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De la Jérusalem céleste à Babylone(1)

Par rolpoup :: dimanche 20 mai 2007 à 16:24 :: Cathares

 

 

 

 

 

 


 

De la Jérusalem céleste à Babylone

 

 

 

 

De la Jérusalem céleste à Babylone : on est là dans le cadre d'un thème et d'une imagerie classiques dans la Bible, qui en sont venus traditionnellement à renvoyer à ce qu'en termes plus abstraits, on nomme "exil métaphysique".

 

Si dans la Bible, on lirait, semble-t-il, plus volontiers la proposition dans l'autre sens : "de Babylone à la Jérusalem céleste", comme pour un bienheureux exode, - il y a dans le thème tout un aspect tragique dont l'histoire a enseigné, hélas, qu'il faut ne pas le négliger. On a donc parlé d'exil métaphysique - en termes religieux, de chute.

 

Participant de la tradition biblique, le catharisme, comme le judaïsme et le reste du christianisme, s'intéresse lui aussi plus particulièrement à l'aspect positif du thème, le retour d'exil, et notamment le retour de l'exil métaphysique, retour depuis l'aliénation, le malheur, etc. Cela dit, le catharisme, par son accentuation, en christianisme, de ce thème de l'exil, à travers son maintien de l'enseignement origénien de la chute des âmes, souligne plus particulièrement l'aspect tragique de l'exil. Par sa théologie, donc, mais aussi, et de la façon la plus cruelle, pour être incarnée, par son histoire, et plus particulièrement, on va le voir, par la fin de son histoire.

 

On suivra ce développement historique du thème de l'exil dans le catharisme, à travers la participation de la théologie cathare aux trois courants traditionnels qui ont vu ce thème se développer : premier temps, son développement biblique, deuxième temps, son développement dans le christianisme origénien, troisième temps, son développement dans le christianisme occidental augustinien.

 

Pour illustrer le propos et ce qu'il a de tragique, on commencera par une parabole du Nouveau Testament, la parabole dite "des dix vierges", dont on verra par la suite à quel point la fin de l'histoire des Parfaits pourrait en être l'explicitation cruelle :

 

"Alors le Royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l'époux. Cinq d'entre elles étaient folles, et cinq sages. Les folles en prenant leurs lampes, ne prirent pas d'huile avec elles ; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l'huile dans des vases. Comme l'époux tardait, elles s'assoupirent et s'endormirent. Au milieu de la nuit il y eut un cri : Voici l'époux, sortez à sa rencontre ! Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent. Les sages répondirent : Non, il n'y en aurait pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez ceux qui en vendent et achetez-en pour vous. Pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui au festin de noces, et la porte fut fermée. Plus tard, les autres vierges arrivèrent aussi et dirent : Seigneur, Seigneur, ouvre-nous. Mais il répondit : En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas. Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l'heure." (Matthieu 25:1-13 - trad. Segond)

 

 

I. L'exil spirituel dans la Bible

 

             1. Une notion habituelle

 

Ce texte de l’Évangile de Matthieu parle de l'exil et du Royaume - le Royaume, c'est-à-dire la fin annoncée de l'exil : "en ce jour-là, le Royaume des cieux sera semblable à..." Avec un côté tragique, on l'a perçu, ce texte parle de vigilance nécessaire, face à un jour espéré, jour espéré où pourtant l'espérance cesse ; elle prend fin, en parallèle avec la célébration annoncée des noces de l'époux céleste, le mariage spirituel qui marque la fin de l'exil.

 

Lecture spirituelle du thème de l'exil. On sait que les cathares faisaient une lecture typologique, symbolique, de l'exil d'Israël depuis Jérusalem jusqu'à Babylone, et faisaient du thème du retour d'exil une lecture qui y voyait un retour à Dieu - ce qui en Occident médiéval correspond au quatrième sens de l’Écriture, le sens dit anagogique - où le sens littéral renvoie, au-delà de lui-même, aux réalités célestes. En raccourci, dans cette perspective, à travers le retour à Jérusalem depuis Babylone, nous sommes appelés à revenir à Dieu depuis l'exil dans la chair où nous sommes. De façon symbolique, la Bible parle de ce qui est donc exil métaphysique, en termes de Jérusalem, pour la vie idéelle, la vie avec Dieu, et de Babylone pour l'exil dans la chair, la culpabilité, la douleur.

