UNE AUTRE FOI - http://rolpoup2.zeblog.com/ <link rel="alternate" type="application/xml" title="RSS Commentaires" href="http://rolpoup2.zeblog.com/rsscom.php" /> <body>

UNE AUTRE FOI

<body>

À propos

« Il a mis
dans leur cœur
la pensée de l’éternité »


(Ecclésiaste 3, 11)


Catégories

Billets

-> Tous les billets /
Table des matières

Pages

<h3>Calendrier</h3> <table class="calendrier"> <caption class="calendrier-mois"><span class="calendrier-prec"><a href="http://rolpoup2.zeblog.com/2017/8">«</a></span>&nbsp;<a href="http://rolpoup2.zeblog.com/2017/9">Septembre&nbsp;2017</a></caption> <tr><th abbr="Lundi">Lun</th><th abbr="Mardi">Mar</th><th abbr="Mercredi">Mer</th><th abbr="Jeudi">Jeu</th><th abbr="Vendredi">Ven</th><th abbr="Samedi">Sam</th><th abbr="Dimanche">Dim</th></tr> <tr><td colspan="4">&nbsp;</td><td>1</td><td>2</td><td>3</td></tr> <tr><td>4</td><td>5</td><td>6</td><td>7</td><td>8</td><td>9</td><td>10</td></tr> <tr><td>11</td><td>12</td><td>13</td><td>14</td><td>15</td><td>16</td><td>17</td></tr> <tr><td>18</td><td>19</td><td>20</td><td>21</td><td>22</td><td>23</td><td>24</td></tr> <tr><td>25</td><td>26</td><td>27</td><td>28</td><td>29</td><td>30</td><td colspan="1">&nbsp;</td></tr> </table> <br> <h3>ERF Antibes/Vence :</h3> <a href="http://erfantibesvence.wordpress.com/" title="Église réformée de France à Antibes, Cagnes-sur-Mer et Vence" target="_blank"><img style="color:#000; border: 0px solid ; border-right: 1px solid ; border-bottom: 1px solid ; height: 50px; width: 200px;" src="http://www.zeblog.com/blog/uploads/r/rolpoup1/acv15.10.jpg" title="Église réformée de France à Antibes, Cagnes-sur-Mer et Vence" alt="Église réformée de France à Antibes, Cagnes-sur-Mer et Vence"></a> <br> <h3>Côté KT :</h3> <a href="http://ktrolpoup.zeblog.com/" title="Catéchisme" target="_blank"><img style="color:#000; border: 0px solid ; border-right: 1px solid ; border-bottom: 1px solid ; height: 50px; width: 200px;" src="http://www.zeblog.com/blog/uploads/k/ktrolpoup/kt56.jpg" title="Catéchisme" alt="Catéchisme"></a> <br> <h3>Prédications/méditations :</h3> <a href="http://rolpoup2.blogspot.com/" title="Prédications/méditations" target="_blank"><img style="color:#000; border: 0px solid ; border-right: 1px solid ; border-bottom: 1px solid ; height: 50px; width: 200px;" src="http://rolpoup.files.wordpress.com/2009/02/bible-gutenberg1.jpg" title="Prédications/méditations" alt="Prédications/méditations"></a> <br> <h3>Prédications :</h3> <a href="http://rolpoup2.blogspot.com/" title="Prédications / Dimanches et fêtes" target="_blank"><img style="color:#000; border: 0px solid ; border-right: 1px solid ; border-bottom: 1px solid ; height: 50px; width: 200px;" src="http://rolpoup.files.wordpress.com/2009/02/bible-gutenberg1.jpg" title="Prédications / Dimanches et fêtes" alt="Prédications / Dimanches et fêtes"></a>

Et puis...


