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UNE AUTRE FOI

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« Il a mis
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(Ecclésiaste 3, 11)


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Transfiguration

Par rolpoup :: mercredi 21 mars 2007 à 18:06 :: Entre temps

 

 

  

 

 



« Votre vie est cachée... »

 

 

 

 

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », écrit l’Apôtre.

 

Un coin du voile est levé sur cette réalité pour trois disciples lors de la Transfiguration. Telle est la révélation advenue sur cette « haute montagne » que Pierre appellera plus tard « la sainte montagne » (2 P 1). En voilà trois qui ont vu à ce moment, le Royaume de Dieu, comme Jésus le leur promettait quelques jours avant. Ils ont connu à ce moment-là, le Ressuscité, celui qui sera donné à notre foi au dimanche de Pâques…

 

Marc 9, 1-7 :

1  "En vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu venu avec puissance."

2  Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux,

3  et ses vêtements devinrent éblouissants, si blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi.

4  Élie leur apparut avec Moïse; ils s’entretenaient avec Jésus.

5  Intervenant, Pierre dit à Jésus: "Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes: une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie."

6  Il ne savait que dire car ils étaient saisis de crainte.

7  Une nuée vint les recouvrir et il y eut une voix venant de la nuée: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le!"

 

Comme celle du Sinaï, la montagne, comme un des signes de la présence de celui qui apparaît ce jour-là, sur « la sainte montagne », dans sa gloire.

 

C’est cette présence qui fera dire à Paul (Phil 3, 20-21) : « Pour nous, notre cité est dans les cieux; de là nous attendons comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps humilié, en le rendant semblable à son corps glorieux par le pouvoir efficace qu’il a de s’assujettir toutes choses. »

 

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », pourra-t-il écrire alors (Colossiens 3, 4).

 

Qu’est-ce qui nous constitue, que sommes-nous en réalité ? Nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle. Je pense à cette question posée aux enfants de l’école biblique : est-ce que nos cheveux et ongles, par exemple, sont une partie de nous-même ? Réponse spontanée et irréfutable : oui, bien sûr !

 

Ah ! bon ? Quand je me coupe les cheveux ou les ongles, une partie de mon être part-elle à la poubelle avec les cheveux coupés ou les rognures d’ongles ? Nouvelle réponse sans ambiguïté de l’école biblique : non évidemment !

 

Voilà quoiqu’il en soit une illustration remarquable du propos de l’Apôtre Paul sur le dépouillement du vieil homme, comme il dit, ou de ce corps de mort, comme il dit aussi. Ou encore de ce qu’il s’agit d’une tente provisoire, comme un pour un campement qu’il faudra lever.

 

D’où la remarque : « il ne savaient pas ce qu’ils disaient » — sur les Apôtres saisis de crainte et voulant dresser trois tentes. Jésus vient de leur apparaître dans son vêtement éternel, et ils veulent lui en coudre un provisoire ! Nos tentes, les tentes de corps terrestres sont des demeures provisoires qu’il faudra dépouiller pour revêtir notre réalité éternelle (2 Co 5, 1-4).

 

Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons, déjà cheveu par cheveu, rognure par rognure, fil par fil ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps.

 

C’est à peu près ce que dit l’ange aux femmes du dimanche de Pâques : Jésus n’est pas ici. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », confirmera l’Apôtre.

 

Le Christ a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il s’est relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. La mission commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

 

C’est ce qu’a dit l’Ange aux embaumeuses : il n’est pas ici. Allez chez vous, allez dans la Cité terrestre, il vous y précède.

 

Parce que ce qui vaut pour le Christ, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

 

« Votre vie est cachée avec Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans notre dépouille — selon ce mot parfaitement adéquat —, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

 

Ce qui ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée, en haut. Et le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

 

Il est pourtant un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

 

*

 

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire », promet l’Apôtre.

 

« Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. » (Colossiens 3, 1-4)

 

Lorsque au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : « le corps n’était pas là » ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent – il vous précède sur vos routes humaines.

 

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire, contrairement à ce que laissent à penser certaines traductions : non pas : vivez en haut, comme dans les nuages, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

 

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau ni nostalgie dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas.

 

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre du mont de la transfiguration, où déjà avant Pâques, s’était manifesté le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

 

 

RP

 

 

 

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Résurrection de la chair

Par rolpoup :: mardi 20 mars 2007 à 9:05 :: Entre temps

 

 

 

 

 



Il est vraiment ressuscité !

 

 

 

 

« Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi." Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu." » (Jean 20, 27-28)

 

Dans le même ordre d’idée Jésus s’adresse aux disciples de la sorte (Luc 24, 39) : « Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai. » Étrange invite que cette invite de Jésus… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité : « un esprit n’a ni chair ni os ». Scandale pour la raison. D’où la tentation de « spiritualiser » tout cela… et de professer la résurrection, mais pas vraiment « de la chair » !

 

C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et il y invite aussi les douze et avec eux, par leur intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.

 

Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté. Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu. C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité : lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !

 

… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité !

 

 

R.P.

 

 

 

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La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin

Par rolpoup :: lundi 19 mars 2007 à 7:31 :: Temps livres



 


 



La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin






 

On perçoit plus aisément les lignes de continuité de l’histoire du christianisme que ses ruptures. Ainsi, on comprend plus volontiers Thomas d’Aquin comme un continuateur de ses prédécesseurs en théologie, que comme un véritable réformateur de la pensée de son temps. Or, il y introduit une vision radicalement nouvelle de la nature, vision reçue des philosophes arabes.

En atténuant la profondeur de ce bouleversement, l’Histoire a souvent fait l’impasse sur ce que la perception cathare du monde était largement celle de tout un chacun au Moyen-Age. Et on a inventé pour le catharisme des origines manichéennes, voire zoroastriennes, qu’il ignorait totalement. Les cathares, chrétiens protestataires d’héritage patristique, origénien et augustinien, n’ont pas pu, comme tant d’autres chrétiens médiévaux, accepter le scandale que constituait le pouvoir total, et donc temporel, de la papauté.

Un refus des plus radicaux, en ce qui concerne le catharisme, qui apparaît alors aux yeux d’un Thomas d’Aquin comme un symptôme exacerbé du dualisme commun, partagé finalement jusqu’à une papauté qui se sent dotée par son instrument, le pouvoir temporel, de la respon­sabilité de dompter ce qu’elle perçoit comme un chaos qui lui fait face.

Vision éminemment dualiste, que Thomas d’Aquin, en valorisant l’idée de nature, va ébranler définitivement.

Ce livre est l’édition d’une thèse de théologie, intitulée L’héritage de St Sylvestre, la crise cathare et la réforme de Thomas d’Aquin, soutenue à l’Université de Strasbourg en 1988, récompensée par le prix ADRERUS en 1989.


Roland Poupin, La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin, Toulouse, Loubatières, 2000.


*


Il est inconcevable que l’on continue de considérer le catharisme comme un phénomène ponctuel d’un moment donné du Moyen Age, comme une sorte de… détail. Cette approche invraisemblable fonctionne comme un serpent qui se mort la queue. Elle se nourrit de ce qu’elle relègue le catharisme sur les marges du christianisme, attribuant le dualisme ambiant à l’époque à une sorte d’importation iranienne/manichéenne. Ce faisant le christianisme non-cathare apparaît comme ayant toujours été celui que l’on ne connaît que depuis Thomas d’Aquin, un christianisme développant une valorisation de la nature.

Si le catharisme était telle quantité négligeable, voire simple fantasme de ses contemporains, qu’était-il besoin pour la papauté de déclencher contre ses protecteurs une Croisade, et de créer contre lui l’Inquisition pontificale ? Qu’était-il besoin pour Dominique de Guzman de fonder un ordre religieux visant l’éradication de l’hérésie ? Qu’était-il besoin pour Thomas d’Aquin de rejoindre cet ordre à force d’être travaillé par la préoccupation de l’hérésie, pour aller chercher chez un philosophe arabe, Averroès, des idées étrangères, au risque d’être soupçonné lui-même d’hérésie, et même condamné pour cela (à Paris en 1277) ? Qu’était-il besoin pour Thomas d’Aquin, en pleine période des Croisades en Orient, d’importer une philosophie d’origine musulmane sous prétexte qu’elle était plus favorable à la nature ? Qu’était-il besoin encore, pour les autorités universitaires de conseiller cette nouvelle philosophie à Toulouse alors qu’elles l’interdisaient à Paris ?

Si avant cela, le christianisme romain était si favorable à la nature qu’on le dit, pourquoi par exemple avait-il interdit le mariage des prêtres en plein XIe siècle, au moment où un « pré-catharisme » commençait à faire parler de lui ? Interdiction relevant d’une raison finalement dualiste : cela est largement ignoré de nos jours - où on ne sait plus comment faire pour se débarrasser de cette interdiction si étrange pour notre christianisme favorable à la nature -, mais le mariage des clercs était alors interdit au prétexte explicite que le contact du prêtre avec le Christ est incompatible avec le contact d’une épouse.

Autant de questions qu’on évite d’autant plus facilement que l’on fait du catharisme une religion indo-iranienne, un peu New-Age, religion de la réincarnation à des années-lumière de l’enseignement chrétien. C’est ainsi que se rejoignent d’une part les partisans d’un catharisme d’autant plus hétérogène à la chrétienté médiévale qu’il est plus réincarnationiste, et d’autre part ceux qui pensent qu’il faut réviser, minimiser l’importance des violences de la Croisade et de la persécution, voire les justifier au regard de la menace que l’hérésie aurait représenté pour la civilisation européenne d’alors.

Deux livres qui s’efforcent de restituer le catharisme dans son époque, comme un christianisme radical, qui dérange, qui menace les pouvoirs en place ; d’où la violence terrible exercée contre lui et ceux qui le protégeaient. Les cathares, l’âme et la réincarnation se propose de restituer le catharisme comme religion chrétienne, et non pas quelque anachronique philosophie du New-Age. La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin entend montrer combien la nouvelle théologie introduite par Thomas d’Aquin bouleverse le paysage des idées, renvoyant le christianisme antérieur, romain comme cathare, dans un monde désormais périmé. Tout cela pouvant embarrasser plus qu’on ne croit, et jusqu’aujourd’hui un édifice catholique qui connaît toujours plus de difficultés à justifier ses pratiques d’origine dualiste.


R.P.



 

 

 

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Du catharisme au calvinisme ? (1)

Par rolpoup :: dimanche 18 mars 2007 à 8:21 :: Cathares

 

 

 

 

 



Du catharisme au calvinisme ?

 

Ou : mais qu'allaient-ils donc faire


dans cette galère ?

 

 

 

 

 

Mais qu'allaient-ils donc faire dans cette galère ? — peut-on se demander en pensant aux Synodes des Églises réformées méridionales, se proposant dès le Synode de Nîmes en 1572 et le Synode de Montauban, en 1595, de se trouver des ancêtres spirituels chez les Albigeois antan persécutés [1]. Des travaux étaient issus de ces décisions synodales : des recueils de manuscrits, gagnant jusqu'au refuge anglo-saxon avec le fonds de Dublin de l'archevêque d'Armagh, James Ussher ; aux travaux historiographiques comme ceux des pasteurs Jean Chassanion (en 1595) ou Jean-Paul Perrin (publiés en 1618). Quand on sait qu'antécédemment à ces décisions synodales, les polémistes catholiques ne se sont pas privés de les leur attribuer, ces ancêtres, pour bien souligner leur volonté de trouver les protestants dans la ligne des anciennes hérésies [2], la question semble prendre toute son acuité et peut-être, apparemment, un élément de réponse — classant les protestants dans l'hérésie.

 

Les protestants auraient revendiqué une telle ascendance justement en réponse à l'accusation catholique. Façon de dire : vous nous assimilez aux hérétiques, eh bien soit, on le revendiquera ! C'est globalement de la sorte qu'on a compris le problème, et qu'on croit l'avoir résolu, en se contentant de regretter que les réformés se soient fourvoyés dans une telle impasse, ce qui en passant les contraint à confesser un certain infantilisme, celui d'une telle attitude.

 

Car ce qui a toujours été évident, l'est devenu de façon incontestable au regard du progrès des études hérésiologiques. Les cathares n'avaient rien à voir avec les protestants.

 

C'est cette évidence précisément, cette trop nette évidence, qui doit nous interroger. Et nous faire revenir sur notre question première : face à une évidence si incontestable, pourquoi donc aller se fourrer dans une telle galère ? N'eût-il pas été plus simple de fustiger les anciennes hérésies, et notamment le fameux manichéisme auquel on assimilait le catharisme, comme l'avait fait Calvin, et de dévoiler ainsi la malveillance grossière des polémistes catholiques qui en dépit du simple bon sens, portaient contre les protestants des accusations si évidemment absurdes ? Ou alors, doit-on au moins se demander, ces accusations étaient-elles, au fond, si absurdes ?

 

Je précise en outre que les décisions synodales que j'ai signalées se situent en plein dans la grande époque orthodoxe des Églises réformées. Où l'on se réfère aux Pères de l'Église et aux anciens Conciles pour fixer dans toute leur rigueur des doctrines comme celle des sacrements ou celle de la prédestination, et où l'on veut garantir au vu des mêmes références, la légitimité de la succession des ministères dans les Églises de la Réforme. Recherche protestante de succession des ministères à laquelle essentiellement on attribue le fourvoiement cathare de l'apologétique des réformés d'alors. Tout cela n'est-il pas, a fortiori en pleine époque orthodoxe, un brin paradoxal, sinon contradictoire, voire même, si le fourvoiement est pleinement avéré, n'est-ce pas bel et bien effectivement quelque peu infantile ?

 

C'est à ces deux aspects, quant au travail des Synodes réformés, qu'on s'arrêtera en regard du catharisme : référence aux Pères et revendication de l'orthodoxie ; et revendication d'une succession historique légitime. Alors, rassurez-vous, je ne vais pas vous proposer un catharisme dont on pourrait inscrire la dogmatique dans l'orthodoxie réformée. Je vous propose de revenir sur le constat que l'on a fini par faire, et qui veut que la revendication protestante des siècles passés concernant l'ascendance albigeoise ait été globalement infondée. Je propose comme point de départ méthodologique une attitude qui consiste à accorder juste un peu de crédit, concernant leur sérieux, aux Synodes en question et à leurs décisions. Cela tout en prenant en compte ce que l'on sait aujourd'hui de façon incontournable concernant le catharisme.

