Le temps nous éloigne irrémédiablement de ce mieux, sauf lors de quelques sursauts, retours en arrière, que sont les renaissances, ou autre terme du même ordre, les révolutions, selon ce mot qui signifiait aussi retour avant de devenir depuis un ou deux siècles, synonyme de... progrès.

 

Et pour l'âme, il en est de même. De plus, sachons aussi, qu'indépendamment de la catastrophe qu'est le corps, rien ne garantit que cette âme soit individuelle, et moins encore que l'individualité soit un bien. Vous voyez bien que ce que je dis sonne aux oreilles contemporaines comme une hérésie. Le corps perçu comme une catastrophe ? Avec le soin qu'on en prend, le soin qu'on prend à l'exhiber, le soin avec lequel on veille à ne le priver d'aucun plaisir, de la chère, la bonne chère ; à la chair, selon ce mot qui, un peu étrangement, mais pas tant que ça, en est venu à désigner la sexualité ; voire à la chaire, lieu de la parole, reçue dès lors comme plaisir culturel complémentaire à la culture physique.

 

Comment ? l'individualité, et le plaisir comme n'étant ni une évidence, ni même forcément un bien ? Mais c'est tous les acquis de l'humanisme et de notre bien être qu'on questionne ! Eh oui !

 

Car le progrès c'est aussi ce type d'acquis. Certes. Mais l'Antiquité, elle, non plus que le Moyen Âge, n'avaient cette perspective. Seule espérance alors dans la dégradation irrémédiable ; l'irruption du salut, l'intervention divine instaurant le Royaume des cieux, cela pour la perspective hébraïque, fût-ce, en christianisme, et pour les plus... optimistes, par le ministère de l'Église. Et quand les faits, comme la violence et la corruption, contraignent à ne plus trop y croire, on se réfugie dans le salut personnel, fût-ce au prix du passage en purgatoire, ce que les historiens ont appelé, parlant du XIVe siècle, la nouvelle eschatologie.

 

Ici, on est en parallèle approximatif avec l'espérance des religions philosophiques, que ce soit le platonisme, l'hindouisme ou le bouddhisme. Parallèle, car ici il s'agit d'une espérance personnelle de sortie d'une situation, la nôtre, qui n'est pas réjouissante. Parallèle approximatif, car ici on est dans un cycle indéfini, sans Royaume faisant irruption à la fin, un cycle indéfini qui est une malédiction et dont il s'agit, chacun par son ascèse, sa sagesse ou sa découverte du juste milieu, de sortir.

 

On mesure qu'on est très loin d'une réincarnation progressiste des âmes individuelles, heureuses pour ce faire d'être dans des corps. Captivité malheureuse et récurrente, au contraire.

 

L'idée de progrès qui fonde la foi à la réincarnation date des XIXe et XXe siècles. L'homme qui a mis la touche presque finale à cette doctrine est Rudolf Steiner, fondateur du mouvement dit « anthroposophique ». Et lui-même affirme appliquer le darwinisme au monde spirituel. Le darwinisme, on le sait, est la doctrine de Charles Darwin concernant l'évolution des espèces, qui se traduit dans sa version populaire par l'idée qu'au Paradis perdu ou à l'Âge d'or, se sont substitués des ancêtres lointains vivant dans la terreur des forces naturelles - en attendant les lendemains heureux des soins médicaux anti-vieillissement et du bronzage définitif dans les clubs de vacances, et la spiritualité New Age - qui pour sa part assimile si bien l'idée d'évolution qu'elle peut même y intégrer au passage des Âges d'or atlantes ou hyperboréens.

 

Mais Darwin et ses émules plus ou moins fidèles ne sont pas les seuls à penser le progrès comme une notion positive ; cela est assez commun depuis le XIXe siècle. Le philosophe allemand Hegel, s'il n'est peut-être pas aussi célèbre, quant à l'évolutionnisme, que Darwin, en est sans doute le vrai théoricien, quoique pas le tout premier (et bien que ne le faisant pas sien !). Son enseignement a été vulgarisé par son disciple dissident, très dissident, Karl Marx. Très dissident, certes, mais qui a retenu de son ancien maître la notion de progrès, de progressisme, et qui l'a transmise à tout l'univers pensant.

Aujourd'hui tout le monde se réclame du progrès, du progressisme, et même pour ceux qui s'opposent au progrès tel que le promouvaient les hégéliens, et notamment via Marx, opposition que ceux-ci ont nommée « réactionnaire », c'est-à-dire « anti-progrès » ; même ceux qui s'y opposent entendent ne pas s'opposer pas au progrès tout court, mais à cette vision-là du progrès, l'accusant précisément... de n'être pas assez progressiste, et puisque ce progrès-ci était anti-capitaliste, on affirme alors que le capitalisme garantit mieux le progrès. Tout cela pour dire que le progrès est devenu la valeur suprême et inévitable, et qu'au progrès on n'oppose que le progrès.