Rechercher
dans les blogs 'rolpoup'


Fils RSS


Page copy protected against web site content infringement by Copyscape

(Ɔ) - Citer avec le lien
UNE AUTRE FOI


<script src="http://shots.snap.com/ss/052aabba95571680aaf32a0d71a38e43/snap_shots.js"></script>

Page précédente / Page suivante

<a name='e197687'></a>

La crucifixion comme élévation : rencontre islamo-cathare ? (1)

Par rolpoup :: mercredi 16 mai 2007 à 9:58 :: Cathares

 

 

 

 

 

 



La crucifixion de Jésus comme élévation :

Trace d’une rencontre islamo-cathare ?

 

 

 

 

(Montaillou 4-5-6 août 2004)

 

Résumé :

 

 

La perception cathare de la crucifixion de Jésus a fait penser à un controversiste comme Pierre de Vérone qu’il y avait là un emprunt fait aux « Sarrasins ». Le Coran (4, 156-157) semble en effet lui donner raison.

 

Toutefois, on peut se demander si le catharisme nie la crucifixion historique comme semble le faire l’islam (puisque des cathares refusent d’adorer la croix où le Christ a été torturé – puisque la glose du Pater du rituel de Dublin cite l’épître aux Hébreux concernant la souffrance du Christ, etc.).

 

Mais le Coran, lui-aussi, nie-t-il vraiment l’historicité de la crucifixion de Jésus ? Des exégèses anciennes de Cor 4, 156-157, quoiqu’il en soit, ne la nient point. Le parallèle serait donc réel ?

 

Cependant les cathares ont une christologie haute, tandis que l’islam s’inscrit plutôt dans la ligne des christologies basses.

 

Où se situe donc le parallèle, s’il y a lieu, voire le contact ?

 

 

 

Introduction

 

La Somme contre les hérétiques de Pierre de Vérone rapporte que les cathares, ou des cathares, auraient dit du Christ : « Transfiguré, il mit un démon à sa place pour la Passion. C’est là un de leurs secrets, et ils ont emprunté cette pestilence aux Sarrasins qui blasphèment ainsi[1] », commente Pierre.

 

Le Coran (4, 156-157) semble lui donner raison qui stipule : « qu'ils ont dit (dans leur vanterie), "nous avons tué le Christ Jésus le fils de Marie, l'apôtre d'Allah" ; — mais eux l'ont pas tué, ni crucifié, mais ainsi il a été fait pour apparaître à eux, et ceux qui diffèrent là-dessus sont pleins des doutes, sans connaissance (certaine), mais conjecturent seulement, car sûrement ils ne l'ont pas tué : — non, Allah l'a élevé à soi. »

 

Texte flou, certes, dont on admet communément qu’il enseigne une non-crucifixion matérielle de Jésus. C'est effectivement là l'exégèse la plus répandue, de nos jours, du shubbiha lahum : « il leur a semblé » (à ses bourreaux) — qu'ils l'avaient crucifié (à tort !)…

 

Pierre de Vérone aurait donc raison ?

 

 

Une origine de la lecture « docète » de la crucifixion dans l’ancienne gnose ?

 

Effectivement, à partir de cette exégèse du Coran, on débouche fréquemment sur la supposition qu’un autre a été crucifié à la place de Jésus. Et les modernes de renvoyer à la gnose des premiers siècles chrétiens ; ainsi Denise Masson, traductrice du Coran, note que l’on évoque volontiers le texte d’Irénée de Lyon où Basilide affirme qu’a été substitué à Jésus Simon de Cyrène, celui qui, dans les Évangiles de Matthieu (27, 32), Marc (15, 21) et Luc (23, 32) a été désigné par les bourreaux pour porter avec Jésus la croix jusqu’au Calvaire. D’après Basilide (selon Irénée) :

 

«  […] par émanation […] sont venues à l'existence des séries successives d'Archontes et d'Anges, et jusqu'à 365 cieux. Et c'est pour cette raison qu'il y a ce même nombre de jours dans l'année, conformément au nombre des cieux.