 

 

Le catharisme tel qu'il est perceptible au premier abord

 

Il n'est pas inutile d'établir d'entrée un résumé de ce que les cathares croyaient « d'extraordinaire », ou de ce qu'on leur a attribué, puis d'essayer d'en faire une synthèse théologique cohérente ; selon la même méthodologie proposée à propos des Synodes des Églises réformées des XVIe et XVIIe siècles. Il s'agit pour cela d'accorder aux cathares le crédit d'avoir été capables de cohérence.

 

Avant cela, notons donc tout d'abord quelques points de repères sur ce que l'on a attribué aux cathares et dont on peut penser qu'on le leur a attribué à juste titre. On établira la cohérence de cela dans un second temps.

 

— Les cathares sont dualistes, c'est le premier point qui frappe. Dualistes, c'est-à-dire qu'ils n'attribuent pas à Dieu la création sensible, visible, la création matérielle. Dieu est le créateur d'une autre réalité, une bonne réalité celle-là, où le mal n'a pas planté sa griffe, une réalité supérieure, céleste, spirituelle, dont celle que nous connaissons n'est que la pâle imitation et ne peut être attribuée au Dieu bon, objet d'adoration. Notre monde a été façonné par le mauvais d'une façon ou d'une autre. Il faut dire d'une façon ou d'une autre car les cathares connaissent un éventail de courants entre deux pôles pour expliquer l'origine mauvaise du monde visible tel que nous le connaissons. À un de ces pôles, on admet dans le catharisme que, si le diable puisque c'est de lui qu'il s'agit, a certes façonné ce monde, il a été lui-même créé à l'origine par le Dieu bon, puis il est déchu suite à un péché céleste. On reconnaît ici le Lucifer largement admis dans l'orthodoxie. On reviendra à ce point. Le catharisme se distingue ici en ce que contrairement à l'orthodoxie il attribue à ce Lucifer, une fois déchu, devenu diable, le façonnement de notre création visible. Les quatre éléments traditionnels de la création, la matière, terre, eau, air et feu, ont été créés par le Dieu bon, mais c'est le diable déchu qui les a ensuite façonnés. À l'autre pôle, on requiert un second principe, faisant éternellement face à Dieu, étranger à Dieu, incréé comme lui, mais inférieur à Dieu, éternellement déficient, et dont est issu le monde matériel comme mauvaise imitation de la création céleste de Dieu. Plusieurs cathares, que l'on peut dire majoritaires, composent entre ces deux pôles, assumant l'idée que le mauvais Principe éternel a tenté l'ange devenu le diable qui alors a pris sa part dans le façonnement du monde. En commun à tout le catharisme, la certitude que l'on ne peut pas attribuer à Dieu la culpabilité d'avoir créé le monde en l'état où nous le connaissons. D'une façon où d'une autre, le diable est perçu comme le prince de ce monde, le dieu de ce monde, cela au sens fort. Dualisme donc, strict ou modéré, dualisme entre Dieu et le diable. Voilà qui nous situe apparemment à des lustres du calvinisme.

 

— D'autant plus que, prince de ce monde, le diable, est dès lors gérant de l'Histoire, d'où une attitude très négative à l'égard des textes historiques de la Bible, attitude perçue généralement, et de façon schématique, comme rejet de l'Ancien Testament, que le calvinisme a au contraire remis en honneur.

 

— Ensuite, et logiquement si ce monde vient du diable, on attribue aux cathares le docétisme, qui veut que le Christ n'ait pas revêtu un corps semblable au nôtre. En effet, si le corps est l’œuvre du mauvais, le Christ ne l'a évidemment pas revêtu sans quoi il s'y serait englué comme nous et aurait dû bénéficier aussi d'une rédemption illuminatrice. Le corps est en effet le lieu de notre enténèbrement, le lieu où la partie spirituelle de nous-même oublie son origine céleste dont le Christ, en communiquant son Esprit est venu réveiller le souvenir. La rédemption ne se fait donc en aucun cas selon l'ordre d'une théologie de la croix ou quelque chose d'équivalent. Ici s'explique par ailleurs en catharisme la naissance virginale de Jésus, qui n'est dès lors pas le seul à bénéficier de ce docétisme. Marie aussi est un être envoyé depuis le monde céleste du Dieu bon, on le comprend — et il n'est que peu de doutes que les cathares soient à l'origine du développement de l'idée de l'Immaculée Conception, fortement rejetée alors par leurs adversaires catholiques — ; l'Apôtre Jean aussi est perçu comme un être céleste, au gré de ce qu'il était réputé n'être pas passé par la mort. On comprend aussi que le terme docétisme n'est pas exactement approprié : il serait plus adéquat de dire non déchu. Quoiqu'il en soit, venant entièrement d'une autre création, et pas seulement comme nous dans un exil du seul esprit. Voilà encore qui nous éloigne du calvinisme, semble-t-il.

 

— Inutile aussi, on le comprend, de parler de la résurrection de la chair, au sens où elle serait simplement perpétuation de cette tunique d'oubli, le corps, qui engloutit la mémoire de notre éternité.

 

— Et puis il y a les conséquences quant aux mœurs de ces étrangetés doctrinales : au premier rang desquelles le refus de l'idée de bénédiction religieuse du mariage qui ne fait qu'entériner l'union honnie des sexes, laquelle n'est jamais qu'un moyen diabolique de perpétuer l'oubli de la terre céleste. De même que la manducation de la chair animale qui procède de la même façon diabolique en ce monde — voire même quand n'y est pas emprisonnée une trace de souffle divin. Ce pourquoi les cathares mangent du poisson, réputé à l'époque ne pas se reproduire sexuellement, et, vivant dans l'eau, qui n'est pas l'air, étant en parallèle exempt d'esprit, de souffle. Ici, pour des motifs différents, le catharisme semble se rapprocher du catholicisme : suspicion du sexe, en l'état actuel du monde, en tout cas ; et abstinence (et pas seulement en certaines périodes) de nourriture carnée (mais seulement pour les Parfaits, à savoir — disons le ainsi pour l'instant, on précisera la notion ultérieurement — les ministres cathares). Mais tout cela éloigne encore un peu plus le catharisme du calvinisme.

 

— Autre conséquence, sacramentelle, celle-là, de la vision cathare de la création, de la double création en l'occurrence : le refus de l'ex opere operato dans le fonctionnement des sacrements. Le baptême n'a aucune fonction salvifique, à plus forte raison s'il est administré à des enfants incapables d'en répondre consciemment et d'y voir l'occasion d'une sortie de l'oubli dans la chair. L'Eucharistie ressemble fortement à un blasphème : recevoir le salut en mangeant ce qui est censé devenir de la chair. Que dire alors de la vénération de la croix et autres signes de croix ? Sans parler, on l'a évoqué, du mariage perçu comme sacrement ! Mais ici, me direz-vous, au plan sacramentel, si l'on s'éloigne un peu plus du catholicisme, on semble moins loin du calvinisme. Effectivement, et on va y revenir.

 

— Et puis le catharisme, en lien avec la vision illuminative du salut, offre une conception de la rédemption par le don de l'Esprit liée à un geste, le consolamentum, imposition des mains des Parfaits, ce qui suppose deux choses : en premier lieu la succession apostolique de ces mêmes Parfaits, qui ne peuvent transmettre que ce qu'ils ont reçus, du Christ via les Apôtres ; et en second lieu une conception en général comprise comme très réaliste, du coup, du "sacrement" du consolamentum censé conférer l'Esprit saint. Ce qui apparemment nous éloignerait à nouveau du calvinisme, du moins si l'on doit le comprendre ainsi. On aura remarqué que j'ai introduit plusieurs réserves sur la compréhension que l'on a en général des idées et des gestes cathares. Il faut maintenant tenter de comprendre la cohérence du système ; cohérence, qui, si on la concède, induit ces réserves.

 

Voilà en tout cas pour l'instant de quoi s'interroger sur l'attitude des Synodes réformés méridionaux que l'on a évoqués, et sur leur cohérence, la cohérence qu'il y a à se vouloir de tels ancêtres. Il faut donc maintenant tenter de comprendre ce catharisme et sa cohérence à lui au regard du seul titre qu'il revendique, comme plus tard les protestants, celui de chrétien.

 

 

La foi cathare dans le contexte d'idées du Moyen Age et de l'Antiquité

 

Le mouvement cathare est donc perçu a posteriori comme l'hérésie par excellence. Au regard de leur dualisme, chose qui est la plus frappante, plusieurs refusent même aux cathares ce titre de chrétiens, que seul ils revendiquent, voire même leur refusent celui de monothéistes. Car du constat de leur dualisme à imaginer qu'ils adorent deux dieux, le pas a souvent été franchi, et pris pour argent comptant parfois jusqu'à nos jours.

 

En fait le dualisme, plus ou moins prononcé, est un lieu commun du christianisme médiéval, cathare ou non cathare. Cela en lien avec le fait que l'approche commune du monde et de la lecture de l'Écriture est fondée dans un héritage de pensée venu globalement du philosophe grec Platon, qui opposait les réalités célestes, dites "monde des Idées" aux réalités terrestres, qui n'en sont que l'image dégradée. La caractéristique frappante aux yeux des modernes que nous sommes de cet univers globalement platonicien est de distinguer nettement l'âme du corps, les réalités célestes et éternelles du monde charnel.

 

Le premier grand système théologique chrétien est celui d'Origène, Père de l'Église, théologien à Alexandrie en Égypte, au tournant des IIe et IIIe siècles de notre ère. Plusieurs historiens du catharisme admettent aujourd'hui que le catharisme en hérite largement. Origène est réputé platonicien. Il enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite a un péché commis au ciel, ou à une imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des tuniques de peau que sont nos corps pour les moins fautives. C'est ainsi qu'Origène interprète, à la suite de nombreux exégètes juifs, le texte de la Genèse sur les tuniques de peaux : "Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'ils en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau". Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question eussent été cousues par Dieu après qu'il eût égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul nous les promet pour la résurrection en 1 Corinthiens 15, et que la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies, des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible.

 

Une faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, selon la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin — ce qui est traduit par "Lucifer" en latin —, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute.

 

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

 

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique du Moyen Âge, mais développé et accentué chez les cathares.

 

Par exemple, pour les catholiques — et plus tard généralement chez les protestants [3] —, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l’œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

 

Aujourd'hui, il est évident de dire que le christianisme est une religion de l'histoire, de l'Incarnation, notion employée fréquemment pour dire que les choses doivent se vivre de façon concrète, avec engagement dans la vie dite réelle, c'est-à-dire celle des combats historiques, et où la vie éternelle n'a de sens que parce qu'elle se vit déjà ici-bas.

 

Ce discours eût été incompréhensible au Moyen Âge. Non que des combats historiques n'y aient pas été menés, au nom même du Christ ! Mais « Incarnation » n'y avait pas ce sens, y désignant simplement la venue du Christ, être céleste, Fils éternel de Dieu, parmi nous. C'est au point qu'un des mots courants pour l'Incarnation est « adombration », mot partagé par les cathares et saint Bernard de Clairvaux, pourtant anti-cathare et prédicateur de Croisade au nom de la Croix de Jésus. Le Christ céleste, Soleil de justice, s'est comme caché à l'ombre de son humanité charnelle provisoire.

 

Alors la vie éternelle est une réalité céleste au sens propre du terme, une réalité dont nous avons la nostalgie diffuse, et qui est essentiellement différente de la vie de douleur que nous vivons ici-bas et pour laquelle il n'y a pas lieu de s'enthousiasmer. Il y a fort à gager que la philosophie que nous jugeons comme étant caractéristique du christianisme, à l'opposé des envolées dualistes et platoniciennes est en grande partie et paradoxalement héritée des critiques matérialistes contre le christianisme que nous avons fini par rejoindre, mi par complexe, mi par conviction.

 

Notre christianisme plus ou moins matérialiste eut fort étonné un chrétien médiéval, cathare ou non cathare, et jusqu'à un Thomas d'Aquin qui pourtant, quoique loin d'être matérialiste, a introduit dans l'orthodoxie chrétienne occidentale une première atténuation réelle du dualisme commun, atténuation dont hériteront Calvin et la tradition réformée. Ici, ne nous y trompons pas, le calvinisme est l'héritier plus des adversaires des cathares que des cathares eux-mêmes. Mais les premiers protestants veulent volontiers oublier leur héritage scolastique, fait de l'ennemi romain, revenant du coup, on le sait, aux Pères de l'Église antécédents, notamment quant aux sacrements, et comme les cathares, à une compréhension plus symboliste de ces sacrements. Pourtant, il est là une part d'héritage commun avec la scolastique. Le protestantisme réformé allant même un pas plus loin dans le sens de la réhabilitation de la création visible, en ouvrant plus largement sur la réhabilitation de l'Ancien Testament que les scolastiques ne l'avaient fait, valorisant d'autant la théologie de la Création, voire même malgré ce qu'on dit du protestantisme, la théologie naturelle, fort prisée chez ces calvinistes que seront les puritains anglo-saxons chez lesquels se réfugient les protestants français, et notamment occitans, persécutés.

 

Avant cela, fort loin de notre christianisme de l'Incarnation entendue comme accomplissement plus ou moins matérialiste, le christianisme est donc alors assez platonicien. Et de cela aussi tout de même le calvinisme gardera la trace, comme on le voit par exemple dans le Traité de la vie chrétienne [4], qui ne propose rien d'autre qu'une piété de l'exil spirituel. Et c'est là-dessus qu'on peut avoir été tenté d'insister pour retrouver les Pères par-dessus le Moyen Age. Et aussi, avec les Pères, et le Platon de Antiquité contre l'Aristote du Moyen Age, le symbolisme contre le réalisme sacramentel.