 

C'est extrêmement récent. C'était faux au Moyen Âge, y compris au plan spirituel. Il n'est pas indifférent de savoir qu'à ce plan, spirituel, avant le New Age, qui a vulgarisé l'idée de progrès spirituel incontournable, fruit automatique d'une évolution perçue dans le cadre d'une symbolique astrologique réinterprétée elle aussi à l'aune de l'idée de progrès (le passage de l'ère du Poisson à celle du Verseau, progrès inévitable) ; il n'est pas indifférent pour notre sujet, donc, de savoir qu'avant cette notion progressiste New Age, Rudolf Steiner est un jalon décisif - je le montre dans mon livre Les cathares, l'âme et la réincarnation -, le jalon décisif sans doute. Ce n'est pas indifférent pour notre sujet : en effet, le chef de file du néo-catharisme, Déodat Roché, se voulait explicitement disciple de Steiner, y compris dans son élaboration du néo-catharisme. Ce qui est tout à fait son droit, qui fait du néo-catharisme quelque chose qui est ce qu'il est, intéressant sans doute, qui de plus a contribué positivement à marquer une étape, décisive, vers la sortie de l'ornière qui consistait à ressasser l'anti-catharisme inquisitorial. Intéressant de toute façon, mais qui, forcément, ne correspond pas - René Nelli le remarquait déjà [2] - au catharisme historique, lequel, on doit le dire, a irrémédiablement et définitivement disparu.

 

*

*   *

 

Dire que les cathares croyaient à la réincarnation, c'est donc faire l'impasse sur le fait que la croyance à la réincarnation est récente, doctrine chargée de foi au progrès, issue du XIXe siècle. Elle ne pouvait exister au Moyen Âge, ni dans l'Antiquité. Sauf à la confondre avec celle de la métempsycose, qui n'est pas la même chose, et qui, elle, est ancienne. La réincarnation moderne, vulgarisée par le New Age, a toutefois en commun avec l'antique métempsycose le mythe qui illustre souvent cette dernière : la transmigration des âmes, précisément, que l'on trouve, en Occitanie, dans le catharisme tardif.

 

J'ai parlé de métempsycose, qui elle, existait dans l'Antiquité, en Grèce, et qui avait son équivalent en Inde, le samsâra. Alors j'imagine certains enthousiastes retrouvant leur repères en pensant que je chicane avec les mots, et, au prix d'un changement de vocabulaire, renouant avec leurs certitudes réincarnationistes concernant le catharisme.

 

Je tiens donc à expliquer qu'il ne s'agit pas que d'une question de vocabulaire. Il y a des différences essentielles et qui ne se limitent pas à celles qu'on admet parfois, voulant par exemple que la réincarnation ne s'effectue que dans des corps humains tandis que la métempsycose concernerait aussi des corps d'animaux. La différence est beaucoup plus fondamentale que cela : la métempsycose, selon ce terme de l'Antiquité grecque - mais le mot samsâra, pour l'Inde, recoupe une idée équivalente - ; le mot métempsycose, veut dire littéralement « changement en âme ». Il n'y est pas du tout question d'incarnation, comme pour « réincarnation », pas question donc de changement de corps, qui serait en grec « métensomatose » au lieu de « métempsycose ». Il ne s'agit pas dans la métempsycose d'âme individuelle qui changerait de corps pour se perfectionner. Il est question d'âme subissant des changements, pas d'âme changeant de corps. D'âme universelle unique et commune subissant des changements, et dont le moi individuel n'est que l'expression dégradée. Ces changements sont vécus comme dégradation, atteinte à la stabilité, à l'ataraxie, c'est-à-dire au bonheur philosophique consistant justement à ne pas subir de changement - contrairement à l'idéologie du progrès où le changement est une bonne chose. Le changement catastrophique qui est la métempsycose consiste à revêtir l'individualité, consiste donc à revêtir la vie corporelle où se réalise l'individualité. L'individualité est pour la métempsycose, et le samsâra, une catastrophe, un attentat contre l'âme universelle commune, ou l'atman en Inde, pour autant d'ailleurs que l'on admette son existence.

 

Car pour d'autres, comme dans le bouddhisme par exemple, et d'une certaine façon aussi pour la doctrine grecque d'Héraclite, elle n'existe pas, cette âme. Ici la métempsycose n'est donc même pas ce processus de dégradation de l'âme universelle, mais le simple malheur d'être la proie de ce flux permanent et vide de sens, vide donc du coup, évidemment, d'orientation vers un mieux : on est loin de l'idéologie moderne et contemporaine du progrès. Ni âme universelle, ni à plus forte raison d'âme individuelle qui en est la dégradation. Et donc, évidemment, pas d'âme individuelle progressant.