« Les Anges qui occupent le ciel inférieur, celui que nous voyons, ont fait tout ce que renferme le monde et se sont partagé entre eux la terre et les nations qui s'y trouvent. [parmi lesquels de Dieu de l’Ancien Testament qui veut dominer les autres. Je passe les détails…]

« Alors le Père inengendré et innommable, voyant la perversité des Archontes, envoya l'Intellect, son Fils premier-né — c'est lui qu'on appelle le Christ — pour libérer de la domination des Auteurs du monde ceux qui croiraient en lui. Celui-ci apparut aux nations de ces Archontes, sur terre, sous la forme d'un homme, et il accomplit des prodiges. Par conséquent, il ne souffrit pas lui-même la Passion, mais un certain Simon de Cyrène fut réquisitionné et porta sa croix à sa place. Et c'est ce Simon qui, par ignorance et erreur, fut crucifié, après avoir été métamorphosé par lui pour qu'on le prît pour Jésus; quant à Jésus lui-même, il prit les traits de Simon et, se tenant là, se moqua des Archontes.[2] »

 

Or manque une trace textuelle précise, d’un lien direct avec des textes de l’ancienne gnose comme celui-ci, dans l’islam comme dans le catharisme — pas de trace par exemple, des 365 éons ; pas de trace dans les commentaires anciens du Coran d’un Simon de Cyrène — outre le fait que le propos de Basilide est évidemment et volontairement mythologique. Pas de filiation directe, textuelle, avec la gnose, donc, vraisemblablement.

 

*

 

 

Une hypothèse sur les origines de l'exégèse « docète » du verset coranique de la crucifixion

 

Selon le célèbre islamisant Massignon, l'exégèse « docète » du verset coranique de la crucifixion, qui, nous dit-il, s'infiltre très tôt dans les tafsîr (commentaires du Coran) sunnites, vers 150 H. (donc vers les années 770-780 ap. J.C.), serait en fait d'origine chi’ite. Cette exégèse aurait pour origine l'apologie chi’ite des imams martyrisés :

 

« Dieu n'ayant pu les faire 'mourir avant leur temps', et la parcelle divine qui résidait en eux ayant été nécessairement soustraite à leurs assassins, il n'était resté d'eux qu'une forme apparente...[3] »

 

Cette explication de la mort des martyrs du chi’isme aurait été appliquée rétrospectivement à Jésus, puis adoptée aussi, le concernant, dans le sunnisme. Suite à cette infiltration du parallèle avec les martyrs chiites, une hypothèse sur le « remplaçant » de Jésus en croix se rajoute, celle d'un disciple. En fait diverses hypothèses demeurent côte à côte, souvent chez le même auteur. Reste que parmi toutes ces options quant au « remplaçant », manquent à l'époque celles des anciens gnostiques, avec lesquels la relation n'est donc que typologique. On y trouve, comme « remplaçant » de Jésus, souvent un Juif, nommé Titalyânûs, ou Titânûs, ou bien Josué ou Sarkhus. Ou bien Jésus demande à un de ses compagnons, qui accepte la substitution...[4]

 

Concernant les martyrs chi’ites, Massignon précise que la substitution est assumée par ‘Omar, calife honni des chi’ites, ou… par un démon.

 

Précisément comme Pierre de Vérone le dit des cathares concernant Jésus ! Troublant…

 

*

 

Mais avant d’en rester là, et de s’en tenir à ce qui serait un rapprochement par la simplification, il s’agit de savoir ce qu’il en est exactement des docétismes supposés. On va voir que le discours dit « docète » recouvre des zones plus vastes et surprenantes que l’a priori sur le terme « docétisme » ne le laisserait imaginer.