 

Car avant, donc, le développement d'un christianisme compris comme assomption de l'Histoire, l'Incarnation n'est pas une fin en soi, mais un passage obligé, pour le Christ, dû à sa charité à notre égard, en vue de nous amener à la vie céleste et éternelle, à la réalité céleste de nos âmes, par la résurrection qui est retour, ou accès à cette réalité éternelle. On retrouverait là aisément, bien sûr le monde des Idées de Platon, ou plutôt, en christianisme, d'Origène, d'où nos âmes sont déchues. Conception classique restée plus prononcée dans le catharisme. Et c'est cela qui l'a fait intituler dualiste. Car le christianisme cathare a conservé tout cela.

 

Surtout à partir du moment où la théologie d'Origène est condamnée par un Concile orthodoxe, au VIe siècle, en 553 à Constantinople, IIe Concile du nom et Ve Concile œcuménique ; théologie condamnée, ce qui n'a pas empêché les orthodoxies d'en conserver des pans entiers. Cela pour l'orthodoxie ancienne dont se réclament les premiers réformés.

 

Et les anciens hérétiques d'en exporter des pans entiers dans leurs terres de mission, des terres slaves pour Byzance aux terres germaniques pour l'Occident. Ce qui nous mènera à la deuxième revendication où l'on cherche plus explicitement des ancêtres cathares, la succession ecclésiale dans la filiation des Apôtres.

 

 

La succession ecclésiale dans le bogomilisme et le catharisme

 

Les terres slaves avaient été évangélisées par deux frères de la mouvance byzantine à une époque où il n'y avait pas rupture entre Byzance et Rome, Cyrille et Méthode, cela dans la deuxième moitié du IXe siècle. Comme pour tout le monde, leur christianisme était d'héritage lointain origénien, par-delà la condamnation de 553, et donc platonicien, à tout le moins platonisant, d'un platonisme donc, reçu via Origène, comme pour tout le monde ; et qui sous ses développements monastiques est déjà devenu depuis quelques siècles protestation spirituelle contre un christianisme d'État — avant de l'être contre une Église substituée à l'État — autant de sources d'une violence qui viole le message du Christ. Le souci premier de Cyrille et Méthode avait été de traduire les Écritures dans les langues vulgaires des Slaves, créant pour cela un alphabet toujours en usage chez les Slaves, l'alphabet cyrillique, du nom de Cyrille — plus souvent perçu comme "l'alphabet russe". Aujourd'hui Cyrille et Méthode sont encensés tant par Rome que par Byzance. À l'époque, les Églises qu'ils ont créées rencontrent l'adversité de l'une comme de l'autre. Tant des Byzantins visant à l'assimilation des Slaves, qui demeurent jaloux de leur autonomie ; que des Latins qui supportent mal que le culte ne s'y fasse pas dans la langue de Rome. Certaines Églises cyrillo-méthodiennes en viendront, bon an mal an, à être assimilées par Byzance, d'autres par le catholicisme romain, mais tout cela jamais sans grand enthousiasme. De là à penser que cela produise chez certains un penchant à l'autonomie théologique et forcément à terme, disciplinaire, ce qui est à peu près la définition de l'hérésie pour Rome... cela n'est peut-être pas déraisonnable.

 

En Occident ce que l'on nomme souvent un pré-catharisme est signalé dès le tout début du XIe siècle, tandis que le catharisme proprement dit, avec la structure épiscopale qui le caractérise, est signalé de façon indubitable dès le milieu du XIIe siècle. On a parlé des terres slaves : la structure épiscopale en question pour le catharisme occidental renvoie expressément à la Bulgarie, nommément au mouvement bogomile, signalé dès le milieu du Xe siècle. Le mot Bulgare, "Bougre", désignait aussi les cathares.

 

Bougres, Bulgares : le catharisme est, sur le plan de sa structuration d'Église, bogomilo-catharisme. Il s'agit d'un mouvement qui partage la même structure épiscopale et qui est répandu au moins de la Bulgarie à l'Occitanie, en passant par la Rhénanie, la Flandre, la Bosnie, l'Italie, etc. Le premier arc d'extension signalé de cette structure épiscopale va de la Bulgarie à la Rhénanie. Quand on sait que cela recoupe globalement les marges d'extension des Églises cyrillo-méthodiennes, allant de la Bulgarie à la Moravie, on pourrait voir là se confirmer l'idée d'une source ecclésiale cyrillo-méthodienne du mouvement bogomilo-cathare qui développe le donné théologique globalement origénien commun. Le fait qu'il y ait invariablement revendication d'une succession épiscopale légitime et fondée en Orient ne doit pas laisser d'être au moins considéré. Il n'est pas de bonne méthode historique de rejeter a priori une telle revendication. Or la seule structure épiscopale connue pouvant se réclamer d'une telle légitimité dans les pays slaves est celle de l'héritage cyrillo-méthodien. Il est tout à fait vraisemblable, qu'entre ceux qui se sont ralliés purement et simplement à Byzance et ceux qui se sont rattachés à Rome, un troisième courant ait survécu autour de monastères — et la spiritualité bogomilo-cathare est empreinte d'éléments monastiques au point qu'on y a vu un premier développement chez les moines basiliens. Indépendants des grands centres de l'orthodoxie, ils auraient développé, tout en gardant leur filiation épiscopale, une autonomie de pensée qui, venant au grand jour, débordant sur les territoires expressément byzantins, aurait été stigmatisée par les hérésiologues, consommant ainsi la rupture de l'héritage commun. Et le bogomilisme a été révélé et stigmatisé comme hérésie dès le milieu du Xe siècle  — en l'occurrence par Cosmas le prêtre —, soit quelques décennies après le travail de Cyrille et Méthode. Un délai suffisamment long pour voir se développer une pensée autonome, et suffisamment bref pour qu'il ne devienne pas trop difficile d'y voir un lien historique net subsister [5].

 

Hypothèse à laquelle s'ajoute le fait que, dans la ligne du souci cyrillo-méthodien englouti par le monolinguisme romain et latin, les cathares sont en Occident les premiers traducteurs de la Bible, en l'occurrence le Nouveau Testament, en langue vulgaire... en l'occurrence en langue d'Oc.

 

Voilà donc un mouvement qui, pour l'Occident, est à la fois une hérésie intérieure, et une structure d'Église en Orient slave. Quand on sait qu'en Orient justement, au XIIIe siècle, la IVe Croisade choisissait de mettre à sac Byzance, qui faisait de l'ombre sur l'universalité latine et romaine face à l'ennemi musulman, on comprend qu'en parallèle, et à plus forte raison, une hérésie intérieure se trouvant fondée épiscopalement chez les Slaves apparaisse à Rome comme une réelle menace, genre cheval de Troie. Du fait de son lien avec le bogomilisme, le catharisme était volontiers considéré comme religion étrangère. C'est ainsi que les autorités ecclésiastiques occidentales, et notamment les controversistes inquisitoriaux, vont accentuer la fonction de ce lien incontestable avec les bogomiles, en faisant un lien de dépendance doctrinale rigoureuse. C'est au point que l'idée que les cathares occidentaux aient pu développer leurs propres conceptions a été complètement écartée, jusqu'à ces dernières années.

 

On supposait ainsi que les cathares occidentaux, chez lesquels on trouve les deux façons principales de comprendre le dualisme que l'on a dites, avaient emprunté tout cela, via les bogomiles, au manichéisme. On ne s'embarrassait pas des contradictions que supposait une telle généalogie. On a dit que les cathares, occidentaux, présentent deux façons de comprendre le dualisme : soit ils admettent un seul Principe, le Dieu bon à l'origine de toutes choses, créateur y compris du diable, lequel façonne suite à sa déchéance le monde matériel (on peut appeler ce courant "monarchien", pour un seul principe) ; soit, c'est l'autre courant, dont la théologie est développée dans toute sa clarté dans un traité italien intitulé le Livre des deux Principes, découvert en 1939 [6], ils croient que le Dieu bon et le mauvais principe déficient sont coéternels, ce second principe étant à l'origine du mal et de la création matérielle (le plus simple est d'appeler ce courant, généralement intitulé "absolu" ou "radical", "dyarchien", pour deux principes).

 

Ce second courant, qui admet deux Principes, est, seul, spécifiquement occidental. Il est le fruit d'une compréhension augustinienne, donc occidentale, des choses, avec prédestination à la clef (on y reviendra), fruit aussi du développement scolastique, donc occidental, de la réflexion sur la question du mal. On n'a en effet aucune trace de dyarchianisme en Orient bogomile. On faisait reposer auparavant cette idée sur les généalogies inquisitoriales de l'hérésie, généalogies qui voulaient de toute force originer l'hérésie occidentale dans des hérésies plus anciennes et repérées, au plus haut de laquelle le manichéisme. Aujourd'hui, tout cela est souvent abandonné. Au point qu'on peut admettre — conformément à ce que les textes n'en laissent pas de trace — qu'il n'y a pas de dyarchianisme bogomile.

 

Hérésie présentée comme étrangère, donc, par les controversistes catholiques, d'autant plus menaçante qu'ici ou là les autorités civiles locales semblaient ne pas voir d'inconvénient majeur à cette hérésie, quand elles ne semblaient pas carrément la favoriser. On a nommé les comtes de Toulouse. D'où, aux vues papales, la nécessité de la Croisade en vue de les déposséder de leur autorité [7].

 

Croisade et plus tard Inquisition qui, concernant l'Église, pourrait bien avoir été dirigée contre une obédience concurrente, contournant Rome pour se rattacher à la Bulgarie.

 

 

L'air de la calomnie

 

On a nommé aussi la création de l'Inquisition exempte, qui devant la gravité du problème prendra le relais, ou palliera aux manquements de l'Inquisition traditionnelle, épiscopale, qui lutte déjà contre les hérésies, les cathares et les autres.

 

Ce que j'ai nommé l'Inquisition exempte désigne ce qu'on entend habituellement par Inquisition tout court. C'est cette Inquisition qui a été confiée aux Ordres exempts, c'est-à-dire directement rattachés au pape, et pas aux évêques locaux, parmi lesquels Ordre exempts les dominicains principalement, mais aussi les franciscains. Il faut préciser ici que cela c'est fait après la mort de Dominique, le fondateur de l'Ordre dominicain, ou Ordre des Frères Prêcheurs, selon son titre officiel. Cela pour remarquer que contrairement à une idée reçue, il ne faut pas dire, au prétexte que l'Inquisition a été confiée principalement aux dominicains, que Dominique en est le fondateur — bien que des dominicains aient revendiqué les premiers, à l'époque de l'Inquisition espagnole, une telle inexactitude parce que, croyaient-ils alors, elle les honorait ! Il est faux, et chronologiquement impossible que Dominique en ait été le fondateur : il était déjà mort !

 

Inquisition exempte, donc, parce que rattachée directement à Rome et confiée aux Ordres directement rattachés à Rome, là où il existait déjà une Inquisition locale, dépendant des évêques locaux [8]. C'est que la question de l'obédience la question disciplinaire, donc, est alors en passe devenir ce qui prime. Un lieu géographique ou symbolique de rattachement non-romain fonde le rejet avant même la question du contenu doctrinal auquel ce lieu renvoie, et qui devient simplement fonction de repérage de ce lieu déviant, fonction de repérage pour les fonctionnaires charger d'enquêter, les Inquisiteurs, selon le sens du mot latin Inquisitio, "enquête".

 

Mais puisqu'on est dans la stigmatisation des cathares, cela ne va pas sans les calomnies qui expliquent largement la part d'incompréhensible d'où il nous a fallu dégager ce qui est malgré tout la cohérence du catharisme.

 

*

 

Les premières victimes en ont été les bons hommes : ainsi sont nommés le plus souvent les clercs de l'Ordre des Parfaits cathares. Ici aussi, en passant évitons de prêter trop de cas à la calomnie qui imagine des cathares se croyant Parfaits au sens où on pourrait ironiser sur le terme. "Parfait" est à comprendre au sens paulinien : certains dans l'Église ont acquis une maturité — puisque c'est le sens du mot teleioi, traduit par "parfaits" — une maturité qui les rend responsables de ceux qui sont plus faibles. Chez les cathares, cette "maturité" responsabilisante revendiquée, se scelle dans un "sacrement", le Consolamentum exprimant la réception de ce statut de "Parfait". Bien qu'ils aient eu une pureté de vie souvent exemplaire, les Parfaits ne se sont pas appelés eux-mêmes "cathares", "purs", selon le sens du grec pour "pur", catharos : c'est là un terme que leur ont appliqué leurs adversaires, voulant les taxer ainsi de "manichéisme", ce à quoi ils n'ont jamais prétendu, se voulant simplement "chrétiens". C'est par commodité qu'on les intitule cathares, ceux qui ont été appelés aussi "Albigeois", mais cette dernière dénomination n'est pas très fonctionnelle, l'appellation étant trop locale, comme patarins en Bosnie,... et entre autres Bulgares, marquant leur rattachement déjà mentionné aux bogomiles. Cathares est devenu un terme conventionnel commode de nos jours, que les "cathares" eux-mêmes, si leurs adversaires les avaient laissé survivre auraient peut-être fini par adopter, tant il est vrai que les insultes finissent souvent par devenir titres de gloire des persécutés : par exemple, "huguenots", vieille insulte, de même, que "protestants", "quakers", "méthodistes", et j'en passe, jusqu'à aussi "chrétiens" vieille insulte devenue titre de gloire. "Calvinistes" fait peut-être exception, en ce sens qu'il reste souvent sinon injurieux, au moins ambivalent.

 

 

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Du catharisme au calvinisme ? (2)

Par rolpoup :: dimanche 18 mars 2007 à 8:19 :: Cathares

 

 

 

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Retour au XVIe siècle

 

Revenons-en donc à nos calvinistes synodaux. Ayant vu ce qu'il en est du catharisme, sous un jour qu'on a essayé de vouloir positif, est-on plus avancé sur l'étrange revendication de nos Synodes méridionaux ?

 

On a vu que le catharisme renvoie à une orthodoxie plus ancienne que la médiévale occidentale, scolastique et catholique, cela certes, non sans gauchissements dans lesquels les Pères ne se seraient évidemment pas reconnus. N'en restent pas moins des éléments sensibles, notamment dans une théologie des sacrements ; élément important de l'identité réformée. Cela concernant l'orthodoxie ancienne occidentale, mais surtout avant cela, orientale.