 

On l'a déjà perçu de par la parabole des dix vierges, les cathares sont ici dans une tradition de lecture de ce thème biblique central de l'exil qui, bien avant le développement des quatre sens médiévaux de l’Écriture, remonte au Nouveau Testament - avec cette huile des lampes qui dans la vigilance, représente l'Esprit, - lecture néo-testamentaire et même, d'ailleurs, rabbinique et au-delà, prophétique.

 

Lecture de l'Ancien Testament qui donc, est non pas rejeté par les cathares, mais lu d'une façon strictement typologique dans le cadre d'un dualisme de plus en plus net, perçu, lui, par les critiques inquisiteurs.

 

Le thème de l'exil en général, est récurrent dans la Bible depuis l'exode d’Égypte jusqu'au retour de l'exil babylonien. Et il acquiert très tôt une portée symbolique. Cela dès les temps prophétiques.

 

Ce modèle de lecture dévoile finalement dans toute son intensité le drame réel de l'exil dont la dimension géographique s'avère alors être expression temporelle d'une réalité trans-historique.

 

             2. L'exemple de la prédication de Jean Baptiste

 

On donnera l'exemple de ce type de lecture au travers d'un personnage du Nouveau Testament qui est aussi par sa fonction un personnage de l'Ancien Testament. On a nommé Jean Baptiste. Jean se réfère explicitement au message de ses prédécesseurs du temps de l'exil babylonien. Personnage en outre censé être peu prisé dans les milieux cathares, cet exemple sera de ce fait particulièrement probant. La mission de Jean Baptiste se situe, selon le prophète lui-même citant Ésaïe 40, en relation avec la consolation du peuple, puisque la voix dans le désert - à laquelle Jean Baptiste entend s'identifier - cette voix crie, selon Ésaïe 40, la consolation prochaine du peuple - consolament en langue d'oc. Et pourtant il est essentiellement question dans la prédication du Baptiste, de repentir. Quel est donc le rapport entre repentir et consolation ? C'est que le repentir est d'abord, bibliquement, le mouvement par lequel Dieu fait revenir le peuple, le mouvement par lequel la faveur de Dieu le fait revenir, techouva en hébreu. Car pour "repentir", on pourrait aussi traduire "retour". Et historiquement, il s'agit fondamentalement du retour d'exil.

 

Ici, il est important de remarquer que la grâce de Dieu précède le retour du peuple. Parmi les textes du Premier Testament sur lesquels Jean a pu fonder sa pratique baptismale, on trouve par exemple Ézéchiel, chapitre 36, annonçant le retour du peuple exilé à Babylone. On y lit que c'est Dieu qui prend l'initiative : Dieu fait revenir le peuple d'exil en le purifiant par une "aspersion d'eau pure" et une effusion de son Esprit.

 

On y retrouve bien l'œuvre qu'entend accomplir Jean Baptiste, relative au repentir et au baptême, ainsi que l'annonce que le prophète fait de l'œuvre immédiatement postérieure à la sienne, celle du Messie qui lui, dit-il, "baptisera d'Esprit saint".