 

Déjà, il ne faut pas s’empresser de généraliser une prise à la lettre des propos docètes, ou en tout cas de donner du docétisme une interprétation trop uniforme. Ainsi, dans le catharisme : commentant Apocalypse 1,7 : « et se lamenteront sur lui toutes les tribus de la terre, oui. Amen », la glose du pater du Rituel de Dublin affirme clairement la crucifixion de Jésus : « Cet Amen se lamentera en effet sur lui-même avec tous les lignages de la terre, car pour ses péchés Notre Seigneur Jésus-Christ subit passion et mort, de manière à surmonter, par la mort, celui qui était maître de la mort, c'est-à-dire le diable, comme l'apôtre le dit aux Hébreux (Héb 2, 15)[5] ». Anne Brenon note que la glose du pater se rapproche ici « presque complètement des conceptions incamationistes du catholicisme[6] ».

 

À quoi on pourrait ajouter l’argument permanent pour le refus de vénérer la croix : on ne rend pas un culte à l’instrument de torture par lequel a été exécuté un parent. L’argument est on ne peut plus anti-docète. Pour le catharisme, les choses sont donc moins simples qu’il n’y paraît.

 

Mais au fait, si, concernant le Coran cette fois, la lecture « docète » du verset de la crucifixion est due à une infiltration de la martyrologie chi’ite, comme le signale Massignon, on est en droit de se demander si l’islam originel nie l’historicité de la crucifixion. En fait, l'islam premier a généralement fait une autre exégèse de ce texte, et ce dans ses principaux courants. Un petit parcours le montrera.

 

 

Exégèses anciennes chez les ismaéliens

 

Si ces plus anciens témoins d'une exégèse de ce verset qui n'y lisent pas une non-crucifixion historique ont été marginalisés par le mouvement de l'histoire, leur influence a d'abord été grande. Il s'agit en premier lieu des ismaéliens, chiites aussi, unanimes à admettre la réalité, sur le plan strictement historique, de la crucifixion de Jésus. C'est ce dont témoigne l'Encyclopédie (Rasâ'il) des Ikhwân al-Safâ.

 

Louis Massignon signale deux textes de cette mouvance parfaitement catégoriques. Le premier (datant de 322/934 env.) d'Abû Hâtim Râzi, lequel affirme se fonder sur l'enseignement d'un maître, l'ayant donc précédé dans cette lecture. Abû Hâtim y affirme que le début du verset « ne nie pas du tout la crucifixion et qu'il faut l'interpréter en tenant compte de sa fin "et ils ne l'ont pas tué véritablement (yaqîna), Dieu l'a élevé à lui", et, comme Jésus est mort martyr, en se souvenant des versets (II, 149; cf. III, 163) sur la mort des martyrs: "Ne dites pas de ceux qui ont été tués dans la voie de Dieu qu'ils sont morts : mais qu'ils sont vivants ; quoique vous ne vous en rendiez pas compte"[7]. »

 

Le second, de l'ismaélien Mu'ayyad Shirazi (470/1077), maintient contre un musulman devenu « zindiq », incrédule, la véracité du Coran, qui dit-il, s'il niait la crucifixion du Christ se verrait contredit de façon écrasante par le témoignage majoritaire concordant des communautés juive et chrétienne[8] !

 

Dans ce second cas, il apparaît que dans un temps reculé, faire une exégèse « docète » de ce verset du Coran était un instrument des critiques de l'islam prétendant l'attaquer !

 

La doctrine des Ikhwân al-Safâ concernant la mort du Christ s'exprime dans ce texte de l'Encyclopédie :

 

« son humanité fut crucifiée et ses deux mains furent clouées sur les deux bois de la croix... Puis il fut enterré...

« Trois jours après, ils se réunirent à l'endroit où il leur avait promis de leur apparaître. Ainsi ils vérifièrent l'authenticité des signes convenus entre lui et eux.