 

Concernant l'Occident patristique, je proposerai juste un autre biais d'approche des choses. Sachant que le calvinisme est tout aussi régulièrement schématisé en religion de la prédestination que le catharisme l'est en religion dualiste, sachant par ailleurs que l'époque de nos Synodes est celle de l'établissement de l'orthodoxie de la doctrine, et sachant en outre que le catharisme, en un de ses courants, celui qui croit qu'il y a deux principes, Dieu et le mauvais principe qui lui fait face, croit fermement à la prédestination, on pourrait s'interroger sur ce rapport éventuel. Mais autant le dire tout de suite, sous un certain angle, c'est sans doute une impasse, pour cette raison simple qu'à l'époque de nos Synodes, la prédestination n'est pas encore une originalité calviniste. C'est un lieu commun de la théologie occidentale, qu'a partagée cette forme occidentale du catharisme, celle qui admettait deux principes. La doctrine vient du docteur communément reconnu, saint Augustin, reconnu par les catholiques, les cathares, les protestants, car je le redis ce n'est pas une originalité calviniste. Pour la réforme, elle plonge, comme pour Augustin, dans l'enseignement du salut par la grâce. C'est Luther qui l'a remise à l'honneur contre Érasme, dans son Traité du serf arbitre. Calvin n'a fait que s'en tenir à cette tradition que tenait encore avant la Réforme, et aussi fermement qu'elle, un théologien devenu aussi insoupçonnable que Thomas d'Aquin. Aussi lorsque la Sorbonne prend position pour Bolsec contre Calvin dans une controverse qui reproduit celle de Luther contre Érasme, l'enjeu qu'est la justification par la foi seule que garantit la prédestination, cet enjeu de la controverse d'alors n'est pas loin. En revanche, on est loin du temps où la prédestination deviendra la caractéristique du calvinisme, plus loin encore du lieu commun de la culture théologique à bon marché qui en fait la clef de voûte du calvinisme. Contre cette impression, ou plutôt ce préjugé, communément répandu, il suffit de constater que la doctrine apparaît tout à la fin du livre III de l'Institution chrétienne de Calvin qui ne lui consacre que 4 chapitres sur les 80 de son livre, et qu'il ne fait que reprendre, et de façon plus modérée en un sens, ce que disait Luther contre Érasme. Il faudra encore, pour en venir au préjugé aujourd'hui commun, passer par cet étudiant de Théodore de Bèze, Arminius, qui choqué, et on peut le comprendre, par un enseignement présenté de toute façon trop schématiquement, sera à l'origine de la controverse néerlandaise avec son collègue plus ancré dans la tradition, Gomarus. Cette controverse, pimentée par un conflit politique qui verra le parti de Gomarus, représentant le calvinisme classique, l'emporter, fixera définitivement le mythe selon lequel le calvinisme aurait inventé la prédestination, d'où, suite à la découverte au XXe siècle que des cathares la professaient aussi, la tentation d'y voir un rapport. Mais on est probablement dans un trompe-l’œil baroque.

 

Cela précisé, il est un angle, l'angle où Calvin défend par cette doctrine, à la suite de Luther, l'idée que notre captivité au péché est telle qu'il faut un acte souverain de Dieu pour nous en sortir, un acte qui dépend de sa seule décision et qui suppose donc prédestination ; sous cet angle, l'angle correct par lequel il faut aborder cette doctrine, le rapprochement avec le catharisme, quoique sans doute sans rapport de filiation historique sur ce plan, n'est pas sans intérêt. Le catharisme, plus encore que la Réforme, est convaincu de la captivité au péché des êtres humains, déchus dans un monde étranger, oublieux de leur vrai nature, et devant dès lors bénéficier d'un acte souverain de Dieu les réintégrant à leur nature céleste, à savoir la communication de l'Esprit dans le consolamentum, acte de Dieu signifié dans le geste d'imposition des mains des Parfaits. Pour le courant qui admet deux Principes, c'est-à-dire une déchéance des âmes dans une création carrément étrangère à Dieu, cela suppose prédestination. On ne revient pas d'un tel exil par sa propre volonté. Les adversaires des cathares emploient alors des arguments similaires à ceux qu'emploieront plus tard les adversaires de la prédestination dans la Réforme, Érasme en tête.

 

Cela dit il ne faut pas trop forcer le rapprochement, puisque, d'une part, je l'ai dit, la prédestination n'était pas alors une originalité calviniste, et que d'autre part, dans le courant des cathares qui l'admettent, elle se fonde sur l'idée, à laquelle n'adhère pas le calvinisme, de préexistence des âmes, voulant que les âmes qui viennent de Dieu, qui lui appartiennent ne peuvent être arrachées de sa main.

 

 

Inutile à plus forte raison, s'il ne faut pas forcer des parallèles comme la prédestination, de s'arrêter sur des rapprochements fantaisistes comme celui de la croix huguenote, où l'on a parfois voulu voir une analogie avec la croix occitane, réputée croix cathare. Outre que la croix occitane n'est en aucun cas un ornement de cathares qui dédaignaient évidemment un tel objet la croix ; celui-là symbole des comtes de Toulouse en général, y compris les Montfort, depuis les Croisades en Orient : la croix occitane n'a que peu de rapport avec la croix huguenote, qui ressort de la croix du St Esprit, symbole de l'Ordre fondé par Henri III, symbole donc du parti des "politiques" contre les catholiques intransigeants de l'époque ultérieure des guerres de religions.

 

On trouverait d'autres similitudes-pièges sur lesquelles il est donc inutile de s'arrêter.

Mais doit-on alors arrêter là aussi notre propos de départ et conclure que les synodaux des siècles passés se sont fourvoyés inutilement ? Je ne le crois pas. J'ai déjà laissé apparaître en filigrane les lieux du rapport qui peut être établi, et que les chercheurs calvinistes de l'époque ont bel et bien voulu souligner, en laissant peut-être trop dans l'ombre ce qui, en revanche, les séparait incontestablement du catharisme, d'où sans doute leur discrédit ultérieur.

Comme points de rapprochement, j'ai fait allusion à deux choses : la doctrine des sacrements et la filiation épiscopale non-romaine, cette seconde ayant été plus soulignée par nos synodaux, mais n'étant pas sans lien avec la première puisqu'elle donne un contenu aux points communs garantis par cette filiation épiscopale.

Puisqu'on a parlé de la croix j'aborderai la chose par ce biais : pas de signe de croix chez les cathares, pas de signe de croix chez les calvinistes.

 

 

Docétisme cathare et théologie des sacrements

 

Les sacrements, donc : prenons Bérenger de Tours, dont la conception symbolique de l'Eucharistie est condamnée comme hérésie en pleine époque cathare [9]. On a tendance à se dire aujourd'hui qu'il n'avait jamais qu'une approche pré-réformée de la chose. Eh bien à l'époque, ce n'est pas si simple : les historiens se demandent aujourd'hui s'il n'avait pas quelque lien avec ce qu'on a appelé le pré-catharisme. Aujourd'hui, suite notamment aux controverses de la Réforme, on distingue très bien la manducation des éléments eucharistiques et la réception du salut dans l'Incarnation. À l'époque, ce n'est pas aussi évident. D'où le développement, par les cisterciens principalement, du mythe anti-cathare du Graal (c'est un lieu par où les néo-cathares assument le discours des anti-cathares : ici le paradoxe veut que les néo-cathares se soient imaginés que Montségur était le château romanesque du Graal ! [10]). En fait la quête du Graal est un cycle de romans visant à ancrer la conception qui rend indispensable au salut le miracle de la transsubstantiation. Et on est dans une question de pouvoir, car le miracle en question est au pouvoir de l'Église où se poursuit donc l'Incarnation.

 

Et refuser la transsubstantiation, c'est refuser cette conception de l'Incarnation qui veut qu'elle se poursuive dans l'Église — sous le terme théologique d'Incarnatio continua — à l'ombre de laquelle se développent, en premier lieu chez les adversaires des cathares, et donc tout d'abord les cisterciens, des théologies qui en participent. Le propos est de répandre le corps du Christ en étendant le règne de l'Église ; par des moyens allant de la prédication et de l'administration de l'Eucharistie à la prise de la Croix. Prise de la Croix : j'ai nommé la Croisade. Porter sa mort, ici au combat militaire, comme le Christ l'a portée au combat du calvaire. La théologie de la Croix est, concrètement, d'abord celle de la Croisade. Participer à la mort du Christ, à sa crucifixion, renoncer à soi-même pour réduire tout à la domination de celle qui est la continuation de son Incarnation, l'Église. On comprend pourquoi une obédience non romaine, une "exemption" par rapport, finalement à l'épiscopat romain, est fort subversive, et sera elle-même sujette à la Croisade. D'autant plus subversive qu'elle abhorre cette idée d'Incarnatio continua qui justifie toutes les violences. Or la croix est pour les cathares l'instrument de la torture du Christ, qui n'a rien d'adorable. Or pour eux, sa vie et sa mort ont fonction symbolique, visant à nous apprendre à transformer notre exil depuis le paradis originel en mission pour y ramener les siens.

 

Si la vie du Christ a fonction symbolique, à plus forte raison les gestes qui signifient sa mort, comme le partage du pain. Et du même coup, la Croix ne saurait être une panacée, non plus que les signes de croix.

 

Remarquons qu'on est ici fort proche de la pratique calviniste, disons zwinglienne - calviniste, réformée en général. Proximité de pratique pour des raisons qui elles aussi sont fort proches : à savoir la fonction symbolique des signes et sacrements. Spécificité de la tradition réformée dans le monde protestant, seule tradition où l'on y ait abandonné le signe de croix, tout en ayant opté pour une conception plus symbolique de la Sainte Cène. Conception symbolique aussi de la consécration au ministère, du "sacrement de l'ordination", si l'on veut l'appeler ainsi. Or, certes sans avoir les moyens documentaires qui sont les nôtres pour bien repérer ce fait, c'est sous cet angle que pour attester sa légitimité propre, le calvinisme s'est tourné plus précisément, synodalement, vers les cathares. Ce sera notre dernier point.

 

 

Filiation ecclésiale

 

Les mouvements hérétiques médiévaux, concernant donc plutôt l'intérieur de la chrétienté latine, sont nombreux. Les plus connus sont les vaudois et les cathares. Les vaudois sont clairement des hérétiques de l'intérieur. À poursuivre donc — en termes techniques : à persécuter —, mais avec une plus nette espérance de les réconcilier : ils sont si proches de la parole romaine qu'ils sont éventuellement récupérables. Et sachant que le mouvement de François d'Assise est leur exact équivalent, mais fondé au temps où la hiérarchie a jugé préférable de s'assouplir pour ne pas occasionner une nouvelle dissidence, on comprendra qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que certains vaudois aient pu être récupérés sous le nom de "pauvres catholiques".

 

La majorité d'entre eux n'ayant pas pu être récupérés ont fini par développer des points de vue plus éloignés du catholicisme qu'ils ne l'étaient au départ. Au départ l'essentiel de leur hérésie est de revendiquer pour les laïcs le droit de prêcher. Au fur et à mesure des persécutions dont ils sont victimes, ils s'éloignent plus sensiblement, lisant de façon autonome des Écritures qui ne mentionnent pas certaines doctrines romaines, comme le purgatoire, qu'ils en viennent donc à rejeter. En outre la dérive par rapport à Rome est favorisée par ce qu'on a appelé la "solidarité hérétique". Des persécutés aussi éloignés les uns des autres que sont les cathares et les vaudois finissent par nouer des contacts, peut-être d'abord essentiellement fonctionnels, mais qui finissent par susciter des influences réciproques. Et tandis que les vaudois sont devenus réformés, ce n'est pas par hasard, si, des trois rituels cathares que l'on a retrouvés, un se trouvait... dans un recueil de liturgie vaudois, en Italie du Nord. C'est largement de là que vient l'assimilation Albigeois-vaudois de nos synodaux, assimilation qui a contribué à les discréditer. On pourrait parler aussi de ce qu'on a appelé l'internationale valdo-hussite (c'est-à-dire un complexe hérétique commun qui se noue entre vaudois et disciples de Huss) ; et on pourrait parler encore des contacts noués entre les franciscains spirituels persécutés à leur tour et les vaudois auxquels au départ ils ressemblaient fort. C'est au point que le mouvement franciscain n'existe au fond au départ que parce qu'on ne fait pas deux fois le même coup au pape : François d'Assise ressemble comme un frère à Valdès. Parlant des vaudois, un lieu significatif de cette "solidarité hérétique" est donc leur adhésion à la Réforme calviniste en 1532 au synode Chanforan.

 

L'origine du mouvement bogomilo-cathare — puisqu'il y a une entité partagée, avec structure épiscopale commune du mouvement bogomile à l'est et cathare à l'Ouest — l'origine de cette structure est probablement bulgare. Et non pas, comme on l'a longtemps cru, ou comme on a fait mine de le croire, manichéenne, en traitant de cathares ce qui se voulaient simplement chrétiens, car ce terme, cathares est une insulte de leurs adversaires — terme équivalent à manichéens, lesquels aussi sont insultés d'ailleurs, en passant, puisqu'on considère leur foi, qui n'est pas celle des cathares comme quelque chose de vil. Mais les cathares ignorent toute ascendance et toute littérature manichéenne. Le bogomilisme le premier signalé est bulgare, au milieu du Xe siècle. Le terme Bougres passé en français et signifiant à l'origine "Bulgares" est un de ceux qui désignent alors les cathares occidentaux. Origine bulgare qui n'exclut nullement des racines occidentales protestataires, sensibles dans ce qu'on a appelé un pré-catharisme existant dès l'an mil, tandis que le contact bogomilo-cathare est attesté au milieu du XIIe siècle. Le mouvement bogomile, centré en Bulgarie, fournit au catharisme sa structure épiscopale, et sa revendication de la succession apostolique. En Bulgarie, et dans les terres byzantines, le mouvement est donc attesté dès le milieu du Xe siècle. En face de Rome, qui voudrait lui imposer le latin, comme de Byzance, qui voudrait la réduire à sa discipline. On ne trouve pas plus propice au développement de courants autonomes, en termes ecclésiaux : d'hérésies.