 

Dieu y précède tout mouvement. Dieu est d'ailleurs lui-même l'auteur du mouvement de retour, de repentir, dont le peuple serait autrement incapable. Le mouvement en question étant le repentir, il faut rappeler le sens profond de l'exil dont le peuple est appelé à revenir. Au-delà de sa dimension géographique, l'exil de Terre Sainte à la terre de Babylone - dont apparemment on aurait le pouvoir de revenir, le pouvoir de se déplacer et d'en prendre la décision, - au-delà de cet exil géographique, il est au fond question d'une dimension spirituelle : l'exil dans le péché et les malheurs de l'existence, que l'exil à Babylone ne fait que signifier et sceller dans la géographie - exil métaphysique dont, du coup, on n'a pas le pouvoir de revenir. Cela est souligné encore par le fait qu'au temps du Baptiste, l'exil babylonien a pris fin depuis longtemps. Certes au plan politique la liberté du peuple est bien compromise par la domination romaine : nul ne s'y trompe. Mais cette captivité ne s'exprime plus par une déportation, par un déplacement géographique. Aussi, plusieurs, dont Jean, ne cessent de rappeler que l'exil ou la captivité sont le signe d'un exil plus fondamental : l'exil dans le malheur, le péché et la culpabilité.

 

Si le peuple se retrouve en exil, même donc sans déplacement géographique, c'est, selon ce que disait le prophète Ésaïe, que la Terre Sainte, avec son Temple, signe de la présence de Dieu, le rejette, à cause de ses fautes : "ce sont vos péchés qui vous éloignent de moi" disait Dieu par Esaïe (59:2). C'est ainsi, qu'en son cœur spirituel, le retour géographique du peuple exilé, son exode, signifie un retour spirituel vers Dieu, un repentir. Déjà au temps de Moïse, l'exode d’Égypte était une montée vers Dieu. Il n'est pas indifférent que pour la tradition rabbinique, l’Égypte - ou plutôt Mitsraïm selon le terme hébraïque - est devenue l'expression-symbole pour le péché.

 

Or le temps définitif de ce retour d'exil, de cet exode hors du péché, est le temps du Messie, le temps du Royaume. C'est ce temps qu'annonce et prépare Jean Baptiste, et qu'accomplit Jésus. C'est ce temps qu'annonce la parabole des dix vierges. On remarque, pour se pencher sur ce point, que la prédication de Jean Baptiste, promesse du Royaume, est accompagnée de menaces : la venue du Royaume est aussi le temps d'un jugement. La parabole des dix vierges le sous-entend. Et on y reviendra. Le Messie qui vient répand l'Esprit promis sur le peuple qu'il engrange dans les greniers du Royaume, mais aussi il brûle la paille devenue indésirable.

 

Le prophète se situe dans la perspective où chacun constate que la situation du peuple que Dieu est en train de racheter n'est pas brillante : cette situation étant celle de l'exil dans le péché, la douleur, la culpabilité, ce dont il n'est pas à se réjouir. Et le rachat est sortie de cet exil. Si cette sortie est le fait de la seule faveur de Dieu, reçue dans la seule confiance en la promesse selon laquelle Dieu va remédier à cette situation dramatique, cette confiance, cette foi en la promesse, est fonction d'une conscience de la dimension dramatique de la situation. La foi qui reçoit gratuitement la faveur de Dieu est recours face à la désespérance de la situation.

 

Et ainsi, elle est reconnaissance par le peuple de sa propre situation d'exil dans la culpabilité, et donc détournement de soi-même ; ou, en termes religieux, confession de péché et repentir. Ainsi le repentir n'est pas condition pour le salut qui viendrait s'ajouter à la foi qui reçoit seule cette grâce qui seule sauve, mais il est l'aspect négatif de cette foi, détournement de soi-même et de ses propres satisfactions immédiates et autres auto-justifications pour se tourner vers Dieu, dont la promesse de sa faveur est le seul recours.

 

 

II. L'exil d'Origène aux cathares

 

C'est ce thème que dans un second temps, l’Église primitive, dans la mouvance d'Origène, traduira par celui de la préexistence et de la chute des âmes, thème repris à plusieurs courants de la tradition rabbinique, thème qui rejoint le mythe platonicien, et lui emprunte. Le mythe exprime de façon imagée l'exil métaphysique, cet exil irrémédiable, puisque le retour à Dieu, le repentir, n'est pas le fruit d'un seul déplacement géographique, fût-il son expression symbolique dans un pèlerinage à Jérusalem.