« La nouvelle se répandit parmi les Fils d'Israël que le Christ ne fut pas tué. On ouvrit son tombeau, mais l'humanité ne s'y trouvait plus. Alors les différentes factions se disputèrent entre elles à son sujet...[9] »

 

 

L'exégèse des falâsifa

 

L'exégèse des falâsifa rejoint celle des ismaéliens. Ainsi en témoigne Fakhr al Dîn Râzî (ob. 606/1209) dans son tafsîr (commentaire du Coran) :

 

« Les Nestoriens pensent que Jésus fut crucifié en son humanité et non en sa divinité. La majorité des philosophes optent pour un point de vue proche de celui-là... L'âme de Jésus était particulièrement sainte et céleste, jaillissante des lumières divines, éminemment proche des lumières angéliques. Une telle âme demeure impassible devant le meurtre et la destruction de la chair. Séparée de la chair, elle se trouve libérée et rejoint l'immensité des cieux...[10] »

 

 

Exégèses anciennes dans le sunnisme

 

             Le cas Hallâj

 

Quant au sunnisme, il faut considérer en premier lieu Hallâj, le martyr auquel Massignon a consacré ses recherches. Il est certes à considérer dans quelle mesure il n'est pas anachronique de parler de sunnisme à propos d'Hallâj (ob. 309/922).

 

En effet, soufi, Hallâj vit antérieurement à l'époque où l'œuvre de Ghazâli (ob. 505/1111) - cf. infra - permet une acceptation du soufisme dans le sunnisme ; cela sans compter la suspicion portée sur Hallâj par les soufis de son temps.

 

En outre, ce qu’il en est du sunnisme tel qu'on l'entend aujourd'hui, est à l'époque d'Hallâj en cours d'élaboration. Il est difficile en effet de parler de sunnisme au sens courant avant l'œuvre théologique d'Al Ash'ari, mort en 935, soit treize ans après Al Hallâj. On est alors en plein dans les conflits théologiques que l'on peut qualifier de pré-sunnites. Quel rapport y a-t-il en effet entre les rationalistes mo'tazilites ou les anciens « littéralistes » et ce qui deviendra la théologie du sunnisme au sens courant. Et surtout quel rapport entre tous ces courants et la mystique d'un soufi, et plus particulièrement d'un Hallâj !

 

La rupture entre soufisme et chiisme, et notamment chiisme ismaélien est loin d'être consommée, comme elle le sera à l'époque de Ghazâli. Ce qui expliquerait les proximités que connaissaient ces courants devenus par la suite divergents. Proximités qui concernent notamment la question de la crucifixion du Christ.

 

A la lecture de ses textes — les siens ou ceux de ses disciples (lorsque l'authenticité en est contestée) — il est difficile de penser que lui et ceux qui l'entouraient, auraient pu comprendre la passion du Christ — sur laquelle Hallâj a calqué la sienne ainsi qu'il l'espérait — comme non-advenue matériellement.

 

Ainsi ce texte qui le met en scène, sans ambiguïté quant à la compréhension littérale de la crucifixion chez ses disciples :

 

             « Comme Jésus je suis parvenu au haut du gibet,

             m'étant gardé en tout...

             « Comme Jésus je me suis précipité dans le Psautier,

             j'ai retiré le voile de la face des idées.

             Comme Jésus je ressuscite des morts...[11] »

 

 

             Abû Hamid Ghazâli, au tournant du XIIe siècle

 

Deux siècles plus tard, Ghazâli (ob. 505/1111), se situe encore dans la même tradition de lecture de notre verset.

 

Ghazâli est un personnage nettement significatif dans le sunnisme. Il en est une des autorités, il y marque un tournant important. Il est réputé comme une des trois personnalités les plus influentes du sunnisme[12].

 

Cela est déjà vrai de son vivant. Il est professeur très en vue à la Nizâmiya de Bagdad, ami personnel du fondateur de cette université, le Grand Vizir Nizâm al Mulk.