 

L'acharnement de la hiérarchie catholique contre les cathares parviendra à ses fins : l'extermination. Après des décennies et des décennies de massacres et de persécution, le dernier parfait d'Occitanie, Bélibaste, sera brûlé en 1321 à Villerouge-Terménès. Le bogomilo-catharisme se survivra encore plus d'un siècle, principalement en Bosnie où il se fondra dans l'islam avec l'invasion turque, préférant ce joug-ci aux jougs catholique ou orthodoxe. Le statut de dhimmi, de "protégés" selon la façon musulmane, protection toute relative, les verra peu à peu se dissoudre, de sorte qu'on peut penser que les Bosniaques musulmans de notre actualité ex-yougoslave sont pour plusieurs descendants de cathares.

Le catharisme, lui, a bel et bien disparu dans les cendres du dernier parfait, quel qu'il soit, puisqu'il faut, pour qu'il subsiste, un parfait qui confère le consolamentum. Ce qui n'est dès lors plus possible. La chaîne de la consolation est rompue irrémédiablement, puisqu'un parfait déchu pour cause de rupture des marques de sa condition devait être re-consolé pour poursuivre son ministère.

 

Mais si le catharisme a disparu définitivement, ce n'est pas sans avoir contribué de façon sans doute significative à la germination d'une idée importante pour l'ecclésiologie : la possibilité de l'existence d'une structure successorale légitime qui ne soit pas romaine. La trace de cet ensemencement d'idées est perceptible chez les vaudois de Lombardie à partir du début du XIIIe siècle. On sait que Vaudès et ses disciples entendaient recevoir leur légitimité de Rome et ne prétendaient en aucun cas fonder une hiérarchie, qui à leurs yeux aurait été aussi illégitime que schismatique. Il n'y a pour eux de légitimité épiscopale et ministérielle que reconnue par Rome. Or au XIIIe siècle, les vaudois se divisent entre les partisans de cette idée d'une part, les pauvres de Lyon, et d'autre part les pauvres lombards, qui autour de Jean de Ronco se réclament d'une autre hiérarchie que la hiérarchie romaine, cela sur la base de leur contestation — de type donatiste — de la validité des sacrements administrés par les prêtres indignes. Dès cette époque les vaudois de Lombardie ont donc conçu la possibilité d'une structure ministérielle non-romaine. Or les historiens s'accordent à voir chez ces vaudois lombards, de la mouvance de Jean de Ronco, une influence cathare. De fait, on sait que se développera dans les vallées alpines une solidarité hérétique, qui sera à l'origine de l'assimilation vaudois-cathares de nos réformés synodaux, puisqu'ils travaillent sur des documents vaudois et cathares trouvés dans les mêmes recueils vaudois. Est-ce suite à ce contact et cette solidarité hérétique que les vaudois développeront l'idée que leur origine et leur légitimité successorale remonte à l'époque pré-constantinienne et ne doit rien à Rome ? Toujours est-il que c'est devenu un lieu commun du valdéisme du XIVe et du XVe siècle. On pourrait risquer une autre question, à laquelle certes les textes ne fournissent pas de réponse : puisque le vaudois Jean de Ronco a subi, sur le plan des idées, l'influence cathare, est-il impossible qu'il y ait trouvé aussi la légitimation de sa revendication cléricale ? Si l'on ne peut évidemment pas répondre à cette question, en l'absence de textes, on doit au moins de toute façon constater que de leur côté les cathares contournant déjà Rome pour la Bulgarie pour fonder leur légitimité épiscopale, Jean de Ronco et ses successeurs ont pu au moins y percevoir l'idée suivante : la reconnaissance de Rome n'est pas indispensable pour qu'un ministère soit légitime. Voilà une idée, qui via la révolution hussite en Bohème, à une époque quant à laquelle les historiens s'accordent à parler d'internationale valdo-hussite ; voilà une idée qui via le hussisme atteindra jusqu'aux Réformateurs protestants. Il faut bien le constater, une telle idée est exactement celle qui sous-tend l'intuition des synodaux méridionaux des XVIe et XVIIe siècles : une succession légitime non-romaine, que Luther lui-même concevait encore difficilement : bien que la mettant concrètement en pratique, il a conscience, le concernant, plus d'une rupture avec Rome [11], que d'une succession extra-romaine, que revendiqueront les Synodes méridionaux. Une telle idée est au plus probable d'insémination cathare, ce catharisme qui considère que le vécu sacramentel, ordination comprise, est, en fonction de la distance qu'il met entre ce monde et la réalité céleste, toujours symbolique, jamais ex opere operato ; ne serait-ce pas une telle idée qui via le valdéisme aurait rejoint la Réforme calviniste ? Puisque dans le complexe solidaire hérétique valdo-cathare du bas Moyen Age, c'est ce pôle là, symbolisme sacramentel et succession ecclésiale, qui est le plus spécifiquement cathare. Y aurait-il eu, de la part de nos synodaux, perception d'une analogie ? Ce sera ma conclusion : sous cet angle précis, il faudra peut-être reconsidérer, en tenant compte des acquis de l'historiographie, la classique assimilation calviniste des cathares et des vaudois que l'on a pris, peut-être trop légèrement, l'habitude de juger imaginaire.

 

 

R.P.

Nîmes, SHPF, Carré d'Art, 9 juin 2001

 

 

 

_________________________________________

[1] Cf. Guy Bédouelle, "Les Albigeois, témoins du véritable Évangile : l'historiographie protestante du XVIe et du début du XVIIe siècle", Cahiers de Fanjeaux, n°14, Toulouse, Privat, 1979, p. 45 sq. (cf. p. 56 sq.). Dès 1572, au 8e Synode des Églises Réformées, tenu à Nîmes, la question de la publication de "l'Histoire des Albigeois" est à l'ordre du jour. Au 13e Synode, tenu à Montauban en 1595, il s'agit de montrer que la religion réformée est plus ancienne que la catholique romaine. En juin 1602, le Synode des Églises Réformées du Dauphiné charge le pasteur Dominique Vignaux de rassembler tous les documents utiles à cette fin — ils sont présentés par son fils Jean Vignaux au Synode national de Gap en 1603. Le Synode du Dauphiné confie au pasteur Jean-Paul Perrin le travail d'historiographie concernant les vaudois et Albigeois, qui sera publié en 1618. Cf. Michel Jas, Braises cathares. Filiation secrète à l'heure de la Réforme, Portet-sur-Garonne, Loubatières, 1992.

[2] Cf. Marie-Humbert Vicaire, "Les Albigeois, ancêtres des protestants. Assimilations catholiques", Cahiers de Fanjeaux, n°14, Toulouse, Privat, 1979, p. 23 sq.

[3] Cf. la Confession de foi de La Rochelle, art. 7.

[4] Institution chrétienne, III, vi-x.

[5] L'historien et théologien luthérien de la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg, Charles Schmidt, émettait dès 1848 une hypothèse allant dans ce sens, dans son Histoire et doctrine de la secte des Albigeois ou Cathares, p. 1-5.

[6] Par le Père Dondaine. Cf. la plupart des textes cathares traduits, in René Nelli, Écritures cathares, nouvelle édition : Anne Brenon, éd. du Rocher, 1995.

[7] Croisade qu'ils semblent avoir contribué à détourner en grande partie sur les terres Trencavel.

[8] Cette Inquisition, exempte, donc, est tout simplement ce qu'on appelle aussi le Saint Office, aujourd'hui la "Congrégation pour la doctrine de la Foi".

[9] Cela à travers tout un cheminement des propositions de Béranger de Tours, au XIe siècle, à la proclamation du dogme de la transsubstantiation à Latran en 1215.

[10] Cf. à ce sujet les travaux de Michel Roquebert, notamment Les cathares et le Graal, Toulouse, Privat, 1994.

[11] Cf. son Épître à Léon X, en Introduction de son Traité de la liberté chrétienne.

 

 

 

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Les cathares, l’âme et la réincarnation

Par rolpoup :: samedi 17 mars 2007 à 9:30 :: Temps livres


 



Les cathares, l’âme et la réincarnation







Le catharisme occitan des XIIIe et XIVe siècles a laissé des traces de croyance à la transmigration des âmes. Relire le catharisme au prisme de sa réception tardive de ces éléments d’enseignement transmigratoire ; le comprendre à travers une réinterprétation de cette croyance en termes optimistes de réincarnation (cette adaptation moderne et rassurante de l’antique métempsycose)... autant d’attitudes qui risquent de faire perdre de vue le tragique de la vision de l’homme et de son destin qui est au cœur de la pensée et de l’histoire cathares.

Ce livre se propose de restituer cette dimension tragique et grandiose : l’exil dans le monde, dimension centrale de la théologie de ce christianisme médiéval qu’est le catharisme.


Roland Poupin, Les cathares, l’âme et la réincarnation, Toulouse, Loubatières, 2000.



*

 

Les dédicaces d'auteurs de Radio France 


LA DEDICACE DE L'AUTEUR : Si je demandais : les cathares croyaient-ils à la réincarnation ? - j'imagine que la plupart répondraient sans hésiter : oui évidemment ! Les plus au courant citeraient même les quelques références inquisitoriales tardives, datant du XIIIe, et surtout du XIVe siècles occitans, où apparaissent des traces de croyance à la transmigration des âmes. C'est ainsi que la question semble close, par la positive : les cathares croyaient à la réincarnation. C'est faire l'impasse sur le fait que la croyance à la réincarnation est récente, doctrine chargée de foi au progrès, issue du XIXe siècle. Elle ne pouvait exister au Moyen Age, ni dans l'Antiquité. Sauf à la confondre avec celle de la métempsycose, qui n'est pas la même chose, et qui elle est ancienne. La réincarnation moderne, vulgarisée par le New Age a toutefois en commun avec l'antique métempsycose le mythe qui illustre cette dernière : la transmigration des âmes, précisément, que l'on trouve en Occitanie, dans le catharisme tardif. Ayant posé les distinctions ci-dessus, j'ai voulu voir ce que la transmigration signifiait dans ce catharisme tardif. Les cathares croyaient à la préexistence des âmes, déchues dans la matière, dans l'exil tragique d'un monde de douleurs et de persécutions. Le mythe de la transmigration devient l'illustration de cette catastrophe, portant en contrepartie l'espérance de la possibilité de la remontée de l'âme aux cieux, de sphère céleste en sphère céleste (selon la configuration des cieux médiévaux), jusqu'à la spiritualité où les Parfaits, par le Consolamentum, unique sacrement cathare, ont rejoint en esprit les frontières du Paradis perdu.

R.P.



 

 

 

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Les cathares, la réincarnation et le fer à cheval (1)

Par rolpoup :: vendredi 16 mars 2007 à 5:48 :: Cathares

 

 

 

 

 



LES CATHARES, LA RÉINCARNATION

ET LE FER À CHEVAL


 

 

 

« Il y avait une fois un homme très méchant, un meurtrier, dont l'esprit, quand il mourut, entra dans le corps d'un bœuf. Ce bœuf eut un maître très dur qui le nourrissait mal, et le traitait à grands coups d'aiguillon. L'esprit de ce bœuf se rappelait qu'il avait été un homme, et quand le bœuf mourut, il entra dans le corps d'un cheval. Ce cheval appartint à un grand seigneur qui le nourrissait bien, mais une nuit les ennemis de ce seigneur vinrent l'attaquer, et il monta sur son cheval et le poussa à travers les rochers et les lieux escarpés. Le cheval mit le pied entre deux rochers, et ne put l'en extraire qu'avec grande difficulté, et son fer y demeura pris. Son maître le monta encore le reste de la nuit. (Et l'esprit du cheval se rappelait qu'il avait été un homme.) Ce cheval mort, son esprit entra dans le corps d'une femme enceinte, et s'incorpora dans l'enfant que cette femme portait dans le ventre. Cet enfant grandit et vint à l'entendement du Bien, puis il fut fait bon chrétien [c'est-à-dire parfait cathare]. Et comme il passait un jour avec son compagnon à l'endroit où le cheval avait été déferré, cet homme dont l'esprit avait été dans le cheval dit à son compagnon : "Quand j'étais un cheval, je perdis une nuit un fer entre ces deux rochers, et j'allai ensuite pendant toute la nuit déferré". Ils se mirent tous deux à chercher ce fer et ils le trouvèrent entre les deux rochers et le conservèrent. »

 

Ce texte est, selon Arnaud Sicre [1] déposant devant l'Inquisition, la version de Bélibaste, dernier parfait d'Occitanie, de ce qu'on appelle la « légende du fer à cheval ».

 

Après cela, si l'on demande : les cathares croyaient-ils à la réincarnation ? - nombreux répondent sans hésiter : oui évidemment ! C'est ainsi que la question de la réincarnation chez les cathares semble généralement close, tranchée par la positive. Ignorant la fonction mythique de tels récits, où « il était une fois »... l'esprit des bœufs et des chevaux se souvenaient de leur humanité, on y fonde la proposition suivante : les cathares croyaient à la réincarnation. Point.

 

Point mais pas point final. Plutôt point de suspension. Car à partir de là on peut épiloguer à qui mieux mieux, soit pour faire de la réincarnation la clé de ce christianisme qu'est la religion cathare, soit pour ouvrir avec cette clé supposée des parallèles avec les religions orientales censées y croire, et dont du coup, pourquoi pas, le catharisme serait l'héritier, et pourquoi pas encore via le manichéisme et le bogomilisme (ce qui pour ce dernier est fortement étayé, naturellement, le bogomilisme étant en quelque sorte le catharisme slave - mais dans lequel on ne trouve aucune trace de croyance à la transmigration des âmes).

 

En réalité, en affirmant sans autre que les cathares croyaient à la réincarnation, on fait l'impasse sur deux questions essentielles :

 

— Premièrement. Les témoignages relatant croyance à la transmigration des âmes devant l'Inquisition, comme celui que j'ai lu, et les dires à ce propos des controversistes catholiques, sont tardifs - XIIIe et surtout XIVe siècles. Ces témoignages n'apparaissent pas pour ce qui concerne le catharisme plus ancien, malgré le fait qu'une telle croyance semble quand même frappante dans un cadre chrétien médiéval. Et elle est, je viens de le dire, inconnue du bogomilisme du début jusqu'à la fin ; le bogomilisme, cette forme slave d'un christianisme dualiste, partageant la même structure d'Église épiscopale avec le catharisme. Mais après tout, on pourrait faire avec cette apparition tardive.

