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De la Jérusalem céleste à Babylone(2)

Par rolpoup :: dimanche 20 mai 2007 à 16:18 :: Cathares

 

 

 

…/…

 

 

 

III. L'exil métaphysique en Occident augustinien

 

             1. Le cadre du dogme du péché originel

 

L'exil métaphysique, dans le cadre augustinien, correspond au péché originel et à son fruit, exil dont on ne revient ainsi pas par nous-mêmes, étant captifs du péché, après cette amputation originelle radicale du libre-arbitre ; en proie dès lors au serf arbitre - esclave arbitre -, selon l'expression qu'emploie Augustin contre le pélagien Julien d'Eclane. Le libre-arbitre est esclave du mal, devenu donc serf arbitre. La grâce de Dieu seule peut nous en délivrer. On va considérer l'importance de cet aspect du discours augustinien pour le catharisme occidental.

 

Nous sommes alors en Occident. C'est en Occident, côté cathare cette fois, que le discours de l'exil métaphysique, façon ancienne, origénienne, trouve sa plus grande radicalité, notamment chez ce cathare dyarchien qu'est Jean de Lugio (précisons que par dyarchiens, on entend ceux qui adhèrent à la croyance à deux Principes : le bon Principe, Dieu, et le mauvais Principe diabolique qui lui est étranger, là où les monarchiens, n'admettent qu'un seul Principe ultime, le Dieu bon[3]). Nous voilà, en Occident cathare, dans une théologie de l'exil métaphysique on ne peut plus radicale. Nos âmes ont connu un saut qualitatif infini - les deux Principes étant totalement étrangers l'un à l'autre - saut infini vers la déchéance, une chute de la Jérusalem céleste à Babylone avec toutefois espérance de retour par la grâce seule, par le ministère des Parfaits.

 

J'emploie à dessein l'expression quelque peu paradoxale de "saut qualitatif vers la déchéance" : Kierkegaard parlait de la conversion - encore le repentir spirituel - comme de "saut qualitatif". La déchéance depuis la béatitude préexistentielle peut être perçue comme son équivalent en négatif - d'où le terme ici. Si on veut se situer dans la logique cathare, on est à présent définitivement captifs de Babylone - on va le voir.

 

             2. La mort du dernier Parfait : l'exil définitif

 

C'est dans cette logique que j'entends me situer aujourd'hui, ce qui nous permet justement on ne peut plus clairement, de ne point tomber dans quelque récupération que ce soit du catharisme - ce qui est essentiel, bien sûr, dans le cadre d'une nouvelle recherche, de nouvelles perspectives. En effet dans une perspective cathare, si du moins on veut s'y tenir, depuis la mort du dernier Parfait, la Jérusalem céleste est hors de portée, notre exil est irrémédiable. Le châtiment infernal récurrent est seul en marche.

 

Ce faisant, la disparition du dernier Parfait a rendu de fait caduque l'hypothèse bogomile et monarchienne d'un possible salut universel - cette version origénienne de ce qui est intitulé apocatastase, qui semble avoir emporté l'adhésion de plusieurs cathares de l'époque tardive.

 

Notre présence ici sept siècles plus tard donne tort à ceux-là, les monarchiens. Ce sont ceux qui s'en tenaient à l'hypothèse plus classiquement occidentale qui avaient raison : tous ne sont pas passés par les mains consolantes des Parfaits. Certaines âmes étaient destinées au châtiment infernal. Et en nombre : nous en sommes tous, depuis lors.

 

Cette seconde hypothèse, combien plus redoutable, dont nous sommes alors les vérificateurs tragiques, correspond en catharisme au discours ambiant de l'Occident d'alors, ce discours globalement augustinien, très largement partagé, on va le voir, par le catharisme occidental.

 

Le fondement essentiel du catharisme, via le bogomilisme, est donc origénien : l'idée de préexistence des âmes dans la Jérusalem céleste, d'où elles sont déchues dans la Babylone de ce monde charnel. Mais on l'a dit, l'Occident connaît, en outre, à la différence de l'Orient, l'influence augustinienne.

 

*

*   *

 

 

             3. Exil et prédestination

 

Après la condamnation du mythe de la préexistence des âmes, et suite à son abandon, le thème de la dualité Jérusalem/Babylone, loin de disparaître de l'orthodoxie catholique, se renforce en Occident  - cela en regard du dogme augustinien du péché originel - au gré du thème, augustinien lui aussi, des deux Cités - dans le cadre de La Cité de Dieu, un des Écrits les plus connus d'Augustin : "Deux amours ont bâti deux cités, y écrit-il : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a bâti la cité terrestre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a bâti la cité céleste". Tout un programme, qui en augustinisme, et donc en Occident en général, prend une connotation nettement dyarchienne.