 

Figure clef de l'ash'arisme, quasiment devenu alors la théologie officielle de l'Empire abbasside, c'est lui qui, suite à sa crise religieuse de 488/1095, deviendra l'auteur de l'intégration du soufisme au sunnisme, l'ayant débarrassé de ce qui y demeurait suspect aux yeux des théologiens plus « juridistes ».

 

Véritable garant de la théologie islamique, il s'en prend aussi bien aux falâsifa qu'aux ismaéliens ou aux chrétiens.

 

Ghazâli s'accorde toutefois avec les uns comme avec les autres pour faire une exégèse non-« docète » du verset coranique sur la crucifixion du Christ.

 

(De même, il applique à Hallâj, dont nul n'a jamais contesté la réelle mise à mort, ce même verset du Coran – « Non, ils ne l'ont pas tué... »).

 

Signe toutefois que cette lecture ne fait plus l'unanimité en islam, comme le relève Massignon[13], il reste discret sur ce point, ajoutant chaque fois qu'il y fait allusion : « comme s'expriment les chrétiens » ; ce qui ne l'empêche pas d'utiliser dans son argumentation pour la controverse avec ces derniers, contre la divinité de Jésus, les paroles qu'il prononce du haut de la croix, selon les Évangiles.

 

On est ainsi en des temps où l'exégèse dite « docète » du verset de la crucifixion a fait son chemin. L'autre lecture ne disparaîtra cependant pas tout à fait.

 

Ghazâli est l'auteur d’un ouvrage intitulé : Réfutation excellente (Radd jamil) de la divinité de Jésus Christ d'après les Evangiles [14]. Le titre annonce la couleur. La méthode apporte des précisions supplémentaires.

 

Ainsi il annonce qu'il utilisera de préférence l'Évangile de Jean, en raison de ce qu'il est préféré par les chrétiens, ce qui dénote, compte tenu du temps et de la région où écrit Ghazâli (l'Empire abbasside), la coloration majoritaire du christianisme dont il est question.

 

Autre aspect, capital, de sa méthode : Ghazâli ne remet pas en question la fiabilité des textes néo-testamentaires, ce qui, à son époque, on le verra, étonnait moins qu'on pourrait le penser.

 

Ghazâli distingue trois partis principaux au sein du christianisme : les jacobites, les melchites, les nestoriens.

 

Les jacobites sont, on le sait, les monophysites de Syrie, auxquels Ghazâli reproche, comme l'aurait fait un chrétien orthodoxe, de faire croire à une sorte de mélange divino-humain en Jésus Christ, ce qu'il taxe d'absurdité[15].

Les melchites sont les orthodoxes, désignés ici selon le mode syrien par le nom de « partisans du roi », en l'occurrence l'empereur byzantin. La façon dont Ghazâli décrit leur christologie est particulièrement intéressante et révélatrice, si besoin était, de l'influence monophysite que connaît alors ce parti : « pour eux..., dit-il, la nature humaine de Jésus n'est pas un individu,... cette humanité-là n'est qu'une idée générale, n'existant pas hors de l'esprit[16] ».

 

Pour peu orthodoxe que puisse apparaître cette christologie — dont les traits sont certes durcis par leur critique — elle ne fait que refléter un gauchissement du dogme proclamé par le IIe concile de Constantinople, le dogme de l'anhypostasie-enhypostasie !

 

Ce que stigmatise Ghazâli est précisément ce que stigmatisent aussi les chrétiens qui dénoncent les glissements « néo-chalcédoniens » — ou « néo-alexandrins » — dont Byzance leur parait victime.

 

Cette christologie qui peut sembler étrange trouvait effectivement de très nombreux partisans dans les rangs orthodoxes, dont la difficulté à rendre compte de la réelle humanité individuelle du Christ correspondait à la force ambiante du monophysisme, et renforçait l'originalité nestorienne.