 

— Mais, deuxièmement, autre point sur lequel on fait l'impasse et sur lequel il faut s'arrêter un moment ; c'est le terme même de réincarnation. Car si l'on demande à présent ce qu'est la réincarnation, l'on recueille comme réponse la plus courante que c'est une doctrine qui veut que notre âme individuelle ou quelque chose d'équivalent, quelque chose qui constitue notre identité se trouve dans un corps provisoire après en avoir habité un ou plusieurs autres en attendant d'en habiter un ou plusieurs autres.

 

Certains en sont peut-être gênés, trouvant par exemple cela incompatible avec la raison, ou avec la croyance, qu'ils font leur, à la résurrection ; d'autres plus nombreux peut-être de nos jours, en sont ravis, trouvant cette certitude d'une survie automatique plutôt rassurante face à la brièveté de la vie.

 

D'autant, pour ces derniers, qu'ils envisagent volontiers la réincarnation comme une promesse de progrès spirituel d'un corps à l'autre, conformément globalement à l'enseignement de la philosophie du New Age.

 

Concernant le mythe cathare tardif, précisons qu’il ne s’agit évidemment pas de nier le discours concernant la circulation d’âme en divers corps, voire même avec la crainte populaire de se retrouver à l’état d’un vil animal, et l’espérance inverse de transmigrer vers quelque meilleur lot corporel, pour une sorte de progrès individuel. Il ne s’agit pas de nier ces éléments, mais de remettre en cause le système que l’on voudrait en tirer, système réincarnationiste, système anachronique au Moyen Age.

 

Remarquons en passant qu'on a lâché un mot : progrès, qui est essentiel dans la forme de croyance à la réincarnation que l’on a évoquée. Essentiel dans la croyance à la réincarnation qui veut qu'en s'incarnant dans plusieurs corps successifs les âmes individuelles marchent sur un chemin de perfectionnement spirituel général, analogique au « darwinisme », procédant du néant antécédent au big-bang via l’amibe et en passant par Lucy et Toumaï jusqu’à l’homme post-moderne en attendant mieux.

 

Cette croyance est toute récente. Et c'est essentiellement sur cela que l'on fait l'impasse en attribuant aux cathares la croyance à la réincarnation. Elle n'existait pas au Moyen Âge, non plus, d'ailleurs, que dans l'Antiquité. Il est important de le savoir pour pouvoir approcher plus ou moins ce que pouvaient croire les cathares à ce sujet.

 

D'une autre façon aussi, il est important de le savoir, et notamment concernant ce que l'on imagine sur l'Antiquité, pour comprendre que les adeptes contemporains de cette croyance sont très loin, d'une autre façon, du bouddhisme par exemple, dont ils croient pourtant pouvoir se réclamer. À l'appui parfois de témoignages sur les enfants réincarnations de lamas tibétains qui essaiment actuellement en Europe et en Amérique, de l'acteur Keanu Reeves en Little Buddha de Bertolucci à toute une littérature de poche.

 

Quoiqu'il en soit, ce qui est totalement étranger à l'Antiquité, grecque, indienne, ou autre, c'est cette notion moderne si importante dans la croyance actuelle à la réincarnation, celle du progrès perçu comme une valeur positive, l'idée que demain sera meilleur, plus éclairé, etc., mieux qu'hier. L'Antiquité et le Moyen Âge, la Renaissance, aussi, comme son nom l'indique (re-naissance, c'est-à-dire retour, en l'occurrence à l'Antiquité gréco-latine) ; ces époques précédentes ont la certitude inverse : demain sera pire, ou pour le dire en termes moins pessimistes, hier était mieux : mieux éclairé, plus fort, vigoureux, plein de cette vie qui s'étiole. Et avant-hier était l'Âge d'or, ou le Paradis terrestre dont nous avons été chassés, et d'où le temps dérive irrémédiablement.

 

Le temps nous éloigne irrémédiablement de ce mieux, sauf lors de quelques sursauts, retours en arrière, que sont les renaissances, ou autre terme du même ordre, les révolutions, selon ce mot qui signifiait aussi retour avant de devenir depuis un ou deux siècles, synonyme de... progrès.

 

Et pour l'âme, il en est de même. De plus, sachons aussi, qu'indépendamment de la catastrophe qu'est le corps, rien ne garantit que cette âme soit individuelle, et moins encore que l'individualité soit un bien. Vous voyez bien que ce que je dis sonne aux oreilles contemporaines comme une hérésie. Le corps perçu comme une catastrophe ? Avec le soin qu'on en prend, le soin qu'on prend à l'exhiber, le soin avec lequel on veille à ne le priver d'aucun plaisir, de la chère, la bonne chère ; à la chair, selon ce mot qui, un peu étrangement, mais pas tant que ça, en est venu à désigner la sexualité ; voire à la chaire, lieu de la parole, reçue dès lors comme plaisir culturel complémentaire à la culture physique.

 

Comment ? l'individualité, et le plaisir comme n'étant ni une évidence, ni même forcément un bien ? Mais c'est tous les acquis de l'humanisme et de notre bien être qu'on questionne ! Eh oui !

 

Car le progrès c'est aussi ce type d'acquis. Certes. Mais l'Antiquité, elle, non plus que le Moyen Âge, n'avaient cette perspective. Seule espérance alors dans la dégradation irrémédiable ; l'irruption du salut, l'intervention divine instaurant le Royaume des cieux, cela pour la perspective hébraïque, fût-ce, en christianisme, et pour les plus... optimistes, par le ministère de l'Église. Et quand les faits, comme la violence et la corruption, contraignent à ne plus trop y croire, on se réfugie dans le salut personnel, fût-ce au prix du passage en purgatoire, ce que les historiens ont appelé, parlant du XIVe siècle, la nouvelle eschatologie.

 

Ici, on est en parallèle approximatif avec l'espérance des religions philosophiques, que ce soit le platonisme, l'hindouisme ou le bouddhisme. Parallèle, car ici il s'agit d'une espérance personnelle de sortie d'une situation, la nôtre, qui n'est pas réjouissante. Parallèle approximatif, car ici on est dans un cycle indéfini, sans Royaume faisant irruption à la fin, un cycle indéfini qui est une malédiction et dont il s'agit, chacun par son ascèse, sa sagesse ou sa découverte du juste milieu, de sortir.

 

On mesure qu'on est très loin d'une réincarnation progressiste des âmes individuelles, heureuses pour ce faire d'être dans des corps. Captivité malheureuse et récurrente, au contraire.

 

L'idée de progrès qui fonde la foi à la réincarnation date des XIXe et XXe siècles. L'homme qui a mis la touche presque finale à cette doctrine est Rudolf Steiner, fondateur du mouvement dit « anthroposophique ». Et lui-même affirme appliquer le darwinisme au monde spirituel. Le darwinisme, on le sait, est la doctrine de Charles Darwin concernant l'évolution des espèces, qui se traduit dans sa version populaire par l'idée qu'au Paradis perdu ou à l'Âge d'or, se sont substitués des ancêtres lointains vivant dans la terreur des forces naturelles - en attendant les lendemains heureux des soins médicaux anti-vieillissement et du bronzage définitif dans les clubs de vacances, et la spiritualité New Age - qui pour sa part assimile si bien l'idée d'évolution qu'elle peut même y intégrer au passage des Âges d'or atlantes ou hyperboréens.

 

Mais Darwin et ses émules plus ou moins fidèles ne sont pas les seuls à penser le progrès comme une notion positive ; cela est assez commun depuis le XIXe siècle. Le philosophe allemand Hegel, s'il n'est peut-être pas aussi célèbre, quant à l'évolutionnisme, que Darwin, en est sans doute le vrai théoricien, quoique pas le tout premier (et bien que ne le faisant pas sien !). Son enseignement a été vulgarisé par son disciple dissident, très dissident, Karl Marx. Très dissident, certes, mais qui a retenu de son ancien maître la notion de progrès, de progressisme, et qui l'a transmise à tout l'univers pensant.

Aujourd'hui tout le monde se réclame du progrès, du progressisme, et même pour ceux qui s'opposent au progrès tel que le promouvaient les hégéliens, et notamment via Marx, opposition que ceux-ci ont nommée « réactionnaire », c'est-à-dire « anti-progrès » ; même ceux qui s'y opposent entendent ne pas s'opposer pas au progrès tout court, mais à cette vision-là du progrès, l'accusant précisément... de n'être pas assez progressiste, et puisque ce progrès-ci était anti-capitaliste, on affirme alors que le capitalisme garantit mieux le progrès. Tout cela pour dire que le progrès est devenu la valeur suprême et inévitable, et qu'au progrès on n'oppose que le progrès.

 

C'est extrêmement récent. C'était faux au Moyen Âge, y compris au plan spirituel. Il n'est pas indifférent de savoir qu'à ce plan, spirituel, avant le New Age, qui a vulgarisé l'idée de progrès spirituel incontournable, fruit automatique d'une évolution perçue dans le cadre d'une symbolique astrologique réinterprétée elle aussi à l'aune de l'idée de progrès (le passage de l'ère du Poisson à celle du Verseau, progrès inévitable) ; il n'est pas indifférent pour notre sujet, donc, de savoir qu'avant cette notion progressiste New Age, Rudolf Steiner est un jalon décisif - je le montre dans mon livre Les cathares, l'âme et la réincarnation -, le jalon décisif sans doute. Ce n'est pas indifférent pour notre sujet : en effet, le chef de file du néo-catharisme, Déodat Roché, se voulait explicitement disciple de Steiner, y compris dans son élaboration du néo-catharisme. Ce qui est tout à fait son droit, qui fait du néo-catharisme quelque chose qui est ce qu'il est, intéressant sans doute, qui de plus a contribué positivement à marquer une étape, décisive, vers la sortie de l'ornière qui consistait à ressasser l'anti-catharisme inquisitorial. Intéressant de toute façon, mais qui, forcément, ne correspond pas - René Nelli le remarquait déjà [2] - au catharisme historique, lequel, on doit le dire, a irrémédiablement et définitivement disparu.

 

*

*   *

 

Dire que les cathares croyaient à la réincarnation, c'est donc faire l'impasse sur le fait que la croyance à la réincarnation est récente, doctrine chargée de foi au progrès, issue du XIXe siècle. Elle ne pouvait exister au Moyen Âge, ni dans l'Antiquité. Sauf à la confondre avec celle de la métempsycose, qui n'est pas la même chose, et qui, elle, est ancienne. La réincarnation moderne, vulgarisée par le New Age, a toutefois en commun avec l'antique métempsycose le mythe qui illustre souvent cette dernière : la transmigration des âmes, précisément, que l'on trouve, en Occitanie, dans le catharisme tardif.

 

J'ai parlé de métempsycose, qui elle, existait dans l'Antiquité, en Grèce, et qui avait son équivalent en Inde, le samsâra. Alors j'imagine certains enthousiastes retrouvant leur repères en pensant que je chicane avec les mots, et, au prix d'un changement de vocabulaire, renouant avec leurs certitudes réincarnationistes concernant le catharisme.

 

Je tiens donc à expliquer qu'il ne s'agit pas que d'une question de vocabulaire. Il y a des différences essentielles et qui ne se limitent pas à celles qu'on admet parfois, voulant par exemple que la réincarnation ne s'effectue que dans des corps humains tandis que la métempsycose concernerait aussi des corps d'animaux. La différence est beaucoup plus fondamentale que cela : la métempsycose, selon ce terme de l'Antiquité grecque - mais le mot samsâra, pour l'Inde, recoupe une idée équivalente - ; le mot métempsycose, veut dire littéralement « changement en âme ». Il n'y est pas du tout question d'incarnation, comme pour « réincarnation », pas question donc de changement de corps, qui serait en grec « métensomatose » au lieu de « métempsycose ». Il ne s'agit pas dans la métempsycose d'âme individuelle qui changerait de corps pour se perfectionner. Il est question d'âme subissant des changements, pas d'âme changeant de corps. D'âme universelle unique et commune subissant des changements, et dont le moi individuel n'est que l'expression dégradée. Ces changements sont vécus comme dégradation, atteinte à la stabilité, à l'ataraxie, c'est-à-dire au bonheur philosophique consistant justement à ne pas subir de changement - contrairement à l'idéologie du progrès où le changement est une bonne chose. Le changement catastrophique qui est la métempsycose consiste à revêtir l'individualité, consiste donc à revêtir la vie corporelle où se réalise l'individualité. L'individualité est pour la métempsycose, et le samsâra, une catastrophe, un attentat contre l'âme universelle commune, ou l'atman en Inde, pour autant d'ailleurs que l'on admette son existence.

 

Car pour d'autres, comme dans le bouddhisme par exemple, et d'une certaine façon aussi pour la doctrine grecque d'Héraclite, elle n'existe pas, cette âme. Ici la métempsycose n'est donc même pas ce processus de dégradation de l'âme universelle, mais le simple malheur d'être la proie de ce flux permanent et vide de sens, vide donc du coup, évidemment, d'orientation vers un mieux : on est loin de l'idéologie moderne et contemporaine du progrès. Ni âme universelle, ni à plus forte raison d'âme individuelle qui en est la dégradation. Et donc, évidemment, pas d'âme individuelle progressant.

 

Pour le bouddhisme, il n'y a rien qui transmigre. C'est ainsi qu'au delà de l'illustration transmigratoire, le bouddhisme parle de renaissance sans transmigration. Ce sont les intentions qui conditionnent la prochaine existence. Je cite Hans Wolfgang Schumann, dont le livre récemment traduit en français fait actuellement autorité concernant le bouddhisme - parlant de ce qu'il nomme donc renaissance sans transmigration, il écrit : « Les intentions d'agir transmettent leur qualité éthique à la conscience. La conscience ainsi qualitativement colorée est [...] le facteur qui établit le contact conditionnel avec la prochaine forme d'existence. [Comparable à une] étincelle qui allume la vie [, elle] est présente dans la flamme qu'elle conditionne, non pas comme quelque chose de substantiel mais simplement comme condition [...]. En cours de développement l'enfant élabore sa propre conscience, qui n'est pas identique à la conscience qui en est l'instigatrice [3] ».