 

Le dyarchianisme, l'idée de deux Principes antagonistes, on le voit, est en effet en Occident loin d'être une spécificité cathare, comme le fait croire à tort l'expression avec lequel on le confond, de "dualisme absolu". Un néant actif et maléfique fait face à l’Être, y compris dans l'augustinisme. Il y est il est vrai réellement néant, mais actif dans le mal toutefois.

 

Le dyarchianisme connaît un éventail de nuances par où l'on peut voir qu'il n'est pas nécessairement "absolu". Le catholicisme médiéval est ainsi - potentiellement certes - mais nettement dyarchien, héritage augustinien.

 

On sait que, outre le thème de la dualité des mondes - Jérusalem/Babylone, le dyarchianisme radical de Jean de Lugio professe sans ambiguïté la prédestination, ce en quoi il se sépare du bogomilisme et du monarchianisme en général.

 

Malgré le fait que ses adversaires catholiques, à l'en croire, sont tentés d'adhérer comme les bogomiles à l'idée que le mal provient du libre-arbitre, le cathare dyarchien du Livre des Deux Principes n'est pas original en niant la réalité de ce libre-arbitre. Il est même plus proche que le bogomilisme oriental, ce faisant, de l'orthodoxie catholique occidentale de l'époque !

 

L'orthodoxie catholique en ce domaine, remonte alors au deuxième Concile d'Orange qui, en 529, réaffirmait la position augustinienne sur la prédestination. On est dans les années de la condamnation de la préexistence des âmes par le IIe Concile de Constantinople.

 

Augustin, puis, plus tard, le IIe Concile d'Orange, 24 ans avant la condamnation conciliaire, à Constantinople, de la préexistence des âmes, avaient rejeté la religion telle que l'enseignait le moine breton Pélage et ses successeurs semi pélagiens, religion des plus strictement anti-cathares - au point que les adversaires des cathares les plus théologiquement assidus du Moyen Age seront soupçonnés d'être proches du pélagianisme. Thomas d'Aquin n'a pas échappé à l'accusation. Le pélagianisme, religion, en gros, de la capacité humaine de revenir à Dieu, de revenir d'un exil moins redoutable que celui des augustiniens, religion de la capacité de se rendre digne de la faveur de Dieu, supposant le libre-arbitre, le pélagianisme s'oppose à cette autre religion, augustinienne, religion de la stricte incapacité de se justifier devant Dieu. Au cœur de ce dilemme, s'opposent dès lors religion du libre-arbitre ou religion du "serf arbitre", selon l'expression que plus tard, Luther empruntera pour son ouvrage célèbre au Contra Julianum d'Augustin (II, viii, 23), œuvre du Père dirigée on l'a dit, contre le pélagien Julien d'Eclane.

 

En refusant le libre-arbitre, le catharisme dyarchien ne se démarque pas beaucoup de la tradition, et est même peut-être plus classiquement orthodoxe que ses adversaires catholiques qui lui reprochent son refus du libre-arbitre au nom de l'orthodoxie !

 

Or en outre, la doctrine, augustinienne, du serf arbitre et de la grâce souveraine, est nécessairement liée à celle de la prédestination, fortement revendiquée par le catharisme dyarchien, étant elle aussi, plus encore si c'est possible que celle du serf arbitre, traditionnelle en Occident depuis Augustin précisément.

 

Les adversaires de l'idée pélagienne de libre-arbitre sont légion ; ils admettent tous la prédestination, et sont l'orthodoxie d'Occident, depuis Augustin jusque plus tard aux Réformateurs, en passant par Thomas d'Aquin, comme le souligne à plaisir l'augustinien Pascal dans ses Lettres Provinciales contre les jésuites qu'il taxe, à mots à peine cachés, de pélagianisme (Cf. Somme théologique, Ia, qu. 23, a. 5, ad 3um). Même si sauf Augustin, puis les Réformateurs, ils ne parlent pas explicitement de serf arbitre, chacun des grands docteurs orthodoxes a professé la captivité au péché de notre volonté, n'entendant sous l'expression libre-arbitre, rien d'autre que la nature non contrainte de cette réduction à l'esclavage. Un tel "libre-arbitre" n'a donc que peu de rapport avec ce qu'entendaient par là les philosophes antiques, repris par certains Pères. Et il a pour corollaire inévitable l'idée de prédestination.