 

Et Ghazâli de ne pas cacher sa sympathie pour les nestoriens dont il pense qu'ils « n'ont appelé Jésus "Dieu" que par vénération... mais qu'ils ne s'en rendent plus compte[17] » !

 

L'autre aspect de sa méthode, le recours au Nouveau Testament dans sa controverse avec les chrétiens peut dévoiler une des raisons fondamentales de l'exégèse ancienne du verset de la crucifixion, et corollairement une des raisons de l'abandon de cette exégèse.

 

 

Excursus : la relation entre les révélations successives et les types d'exégèse

 

Un des points communs entre des théologiens aussi divers que les ismaéliens ou un sunnite comme Ghazâli est, outre l'admission de l'historicité de la crucifixion du Christ, l'admission de la fiabilité des Ecritures néo-testamentaires.

 

On sait que tel est le cas pour les ismaéliens et les falâsifa, ce en quoi, malgré tout ce qui les en sépare par ailleurs, Ghazâli s'accorde avec eux.

 

Cette attitude commune n'est pas très étonnante à ces hautes époques. La falsification de leurs révélations par les Gens du Livre, dont parle le Coran, n'est alors pas encore nécessairement interprétée comme falsification matérielle, mais facilement comme mésinterprétation. C'est manifestement dans cette ligne que Ghazâli s'inscrit, au tournant du XIIe siècle.

 

La position inverse, qu'il n'a pas fait sienne, est alors moins classique ; elle n'est pas encore suffisamment assise pour qu'un musulman — aussi insoupçonnable que Ghazâli — se sente obligé de l'adopter.

 

Le premier défenseur systématique de la thèse de la falsification matérielle des Écritures bibliques est Ibn Hazm de Cordoue (ob. 454/1063) ; sa position n'a alors pas encore emporté la quasi-unanimité qu'elle connaîtra par la suite.

 

Et la victoire ultérieure de cette thèse n'a pu que contribuer à l'abandon de l'exégèse non-« docète » du verset de la crucifixion.

 

On a vu en effet qu'un des arguments en faveur de la réalité historique de la crucifixion de Jésus était la nécessité que l'on ressentait alors de s'accorder avec le témoignage des communautés antécédentes. Abandonnée l'idée de la fiabilité de leur témoignage, la nécessité de cet accord devient moins indispensable, voire inutile.

 

L'attaque des zindiq devient moins troublante.

 

L'effort herméneutique dans la lecture du Coran peut à terme se relâcher. C'est l'époque de l'expansion de la lecture "sans interprétation" dont Averroès estime qu'il est souhaitable que le peuple la préfère aux disputes des théologiens[18].

 

Dans l’islam, on s'éloigne progressivement de l'herméneutique ismaëlienne du ta'wil, de la « reconduction », reconduction en l'occurrence du texte vers la Parole éternelle qui s'y signifie.

 

Tel est, non négligeable, l'arrière-plan théologique sur lequel se dessine la perte de vue de l'ancienne exégèse non-« docète » du shubbiha lahum coranique[19] — ce qui naturellement ne vaut pas pour le catharisme, qui, lui, se réclame du Nouveau Testament où la dimension concrète de la crucifixion occupe quasiment l’essentiel des textes.

 

 

             Ibn 'Arabi

 

La lecture non-littéraliste du shubbiha lahum est encore, selon toute vraisemblance, au XIIIe siècle, celle d'Ibn 'Arabi (ob. 638/1240), le second, avec Ghazâli, des trois personnages réputés comme les plus significatifs de l'islam sunnite[20], et, on peut dire le plus représentatif des mystiques de l'islam.