 

Pour le bouddhisme, il n'y a rien qui transmigre. C'est ainsi qu'au delà de l'illustration transmigratoire, le bouddhisme parle de renaissance sans transmigration. Ce sont les intentions qui conditionnent la prochaine existence. Je cite Hans Wolfgang Schumann, dont le livre récemment traduit en français fait actuellement autorité concernant le bouddhisme - parlant de ce qu'il nomme donc renaissance sans transmigration, il écrit : « Les intentions d'agir transmettent leur qualité éthique à la conscience. La conscience ainsi qualitativement colorée est [...] le facteur qui établit le contact conditionnel avec la prochaine forme d'existence. [Comparable à une] étincelle qui allume la vie [, elle] est présente dans la flamme qu'elle conditionne, non pas comme quelque chose de substantiel mais simplement comme condition [...]. En cours de développement l'enfant élabore sa propre conscience, qui n'est pas identique à la conscience qui en est l'instigatrice [3] ».

 

On doit admettre que la doctrine n'est pas exactement simple à saisir ; d'où sans doute les développements populaires sur le mode transmigratoire. Il reste que les renaissances sont ici l'expression d'une captivité récurrente, sans âme, dans le samsâra, ce qui n'a rien de réjouissant. Frédéric Lenoir, auteur d'ouvrages sur les rapports du bouddhisme et de l'Occident, le dit en ces termes : parlant de deux malentendus principaux entre bouddhisme et Occident, sur la réincarnation, justement et sur l'âme, il écrit : « sur la réincarnation, [...] nos compatriotes font fausse route. Ils y voient une possibilité de renaître indéfiniment, une forme d'immortalité. Or un bouddhiste digne de ce nom tend à échapper au cycle éternel du samsara, afin d'atteindre le nirvana, c'est-à-dire l'arrêt des renaissances, la paix définitive. [...] Deuxième malentendu, [...] le bouddhisme [...] ne croie pas en l'existence de l'âme [...]. Ce qui se réincarne, ce n'est pas du tout moi, ni vous, mais le karma, une sorte de loi de causalité aveugle, la loi d'airain de la dette créée par toute action. Or l'immense majorité des gens touchés par le bouddhisme disent y trouver le moyen de développer leur potentiel individuel. Cet avènement du sujet est une idée ultra-occidentale. [4] » J'ajoute personnellement, comme je l'ai déjà dit : occidentale, et moderne. Ce qui fait que le malentendu en question concerne aussi notre rapport aux cathares, chez qui le thème de la transmigration n'est toutefois pas similaire, bien sûr, aux renaissances du bouddhisme.

 

Pour terminer avec les doctrines antiques, avec celles qui croient quand même à cette âme universelle, platonisme et hindouisme, ne négligeons pas que la métempsycose y est tout aussi catastrophique, puisqu'elle est la perte de l'unité de l'âme universelle, sa chute dans les individualités, dans le malheur, donc.

 

Telle est, en résumé, à l'opposé de celle de la réincarnation, la doctrine qui existait dans l'Antiquité sous différentes formes, et dont on trouve la trace, sous d'autres formes, au Moyen Âge.

 

On trouve notamment la trace de l'âme universelle, commune à toute l'humanité, chez ce disciple arabe du philosophe grec Aristote, qu'est Averroès. C'est une part essentielle de ce que lui reprochent ses adversaires, musulmans comme chrétiens, qui selon la tradition biblique et coranique, et notamment la tradition de la création par Dieu, croient à l'importance de l'individualité pour le salut, et donc à celle du corps : résurrection de la chair, puisqu'elle est créée par Dieu.

 

La doctrine d'Averroès selon laquelle il y aurait une âme commune à l'humanité, et pour qui le salut consiste à se dépouiller de son individualité pour rejoindre cette âme universelle ; cette idée qu'il y a une âme commune, est condamnée alors par l'Église latine chez les disciples d'Averroès sous le nom de « monopsychisme ».

 

On a ici en tout cas une trace de l'existence de cette idée au Moyen Âge. Ce qui toutefois n'empêche pas Averroès, suite à son maître Aristote, de ne pas croire à la transmigration des âmes. Comme quoi ce qui s'apparente à la métempsycose n'implique pas nécessairement transmigration des âmes. Mais la transmigration des âmes devient souvent une illustration, un mythe permettant de faire percevoir la doctrine, tout de même compliquée, de la métempsycose. Ce mythe, cette illustration en quelque sorte, a d'ailleurs pu servir de fondement vers le développement de la croyance moderne à la réincarnation, simplement par sa prise à la lettre.

 

 

…/… 

 

 

 

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