 

Et ainsi, avec encore moins d’ambiguïté, la doctrine de la prédestination, est enseignée par la tradition, depuis Augustin, comme corollaire inévitable donc, de ce serf arbitre et de la grâce souveraine. Si, en effet, nous n'avons pas la capacité de nous libérer du péché, notre libération dépend de la seule miséricorde de Dieu (comme l'écrit déjà Paul aux Romains - ch. 9) ; notre libération suppose dès lors élection et prédestination !

 

Jusqu'ici, il n'est question que de prédestination à salut, l'aspect sur lequel insistait le deuxième concile d'Orange, en 529.

 

Dans le contexte anti-semi-pélagien d'alors, en face de cet enseignement, semi pélagien, voulant ne faire intervenir la grâce qu'après le commencement de la foi - l'initium fidei - (l'acte de foi, le commencement de la foi, étant pour les semi pélagiens, le fruit de la volonté humaine libre, le libre-arbitre), l'accent de la réponse conciliaire était nécessairement porté sur ce même initium fidei, dû lui-même, selon l'orthodoxie conciliaire, à la grâce seule.

 

Mais une théologie qui voudra mettre en lumière non seulement l'initium fidei mais aussi la vocation à la persévérance et au progrès dans la sainteté, se verra amenée à signifier aussi l'aspect négatif de la prédestination, comme l'avait fait Augustin, et comme le fera encore Thomas d'Aquin après lui. Contrairement à ce qu'il en est pour une théologie qui n'insiste que sur l'intervention de la grâce dans l'initium fidei précisément, et qui donc considère cette grâce avant tout comme extraction miséricordieuse d'une massa perditionis - "masse de perdition" (selon l'expression d'Augustin) - masse de perdition alors plus prise en compte, une théologie qui entend mettre en lumière la nécessité de progrès et de persévérance, est forcée de considérer l'aspect négatif du mystère. Prenant en compte la dimension de l'attention constante de la grâce souveraine sur ceux qui progressent, une telle théologie est nécessairement confrontée au problème corollaire de l'abandon mystérieux de quiconque se maintient hors la grâce, ceux qui se perdent jusqu'à l'enfer.

 

Si, dans cette perspective, qui n'est alors pas nouvelle, la prédestination est effectivement "double", il est pourtant à noter que les deux aspects ne sont nullement parallèles (l'idée d'un parallèle des deux aspects avait été rejetée en 529 par le concile d'Orange).

 

Remarquons que pour être dans la stricte orthodoxie, on n'est pas très loin pour autant du Livre des Deux Principes lorsqu'il nie le libre-arbitre et professe haut et fort la prédestination. Une orthodoxie potentiellement dyarchienne, on le voit nettement. Et le Livre des Deux Principes ne dit pas autre chose.

 

Aussi, si un pré catharisme a pu émerger au tournant de l'an mil, on n'a pas à s'en étonner, non plus que des tendances déjà dyarchiennes qui seraient les siennes (quoiqu'il en soit alors du contact bogomile). Le dyarchianisme en question se radicalisera par la suite, à l'appui de la logique aristotélicienne, cela principalement par l'œuvre de Jean de Lugio et le Livre des Deux Principes. Mais les potentialités duales de l'augustinisme occidental font qu'il n'est pas nécessaire de tenir que Jean de Lugio soit l'inventeur du dyarchianisme cathare. Ce faisant contrairement à un bogomilisme où tout provient de Dieu, puis s'en éloigne à l'occasion du libre-arbitre, pour y revenir vraisemblablement, - en ce qui concerne le catharisme dyarchien, il n'en est pas ainsi. Tout ne vient pas de Dieu. Il y a un autre Principe, si néantifique soit-il, tapi dans l'ombre, destiné à son auto châtiment. Ce Principe est celui de la Babylone de ce monde, opposé à la Jérusalem céleste des bonnes âmes.

 

Le moyen du retour des bonnes âmes est la consolation des Parfaits. Lorsque leur tâche est accomplie, ils n'ont plus à rester dans un monde devenu enfer définitif, ils doivent donc en disparaître. Or ils ont disparu.

 

Et là on en revient au diagnostic sur nous-mêmes et notre monde que l'on posait précédemment.

 

 

*

*   *

 

 

IV. Un monde définitivement infernal

 

Captivité babylonienne définitive. Pour les cathares, la Babylone en question est évidemment la Rome papale. Il est intéressant de remarquer que c'est encore ce que dira quelques siècles plus tard Martin Luther, peu suspect de philo-catharisme. Les cathares se seraient accordés avec Luther, pour considérer ce qui était perçu comme le fatras sacramentel romain, à considérer ce fatras comme expression de la captivité babylonienne de l’Église, selon le titre d'un traité de Luther.