 

L'exégèse d'Ibn 'Arabi est particulièrement éclairante. On lit chez lui deux types de textes :

 

« Quand il (Muhammad, lors de son ascension nocturne) entra (au second ciel), il vit Jésus dans son corps lui-même ; car il n'est pas mort jusqu'à maintenant, mais Allah l'avait élevé jusqu'au ciel dont Il lui avait fait un lieu de séjour et où Il l'a installé juge...[21] »

 

Si ce texte pourrait faire penser à une non-crucifixion historique de Jésus, Ibn 'Arabi lui-même nous oriente vers la nécessité de le comprendre autrement ; cela en ne perdant pas de vue que l’islam est soucieux de ne pas distinguer Jésus des autres humains. Commentant le verset du Coran où l'on voit Jésus dire « sûreté sur moi le jour de ma naissance, le jour de ma mort, et le jour de ma résurrection » (XIX, 34), Ibn 'Arabi affirme que ce verset renvoie à celui de la crucifixion de Jésus (IV, 156) et poursuit :

 

« Ainsi Jésus leur dit [à ceux qui proclamaient l'avoir tué] que la sûreté était sur lui le jour où il mourût, sûreté par rapport au fait d'être tué. Car s'il avait été tué, il l'aurait été par le martyre, et le martyr est vivant, pas mort, ainsi qu'il nous a été interdit de le dire [II, 149], commandement qui reste en vigueur. Ainsi Jésus nous a renseignés sur le fait qu'il mourût et ne fut pas tué, alors qu'il mentionnait que la sûreté était sur lui le jour de sa mort[22]. »

 

Un tel propos nous amène très près d'une des approches néo-testamentaires de la croix : « Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié » (Ac 2, 36).

 

Ce qui nous place dans les parages de la considération johannique de la croix comme élévation : « "… Pour moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai à moi tous les hommes." —Par ces paroles il [Jésus] indiquait de quelle mort il allait mourir... » (Jn 12, 32-33).

 

Johannisme ? Le parallèle islamo-cathare serait alors plus étroit qu’il ne semble ? Est-ce que Pierre de Vérone savait ? Mais peut-être n’est-il pas là où on l’attend au premier abord…

 

 

.../...

 

 

 

<h2 style="margin-top:10px;">Trackbacks</h2> <div id="trackbacks"> Pour faire un trackback sur ce billet : http://rolpoup2.zeblog.com/trackback.php?e_id=197687</div> <h2>Commentaires</h2> <div id="commentaires"> Aucun commentaire pour le moment. </div> <h2>Ajouter un commentaire</h2> <div id="commentaires"> <form action="http://rolpoup2.zeblog.com/blog/post_comment.php" method="POST" name="info"> Nom ou pseudo :<br /> <input type="text" name="nickname" value=""><br /><br /> Email (facultatif) :<br /> <input type="text" name="mail" value=""><br /><br /> Site Web (facultatif) :<br /> <input type="text" name="site" value="http://"><br /><br /> Commentaire :<br /> <textarea rows="7" cols="35" name="contents"></textarea><br /><br /> <script type="text/javascript" src="http://www.google.com/recaptcha/api/challenge?k=6LcHe78SAAAAACvNmn8r7o_IvU9s8JslHKL-6Sc9"></script> <noscript> <iframe src="http://www.google.com/recaptcha/api/noscript?k=6LcHe78SAAAAACvNmn8r7o_IvU9s8JslHKL-6Sc9" height="300" width="500" frameborder="0"></iframe><br/> <textarea name="recaptcha_challenge_field" rows="3" cols="40"></textarea> <input type="hidden" name="recaptcha_response_field" value="manual_challenge"/> </noscript> <input type='submit' class='button' value='Envoyer'>&nbsp; <input type='hidden' name='task' value='dopost'> <input type='hidden' name='u' value='rolpoup2'> <input type='hidden' name='e_id' value='197687'> <input type='hidden' name='titre' value='La crucifixion comme élévation : rencontre islamo-cathare ? (1)'> <input type='hidden' name='IP' value='23.20.166.68'> <input type='hidden' name='temps_secs' value='D.,?,/?2B' /> </form> </div>
Copyright © UNE AUTRE FOI - Blog créé avec ZeBlog