 

L'exil ici est si radical - une véritable chute dans l'être, le malheur de l'existentiation - qu'il est d'autant plus radicalement impossible que nous y remédiions.

 

Ici on est donc passé au-delà de Jean Baptiste et de la tradition néo-testamentaire. Mais cet usage et cette lecture-là du Premier Testament s'en inspire quand même, en hérite quand même, notamment sous l'angle, accentué, de l'impossibilité de revenir par soi-même. Fait de toute la tradition post-origénienne, cette lecture allant jusqu'à la vision de la chute des âmes préexistantes est particulièrement sensible chez les cathares, après les bogomiles. Cela peut s'expliquer notamment par le fait que ce discours participant de l'ancienne orthodoxie trans-origénienne, a été plus tard condamné par l'orthodoxie, au temps du IIe Concile de Constantinople de 553. Bientôt les bogomiles puis les cathares sont en effet les seuls à le professer encore[1]. Ils s'y cramponnent donc, en faisant une pierre d'angle de leur théologie, s'éloignant d'autant de l'orthodoxie orientale ou catholique romaine, sans intention délibérée d'ailleurs. On voit cette absence d'intention délibérée de rupture dans le fait que sont maintenues des affirmations centrales des Credo orthodoxes, comme la distinction de la création et de l'engendrement à propos de la divinité (Livre des Deux Principes in Écritures cathares, p.144. Cf. Nicée Constantinople) ou la toute-puissance divine (Symboles des Apôtres et de Nicée Constantinople) : toute-puissance[2] qu'il aurait pourtant été si simple d'abandonner de sorte que sans difficulté le mal puisse ne pas être attribué à Dieu. Mais les traités cathares n'entendent pas outrepasser la ligne essentielle des Credos. Il s'agit simplement pour eux de conserver un thème, celui de la préexistence, abandonné, malencontreusement croient-ils, abandon risquant d'ancrer les croyants en ce monde oublieux de l'origine céleste, oublieux du nom de Jérusalem. Perte de vigilance, manque d'huile dans les lampes des vierges folles.

 

La nuit s'épaissit où les sages n'en auront pas assez pour les folles, et ne pourront plus que leur recommander d'aller en acheter, comme si le don de l'Esprit procédait par les lois commerciales d'un monde, Babylone, dont les folles oublieuses de la Jérusalem céleste, pensent désormais que seul il existe.

 

La leçon fondamentale que veut illustrer le mythe de la chute des âmes, celle de l'exil métaphysique - de la Jérusalem céleste à Babylone, pour conserver la terminologie inspirée de la Bible - cette leçon fondamentale n'en demeure pas moins orthodoxe.

 

*

 

Dans l'orthodoxie occidentale, cette leçon s'exprime, non plus, donc, dans le mythe à présent condamné de la préexistence, mais dans la dialectique augustinienne du péché originel et de la grâce souveraine. Ici aussi la proximité du catharisme et du reste du christianisme, des orthodoxies, apparaît.

 

On sait en effet que les quatre figures patristiques fondamentales du Moyen Age occidental sont Ambroise, Jérôme, Augustin et Grégoire de Grand. Si l'on sait qu'Ambroise, maître d'Augustin était origénien ; que Jérôme, s'il avait rejeté son ancien maître alexandrin, en était tout de même fort proche pour sa traduction de la Bible, la Vulgate ; qu'enfin Grégoire le Grand était le vulgarisateur de la théologie d'Augustin - on retrouve le fait indubitable que les deux grands théologiens de l'Occident médiéval sont Origène (celui-ci certes relativement occulté) et Augustin.

 

Or c'est la marque de ces deux figures fondamentales que l'on retrouve dans la théologie cathare occidentale. Venons-en donc à Augustin et à son apport sous l'angle du thème de l'exil métaphysique.

 

 

 

…/…

 

 

 

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