 

Mais pour Luther, plus de Parfaits à y opposer. Un pasteur n'a rien d'un Parfait... Pour Luther comme pour nous, la captivité est définitive, elle dure autant que dure ce monde. Luther ouvre alors un recours individuel, le contact personnel avec Dieu, par la foi seule, puisque plus rien ne subsiste en matière d'intermédiaires. Pas même de purgatoire dans l'autre monde : la douleur est ici. Le purgatoire récurrent qu'était ce monde pour les cathares, dont tout le monde constatait que seul il subsistait, expliquerait alors le succès foudroyant de la Réforme.

 

Alors on va mettre en place des systèmes ecclésiologiques et politiques plus humbles, qui débouchent sur des institutions délibérément humaines, et sur les républiques modernes. On est d'ailleurs ici chez Calvin plus que chez Luther. En commun aux deux Réformateurs, le recours individuel à la miséricorde gratuite du Christ, par la foi seule : mais quand le Christ viendra, trouvera-t-il encore la foi la sur la terre ?

 

Revenons alors au catharisme et à la disparition des Parfaits. Le destin de ce monde demeure tragique. Au-delà du dernier recours, par la foi seule, le purgatoire devenu enfer continue son avancée et ses ravages, nous susurre encore le souffle de Bélibaste. Et si les portes de Jérusalem se sont refermées avec les mains, qui ne consoleront plus, du dernier Parfait, le souffle qui le portait, murmure jusqu'à nous que le silence se fait, que la nuit devient toujours plus épaisse, qui déjà engloutissait ses successeurs bosniaques.

 

D'autres dates ont suivi celle du bûcher de Montségur, puis de Bélibaste, d'autres dates d'exil et signes de l'absurde : 1492 qui voyait avec l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne, la découverte de l'Amérique, bientôt au grand dam des Indiens ; la discrimination religieuse qui s'étend en Europe, outre l'Espagne. En France, la St-Barthélémy. Discrimination religieuse. Discrimination qui se déchaînait déjà dans la persécution des cathares et qui se mue en discrimination raciale : l'Inquisition espagnole, héritière de celle de l'Occitanie du XIIIe siècle, apprend à distinguer les hérétiques comme sang-mêlé en recherchant des ancêtres juifs ou maures aux chrétiens dont le catholicisme est suspect. Au profit des colonies du Nouveau Monde, l'esclavage enseigne à distinguer entre les races, opérant la traite raciste et meurtrière que l'on sait, exil généralisé, étendu à l'échelle industrielle, frappant pour des siècles tout un continent.

 

On fête cette année le cent cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage, tandis qu'on voit se lever des cohortes d'enfants esclaves ou prostitués dans les bordels de Thaïlande. Tout un cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux.

 

Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides.

 

Cambodge, Rwanda, Yougoslavie des descendants des bogomiles. Ce XXe siècle de l'enfer méthodiquement et scientifiquement poursuivi puis constaté qui s'ouvrait déjà sur le génocide arménien.

 

Auschwitz, symbole définitif et énorme que la méchanceté voudrait encore qualifier de détail, donnant ainsi un signe supplémentaire, si besoin était, de l'enfer récurrent où, lui comme tant d'autres, nous a laissés le dernier cathare.

 

*

*   *

 

La nuit s'est épaissie. L'espérance de la lumière a-t-elle disparu ? Et si le cri du milieu de la nuit de veille des dix vierges avait retenti du milieu du bûcher qui emportait le dernier Parfait ?

 

Si ce cri : "voici l'époux sortez à sa rencontre", n'avait retenti joyeusement, comme cri de délivrance des mains de ses bourreaux, qu'à ses oreilles à lui, alors que son âme s'échappait des flammes, nous laissant à notre désespoir et à notre manque définitif de cette huile, avec nos volontés dérisoires d'en acheter, l'huile et sa flamme, l'Esprit, que le dernier Parfait venait d'exhaler vers la Jérusalem qui l'accueillait et refermait définitivement ses portes sur notre enfer récurrent et infini ?

 

Si les signes de l'histoire ultérieure de nos malheurs, ne faisant qu'amplifier toujours plus la chaîne indéfinie des malheurs d’antan, n'étaient là que pour confirmer que ce dernier cri annonçant l'époux, annonçant les noces spirituelles réjouissant le dernier Parfait - a bien retenti ?

 

"Je ne vous connais pas", seule parole tragique qui lui succède. Seul écho infini dans un désespoir infini...