 

On doit admettre que la doctrine n'est pas exactement simple à saisir ; d'où sans doute les développements populaires sur le mode transmigratoire. Il reste que les renaissances sont ici l'expression d'une captivité récurrente, sans âme, dans le samsâra, ce qui n'a rien de réjouissant. Frédéric Lenoir, auteur d'ouvrages sur les rapports du bouddhisme et de l'Occident, le dit en ces termes : parlant de deux malentendus principaux entre bouddhisme et Occident, sur la réincarnation, justement et sur l'âme, il écrit : « sur la réincarnation, [...] nos compatriotes font fausse route. Ils y voient une possibilité de renaître indéfiniment, une forme d'immortalité. Or un bouddhiste digne de ce nom tend à échapper au cycle éternel du samsara, afin d'atteindre le nirvana, c'est-à-dire l'arrêt des renaissances, la paix définitive. [...] Deuxième malentendu, [...] le bouddhisme [...] ne croie pas en l'existence de l'âme [...]. Ce qui se réincarne, ce n'est pas du tout moi, ni vous, mais le karma, une sorte de loi de causalité aveugle, la loi d'airain de la dette créée par toute action. Or l'immense majorité des gens touchés par le bouddhisme disent y trouver le moyen de développer leur potentiel individuel. Cet avènement du sujet est une idée ultra-occidentale. [4] » J'ajoute personnellement, comme je l'ai déjà dit : occidentale, et moderne. Ce qui fait que le malentendu en question concerne aussi notre rapport aux cathares, chez qui le thème de la transmigration n'est toutefois pas similaire, bien sûr, aux renaissances du bouddhisme.

 

Pour terminer avec les doctrines antiques, avec celles qui croient quand même à cette âme universelle, platonisme et hindouisme, ne négligeons pas que la métempsycose y est tout aussi catastrophique, puisqu'elle est la perte de l'unité de l'âme universelle, sa chute dans les individualités, dans le malheur, donc.

 

Telle est, en résumé, à l'opposé de celle de la réincarnation, la doctrine qui existait dans l'Antiquité sous différentes formes, et dont on trouve la trace, sous d'autres formes, au Moyen Âge.

 

On trouve notamment la trace de l'âme universelle, commune à toute l'humanité, chez ce disciple arabe du philosophe grec Aristote, qu'est Averroès. C'est une part essentielle de ce que lui reprochent ses adversaires, musulmans comme chrétiens, qui selon la tradition biblique et coranique, et notamment la tradition de la création par Dieu, croient à l'importance de l'individualité pour le salut, et donc à celle du corps : résurrection de la chair, puisqu'elle est créée par Dieu.

 

La doctrine d'Averroès selon laquelle il y aurait une âme commune à l'humanité, et pour qui le salut consiste à se dépouiller de son individualité pour rejoindre cette âme universelle ; cette idée qu'il y a une âme commune, est condamnée alors par l'Église latine chez les disciples d'Averroès sous le nom de « monopsychisme ».

 

On a ici en tout cas une trace de l'existence de cette idée au Moyen Âge. Ce qui toutefois n'empêche pas Averroès, suite à son maître Aristote, de ne pas croire à la transmigration des âmes. Comme quoi ce qui s'apparente à la métempsycose n'implique pas nécessairement transmigration des âmes. Mais la transmigration des âmes devient souvent une illustration, un mythe permettant de faire percevoir la doctrine, tout de même compliquée, de la métempsycose. Ce mythe, cette illustration en quelque sorte, a d'ailleurs pu servir de fondement vers le développement de la croyance moderne à la réincarnation, simplement par sa prise à la lettre.

 

 

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Les cathares, la réincarnation et le fer à cheval (2)

Par rolpoup :: vendredi 16 mars 2007 à 5:46 :: Cathares

 

 

 

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Avant d'aller plus loin, il faut encore éclairer un point concernant quelques légendes qui ressortent régulièrement sur l'idée que puisque la métempsycose existait dans l'Antiquité - on peut dire (toujours au prix de la confusion de cette doctrine avec celle de la réincarnation) que le christianisme primitif l'aurait faite sienne jusqu'à ce que l'Église occulte, pour des raisons plus ou moins obscures, ce supposé sien enseignement originel. C'est évidemment faux, et il est facile de montrer pourquoi.

 

Certes des groupes gnostiques de l'Église ancienne ont fait leur l'enseignement de la métempsycose, qui encore une fois n'est pas la réincarnation, et l'ont illustré parfois par le mythe de la transmigration. On sait cela concernant quelques groupes par les textes de leurs adversaires les combattant. Ce qui permet de dire en passant puisque ces adversaires sont principalement Irénée de Lyon et Origène, que dans la Grande Église qu'ils représentent, de la Gaule à l'Égypte, à la fin du IIe siècle où ils écrivent, on n'adhère pas à cette doctrine. Toutefois, donc, des groupes plus marginaux qu'ils combattent l'enseignent.

 

Et on voit qu'ils entendent utiliser entre autres des textes du Nouveau Testament, les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd'hui, à l'appui de leur croyance. Usage des textes, que les théologiens de la Grande Église réfutent aisément. Par exemple les textes identifiant tel ancien prophète à Jean Baptiste, ou l'un deux ou Jean-Baptiste lui-même, à Jésus, croyant que les uns sont revenus en Jean ou Jésus. Ou que Jean est revenu en Jésus. Mais il est mort quand Jésus avait la trentaine : c'est donc à la résurrection, croyance attestée elle, qu'il est fait allusion remarque un Origène (sans quoi n'aurait-il pas eu d'esprit avant la mort de Jean ?). Ou le récit de l'aveugle-né, à l'occasion duquel on se demande si c'est lui ou ses parents qui ont péché pour qu'il soit né aveugle. Je le cite : « Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui !" »(Jean 9:1-3). Remarquons en passant que Jésus refuse toute loi de cause à effet qui expliquerait ce qui est le seul fait d'un malheur inexplicable.

 

On trouve ici cependant l'allusion à une sorte de loi du karma que Jésus toutefois, refuse donc de reconnaître. On peut cependant admettre que ce texte reflète une allusion à la croyance à la préexistence, que certains courants du judaïsme de l'époque faisaient leur en effet et qu'Origène fera sienne, et plus tard les cathares. Mais pas de transmigration des âmes, et évidemment pas de croyance à la moderne réincarnation.

 

La gnose a utilisé parfois le témoignage de Paul disant, « Jadis, en l'absence de loi, je vivais. Mais le commandement est venu, le péché a pris vie, et moi je suis mort » (Ro 7, 9-10). En fait l'usage d'un tel texte en faveur de la transmigration indique seulement sa nature tardive : on a déjà oublié tout lien avec le judaïsme, ce qui aurait fait comprendre que Paul ne parle pas d'une vie antérieure, mais fait simplement allusion à sa bar-mitsvah, où l'enfant juif, qu'il était, reçoit la Loi, à l'adolescence. Mais sans recourir à la tradition juive, il suffit de lire le passage en entier pour voir ce qu'il en est - ce pourquoi un tel usage de ce texte n'a pas impressionné les tenants de la Grande Église : « Saisissant l'occasion, le péché a produit en moi toutes sortes de convoitises par le moyen du commandement. Car, sans loi, le péché est chose morte. Jadis, en l'absence de loi, je vivais. Mais le commandement est venu, le péché a pris vie, et moi je suis mort: le commandement qui doit mener à la vie s'est trouvé pour moi mener à la mort. Car le péché, saisissant l'occasion, m'a séduit par le moyen du commandement et, par lui, m'a donné la mort. Ainsi donc, la loi est sainte et le commandement saint, juste et bon. » (Ro 7, 8-12). Paul n'a rien voulu dire d'autre : la Loi est sainte, et comme telle elle dévoile le péché, qui produit la mort, la mort spirituelle à laquelle il est fait allusion ici, c'est-à-dire la vie sans l'esprit, avant la mort physique. Remarquons de toute façon que les cathares n'ont jamais utilisé cette référence, ni aucune autre d'ailleurs, on y revient, en faveur de la transmigration des âmes. Les gnostiques, eux, l'ont fait.

 

En revanche, on ne trouve jamais à l'époque - pas plus dans l'Antiquité qu'au Moyen Âge - l'usage fait parfois aujourd'hui du texte de Jean sur la nouvelle naissance, qui, tout le monde à l'époque le sait, se produit dans cette vie, et est la naissance à la vie de l'esprit, une conversion à la vie spirituelle.

 

Inutile de s'arrêter longtemps donc, sur ce que l'on entend aussi parfois, voulant voir tel ou tel Concile de l'Église ancienne décréter l'abandon de la supposée croyance antécédente, allant parfois jusqu'à lui faire décréter le traficotage de textes d'un Nouveau Testament antécédent. L'histoire de manuscrits suffit à condamner à l'absurde une telle hypothèse, sans compter l'absence de trace de tels décrets dans les minutes des Conciles notés minutieusement justement.

 

Pour la petite histoire les Conciles incriminés sont en premier lieu Nicée, tenu en 325, et qui aurait selon les versions occulté ou au contraire proclamé la « réincarnation ». Je me suis demandé pourquoi une telle volonté de trouver cela à Nicée. Et j'ai fini par me demander si ce n'est pas tout simplement le fruit d'une inculture théologique d'aujourd'hui faisant confondre incarnation et réincarnation. Nicée a effectivement proclamé le dogme de l'Incarnation, c'est-à-dire : en Jésus-Christ, la parole de Dieu s'est incarnée, a été faite chair. Ça c'est l'Incarnation. C'est, dans le cadre de mon ministère pastoral, un jeune couple, au cours d'une préparation au mariage qui m'a mis la puce à l'oreille. La demoiselle me disait croire à l'incarnation, et de m'expliquer ce qu'elle entendait par là : elle entendait tout bonnement la réincarnation. J'ai soupçonné depuis que la confusion des termes avait pu entraîner ce pataquès autour des lectures modernes du Concile de Nicée, où il ne s'est évidemment rien passé de tout cela.

 

Et j'ai entendu évoquer quant au trafic en question le second Concile de Constantinople, tenu en 553, convoqué par l'empereur Justinien. Inutile de dire qu'à plus forte raison qu'à Nicée, il n'y a pas eu de traficotage de textes du Nouveau Testament. C'était alors définitivement impossible. Mais en revanche, effectivement, il y a bien eu à ce Concile de Constantinople, condamnation de la métempsycose, et des illustrations transmigratoires éventuelles qu'auraient développées certains moines disciples d'Origène sur la base de ce que le maître croyait à la préexistence des âmes. On a vu ce qu'Origène pensait de la transmigration des âmes : il la refusait. Mais il enseignait effectivement la préexistence des âmes, et c'est cela qui a été condamné à Constantinople.

 

*

 

Ayant posé cela et les distinctions qu'il faut faire entre réincarnation et métempsycose d'une part, et ces deux doctrines et transmigration de l'autre, il devient possible de voir ce que la transmigration signifiait dans ce catharisme tardif qui en parle.

 

Les cathares croyaient à la préexistence des âmes, déchues dans la matière, dans l'exil tragique d'un monde de douleurs et de persécutions. Le mythe de la transmigration devient l'illustration de cette catastrophe, portant en contrepartie l'espérance de la possibilité de la remontée de l'âme aux cieux, de sphère céleste en sphère céleste (selon la configuration des cieux médiévaux), jusqu'à la spiritualité où les parfaits, par le Consolamentum, unique sacrement cathare, ont rejoint en esprit les frontières du Paradis perdu. 

 

 

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*   *

 

 Avant de détailler cela, il faut noter un parallèle au catharisme, sur ce plan, en Occident, au XIIIe siècle : c'est le judaïsme cabalistique. Il convient cependant remarquer avec Gerschom Scholem, spécialiste fameux de la mystique juive, que les deux versions de la transmigration des âmes; cathare et cabalistique, sont très différentes. Reste ce point commun : la notion de l'exil, de Jérusalem à Babylone, qui sert aux deux théologies pour signifier l'exil dans la chair, le péché, la mort, la douleur.

 

Un texte du livre de Job sert de référence biblique, unique, pour le judaïsme cabalistique affirmant depuis le Moyen Âge, environ au XIIIe siècle, mais pas avant, et surtout, plus tard depuis le XVIe siècle, une certaine forme de la métempsycose. La croyance à la transmigration des âmes y reçoit le nom hébreu de « gilgul » (lglg) qui signifie « roulement », « faire rouler », et entend s'autoriser du texte de Job en question (Job 33:28-30) : « "Il a racheté mon existence au bord de la fosse et ma vie contemplera la lumière !" Vois, tout cela Dieu l'accomplit, deux fois, trois fois pour l'homme, pour retirer son existence de la fosse, pour l'illuminer de la lumière des vivants ». « Dieu retire l'homme de la fosse », André Chouraqui traduit : fait « retourner son être du pourrissoir » ; cela « deux fois, trois fois » - selon le texte, d'où la croyance dans la Cabale que l'homme a droit à trois vies). Mais cette croyance, donc, ne remonte pas au-delà du Moyen Age. Ce texte de Job n'apparaît pas dans le catharisme. Il faut peut-être toutefois ne pas négliger cet enseignement du judaïsme cabalistique, malgré la prudence à laquelle nous invite à juste titre Gerschom Scholem. Toutefois, la Cabale étant apparue en Occitanie et Provence...

 

S'il y avait influence de l'un sur l'autre, je pencherais personnellement plutôt pour une influence du judaïsme sur le catharisme que l'inverse, notamment à cause de cette référence biblique juive, absente chez les cathares. On est en un temps où l'appui scripturaire est très important pour fonder une doctrine. et sur ce point précis, il manque en catharisme, on va le voir : ce qui n'est pas sans significations importantes.

 

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*   *

 

C'est en tout cas en Occident, et précisément en Occitanie, que l'on trouvera des éléments de croyance à la transmigration dans le catharisme, mais uniquement dans les rapports de l'Inquisition et dans les comptes rendus de prédications et de discours populaires, ou, à partir du XIIIe siècle, chez quelques controversistes catholiques [5].

 

La doctrine est, redisons-le, ignorée chez les bogomiles. La raison théologique en est simple. J'ai rappelé que les cathares croyaient à la préexistence des âmes, préexistence conçue communément comme distincte pour toutes les âmes, ce qui rend le mythe tout à fait envisageable logiquement : chaque âme déchue tombe dans un corps - : pourquoi pas dans plusieurs ?