 

*

 

Il reste à espérer que ce cri définitif n'ait pas retenti en ce temps-là, et qu'alors l'autre parole : "veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour ni l'heure" nous concerne encore.

 

Il n'en demeure pas moins que les volontés éradicatrices, purificatrices, en un mot tous les bûchers, réels ou velléitaires, ceux-là devenant de toute façon tôt ou tard réels - ces volontés sont productrices d'enfer, toujours réel celui-là, toujours prêt à se refermer définitivement, Babylone permanente où ne retentit plus que le terrible "je ne vous connais pas", parole finale d'une prédestination irrémédiable à l’auto châtiment.

 

A moins que l'effluve d'esprit du dernier Parfait parvienne jusqu'à nous pour nous garder de dresser les bûchers qui ne s'éteignent pas, ces bûchers de nos propres enfers.

 

*

 

Histoire incarnée s'il en est que celle des Parfaits, on le comprend, d'autant plus douloureuse qu'elle est l'histoire de ceux qui sont censés ne pas connaître l'incarnation, ne pas connaître la croix.

 

Mais prenons garde de ne pas trop prendre au pied de la lettre docète cette espérance - dont on a persisté à oser espérer qu'elle ne se soit pas éteinte dans les cendres des bûchers.

 

Avant l'entrée dans cette espérance céleste et spirituelle où le Christ précède sur la croix tous les exilés, les Parfaits savaient bien que comme lui, il leur restait à souffrir encore : quel sens aurait, pour un docète littéral, le refus du culte de la croix au nom de ce qu'on ne vénère pas l'instrument par lequel a été torturé son père ? Quel sens cela aurait-il s'il ne croyait pas qu'il y avait bien, d'une façon ou d'une autre, été torturé ?

 

C'est là, dans cette douleur commune, persistante comme l'espérance, que se rejoindraient alors l'après et l’avant catharisme. L’après catharisme est certes, définitivement, celui d'une autre histoire, d'une autre théologie et d'une autre philosophie, celle de l’après averroïsme et de l’après thomisme ; un nouveau monde d'où douleur et crucifixion n'ont pas disparu, mais point non plus leur transfiguration, où l'autre côté de Babylone n'a, pas plus qu'avant, rien d'un remède docète.

 

C'est ainsi qu'alors que les Parfaits s'éteignaient, déjà la muse de Dante Alighieri, qui certes n'était pas cathare, soufflait à nouveau la Sagesse de l'espérance. Écoutons, pour conclure, ce que, de sa muse, Dante a entendu encore :

 

"Remercions Dieu, mon cher Frère, de ce qu'il a fait passer loin de nous la coupe de Babylone, et de ce qu'il nous présente le calice de la Passion du Sauveur. Estimons-nous heureux d'y boire après lui, et d'autant plus heureux que ce Dieu de bonté s'accommodant, pour ainsi dire, à notre faiblesse, y proportionne les fardeaux qu'il nous impose, tempère l'amertume des peines qui affligent notre corps par les douceurs secrètes qui consolent l'âme et nous dédommage par les satisfactions intérieures qu'il nous fait sentir dans la retraite, des duretés, des rigueurs, des injustices que nous avons éprouvées dans le commerce du grand monde. [...]

 

Les jours de l'affliction sont arrivés, mon cher Frère, ne nous déconcertons point, ne nous désolons point. Le Seigneur ne nous abaisse que pour nous élever, il ne nous blesse que pour nous guérir. Peut-être, après nous avoir guéris, jugera-t-il à propos de rouvrir nos plaies et de rendre le sentiment de la douleur plus vif encore que nous l'éprouvons aujourd'hui. Que son saint nom soit béni" (Dante Alighieri, La Consolation, trad. A. Fraigneau, [Lyon, 1948], Paris, La Table Ronde, 1996, p.63‑64).

 

 

R.P., Carcassonne, 21.8.98

Le catharisme : nouvelle recherche,

nouvelles perspectives

Publié dans Les cathares devant l'histoire

Mélanges offerts à Jean Duvernoy, Cahors, 2005

 

 

 

___________________________________

[1] Rappelons toutefois le fait connu que les bogomiles ne professent pas la forme origénienne proprement dite de la chute des âmes, mais un équivalent traducianiste, où l’exil de l’âme se produit aux origines humaines, avec Adam et Ève, et se perpétue, se transmet, à leurs descendants.

[2] Nettement affirmée par le Livre des deux Principes.

[3] C’est l’essentiel d’une distinction qu’il est commode de reprendre, au risque de sembler la durcir, là où dans les catharismes, tout est très nuancé.

 

 

 

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