 

Mais les bogomiles, eux croyaient que l'âme se transmet comme par génération, depuis les parents. La préexistence est ici collective, en Adam. La transmigration devient donc extrêmement difficile à imaginer. C'est sans doute pourquoi les bogomiles n'ont vraisemblablement pas imaginé ce mythe.

 

Les cathares eux l'ont fait, à un niveau populaire, avec fonction d'illustration de leur espérance. Le mythe est en effet absent dans les textes « officiels » ou savants des cathares ; comme il est absent dans les rituels. Tout porte donc à penser que ce ne serait pas une doctrine savante, ésotérique, de la théologie cathare.

 

C'est bien cette absence de la doctrine dans les textes théologiques en pendant de sa présence dans les témoignages populaires qui fait question. S'il y avait eu dans la transmigration quelque enseignement ésotérique réservé aux savants, on aurait le phénomène inverse : présence dans les textes savants, absence ou hésitation dans les témoignages populaires. C'est une constante -, on trouve les doctrines précises d'un théologien dans les textes destinés à ses pairs, sa prédication en restant à des illustrations propres à être comprises de tous.

 

À y regarder de près, ces témoignages populaires vont dans le même sens : on est en présence d'une image, glissant vers la croyance à la transmigration, mais visant à enseigner autre chose : sans doute la métempsycose, c'est-à-dire la dégradation de l'esprit dans la matière et la possibilité de son retour à son état initial.

 

*

 

Ce qui s'illustre aussi par les chiffres désignant le nombre de vies à envisager et la relative variabilité de ce nombre [6].

 

Déjà si le nombre est variable, cela suggère qu'il a une fonction symbolique.

 

Mais de plus, si les commentateurs médiévaux catholiques semblent hésitants, les témoins populaires interrogés par l'Inquisition le sont beaucoup moins : le nombre ne varie pas n'importe comment : les témoignages semblent préférer presque invariablement nous donner neuf vies - parfois sept - ou pour des personnages particuliers, comme Paul, un plus grand nombre - fonction d'une autre symbolique.

 

Sachant l'aboutissement céleste de ces transmigrations, ce nombre de neuf n'est pas indifférent, surtout s'il lui advient d'alterner avec sept.

 

L'aboutissement invariable l'indique, il s'agit de la remontée de l'âme aux cieux. La tradition classique comptait sept cieux. Le nombre de sept apparaît donc comme parfaitement naturel. Mais alors, au sens strict, il ne s'agit pas de passage de vie en ce monde en vie en ce monde, mais de passage de monde inférieur en monde supérieur, angélique. On comprend pourquoi le bogomilisme, traducianiste, ignore la transmigration ; il s'agit plutôt d'ascension de sphère en sphère, aisément imaginable dans un système préexistentialiste, où l'âme est déchue de sphère en sphère.

 

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Et c'est ici qu'on a pu en venir à un déplacement transmigratoire légendaire, sachant que les parfaits, « concitoyens des saints », comme l'écrit Paul aux Éphésiens (Ep 2:19), demeurent au sommet de la hiérarchie céleste. Certes pour le Nouveau Testament l'adresse concerne tous les croyants, mais sachant que le catharisme réserve aux parfaits le titre de « chrétiens », « bons chrétiens », « vrais chrétiens »..., la lecture de textes semblables, à l'appui d'autres propos apostoliques, comme par exemple : « il nous a ressuscités et fait asseoir ensemble dans les lieux célestes en Christ-Jésus » (Ep 2:6) - plaçait les dits parfaits, déjà ici-bas, dans les lieux les plus élevés de la hiérarchie spirituelle et donc céleste.

 

Et on en vient au fameux nombre neuf. Car c'est dans le cas de l'accession au statut de « bon chrétien » qu'elle permet éventuellement, que la neuvième vie est salvifique. Ainsi, au témoignage par exemple de Béatrice de Planissoles, « si dans ces neuf corps, il ne se trouve pas le corps d'un bon chrétien, l'âme est damnée. Si, au contraire, il s'y trouve le corps d'un bon chrétien, l'âme est sauvée » [7].

 

*

 

Alors, avec le nombre de neuf, on est passé - avec ces prédicateurs cathares pyrénéens que sont les Authié par exemple, qui voyagent d'Italie aux Pyrénées - en Occident. Car l'Occident, depuis le XIIIe, a largement adopté la cosmologie aristotélicienne arabe, où il n'y a plus seulement les sept cieux classiques, mais dix cieux (on consultera par exemple, la Divine comédie de Dante). Le dixième ciel est le « ciel empyrée », le domaine céleste des bienheureux, celui que les parfaits ont déjà potentiellement réintégré, en attendant de quitter leur tunique de chair, quant ils verront cette potentialité s'actualiser. Le dixième ciel étant celui de la réintégration céleste, les neuf autres sont les neuf sphères de la chute - qui, selon une prédication de Bélibaste, a duré justement (et ce n'est pas indifférent) neuf jours et neuf nuits - et les mêmes neuf sphères de la remontée (symbolisée par les fameuses neuf vies).

 

Car ce nombre occidental des sphères célestes se trouve correspondre en outre avec les neuf ordres de la hiérarchie angélique attribuée à Denys l'Aréopagite, chez lequel ils signifient les degrés de la descente et de la remontée angélique - selon la tradition de l'échelle de Jacob. Pour le texte de Denys, La hiérarchie céleste, apocryphe du Ve siècle qui faisait alors autorité, il y a neuf ordres d'anges signifiant la descente de l'esprit vers la matière ; le parallèle avec la chute des esprits dans le catharisme était inévitablement perçu, d'où la nécessité d'une remontée des neuf sphères - correspondant aux neuf cieux précédant le ciel empyrée, le Paradis - neuf sphères de la déchéance vers la chair, ou neuf vies, pas nécessairement dans l'histoire de ce bas monde, mais plutôt, dans la hiérarchie des mondes supérieurs. Ce que la prédication de Bélibaste rend, à suivre le témoignage d'Arnaud Sicre, par l'image des « neuf jours et neuf nuits » durant lesquels... « les esprits ne cessèrent pas de tomber [...] plus menu et plus dru du ciel que la pluie ne tombe sur la terre » [8]... Il s'agit ici, dans cette pluie de neuf jours et neuf nuits, de la chute des esprits par le trou céleste qui a permis à Satan d'introduire auprès des esprits la femme par laquelle il s'appliquait à les séduire.

 

Autre exemple, il en est de même chez les prédicateurs Raimond Roussel et Pierre Clergue [9], à en croire Béatrice de Planissoles. Elle retient de leur prédication le nombre des neuf corps possibles jusqu'au statut de parfait [10].

 

La transmigration successive fonctionne alors comme image populaire - interprétée plus ou moins à la lettre - de l'idée que les parfaits vivent dans la familiarité céleste, à la frontière du dixième ciel.

 

Ainsi peut s'expliquer l'absence de cette idée dans les textes théologiques, ainsi que son apparition tardive : glissement d'un mythe à fonction pédagogique, vers une prise à la lettre de ce mythe.

 

Dans ce christianisme qui n'admet pas la doctrine du purgatoire - il n'est pas le seul à rejeter cet enseignement dont il n'y a pas de trace dans la Bible : pour cette raison, les vaudois le rejettent aussi - à une époque où le purgatoire prend pourtant une importance démesurée, le mythe de la transmigration joue alors un rôle alternatif à cette façon de se permettre de mourir en état de péché relatif. Ce qui sert la réputation de bons chrétiens des parfaits. L'éthique éventuellement moyenne autorisée aux clercs catholiques du fait du purgatoire est interdite aux clercs cathares. Le peuple croyant d'un côté comme de l'autre se voit octroyé plus de souplesse.

 

Le mythe à fonction pédagogique en est donc venu à être pris au pied de la lettre. On peut ainsi remarquer le glissement parallèle quant à l'explication du végétarisme : raison d'ascèse, à peu près similaire à celle des moines catholiques au XIIe siècle, d'après Bernard de Clairvaux [11]. Le cistercien remarque que l'hérétique s'abstient de viande « parce que cela procède de la procréation » - à la différence du catholique, « parce que cela y pousse ». Pas de transmigration remarquée donc, au XIIe siècle. Mais les mêmes interdits alimentaires trouvent chez les cathares une raison métempsycotique par la suite, comme chez Bélibaste : on ne mange que du poisson « car les esprits ne s'incorporent pas dans les poissons [...] qui naissent dans l'eau » [12]. N'oublions pas que l'esprit, le souffle, relève de l'éther, ou l'air, mais pas de l'eau, selon l'analogie respiratoire.

 

On assiste aussi au développement d'images populaires, comme la fameuse légende du fer à cheval que j'ai citée en introduction, dont on comprend alors mieux la fonction.

 

*

*   *

 

Bélibaste, dont j'ai mentionné plusieurs fois les prédications, est mort, en 1321, sur le bûcher ; dernier parfait d'Occitanie. Le catharisme a ensuite survécu en Italie du Nord où il a fini par se fondre dans d'autres groupes chrétiens et surtout en Bosnie où il a fini par se fondre dans l'islam. 1321 reste alors une date marquante. Celle par laquelle se symbolise la fin d'une religion.

 

Il nous appartient dès lors de laisser le catharisme reposer en paix. Avec la mort du dernier parfait, selon la croyance cathare, l'espoir d'une consolation, d'un nouveau Consolament, s'est éteint, et donc, s'est éteint le catharisme. Une religion chrétienne est morte, qui selon ce qu'elle était, ne pourra pas renaître, n'y ayant plus de parfaits. Il ne peut pas y avoir de néo-catharisme qui soit encore du catharisme. On peut le déplorer, mais c'est comme ça.

 

Hélas peut-être, mais rien à tirer, donc, à partir du catharisme, concernant la croyance moderne à la réincarnation.

 

On peut alors, pour dire cela d'une autre façon, utiliser une dernière fois le mythe du catharisme tardif sur la transmigration des âmes. Puisque la transmigration amenait les âmes au dernier parfait, dernier espoir de salut, lorsqu'il est mort, plus de possibilité de cette alternative au purgatoire, la transmigration a fini sa fonction. Soit elle a cessé à ce moment là, soit elle se poursuit sans but, cycle absurde qui ne mène nulle part. Dans un cas comme dans l'autre, selon la théologie cathare, ne subsiste aujourd'hui ici-bas qu'un enfer récurrent et sans issue.

 

Paroles... assez peu enthousiasmantes, je le reconnais, mais sur lesquelles il faut bien terminer.

 

 

R. P.

 

 

 

  ___________________________________________

[1] Dans la traduction de Jean DUVERNOY, Le registre d'Inquisition de Jacques Fournier, t. III, Paris-La Haye, Mouton, 1978, p. 764 ; Inquisition à Pamiers, Toulouse, Privat, 1966, p. 175-1.

[2] René NELLI, Dictionnaire du catharisme et des hérésies médiévales, (art. « Réincarnation »), Toulouse, Privat, 1994, p.251.

[3] Hans Wolfgang SCHUMANN, Le Bouddha historique, Vannes (56), Sully, 1999, pp.165-166.

[4] Frédéric LENOIR, interviewé par Ursula GAUTHIER dans Le Nouvel Observateur, n° 1865 - 3-9 août 2000, p.11. Cf. ses livres La rencontre du bouddhisme et de l'Occident, et Le bouddhisme en France, Paris, Fayard, 1999.

[5] Comme Alain de Lille ou Pierre des Vaux de Cernay. Cf. DUVERNOY, Le catharisme : la religion des cathares, Toulouse, Privat, 1976, p.93.

[6] Cf. DUVERNOY, op. cit., p.93-97, différents témoignages, tant sur le nombre de vies proposées que sur sa relative variabilité.

[7] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, Toulouse, Privat, 1966, p.52.

[8] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, p.172 (Le registre d'Inquisition de Jacques Fournier, t. III, p. 762). Présent ici, le nombre neuf semble par ailleurs, à en croire le témoignage d'Arnaud Sicre, absent de la prédication de Bélibaste sur la chute des esprits (il semble ailleurs parler de sept cieux - ibid. p.194).

[9] Ibid., p.52, 60-61.

[10] Ibid. Cela n'exclut pas les cas possible de damnation immédiate, comme par exemple Judas (ibid. p.60-61).

[11] In Cant., Serm. 66, P.L., 183.

[12] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, op. cit., p.174.

 

 

 

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Troubadours et cathares

Par rolpoup :: jeudi 15 mars 2007 à 7:59 :: Temps livres




 



Troubadours et Cathares

Actes du colloque de Chancelade



 

Auteurs : Anne Brenon, Gwendoline Hancke
Éditions : L'Hydre
Collection : Domaine historique
ISBN : 2-913703-41-0
Format : broché, couv. Quadri 
 

22 €, port compris

 

 


Troubadours et cathares... un couple qui a fait couler beaucoup d'encre et suscité bien des théories, certaines tout à fait fantaisistes. Mais au fond, la vraie question demeure celle-ci : parce que ces deux phénomènes historiques furent contemporains, furent-ils forcément liés d'un point de vue doctrinal ? Les Actes de ce colloque de Chancelade ont le mérite d'avoir réuni autour de ce problème les plus grands spécialistes du catharisme, des troubadours, enfin de la langue et de la société occitane médiévale... Tous abordent le sujet avec le sérieux qu'on leur connaît et le lecteur trouvera ici bon nombre de réponses aux nombreuses questions que soulève la coexistence historique du catharisme et de la culture des troubadours.


Colloque organisé par Novelum section périgorde de l'Institut d'Estudis Occitans.
Textes recueillis par Richard Bordes.
Débats enregistrés par Jean-Louis Gasc avec la participation de : Anne Brenon, josé Dupré, Gwendoline Hancke, Bernard Lesfalgues, Roland Poupin*, Julien Roche, Jean Roux, Francesco Zambon.


(* Cf. ici : "Dans les tuniques d'oubli des signes de mémoire".)

   

 

 

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La légende des cathares

Par rolpoup :: mercredi 14 mars 2007 à 8:08 :: Cathares

 

 

 

 

 



La légende des cathares

— et l’histoire

 

 

 

 

1. Subversion

 

Les lectures inquisitoriales et "néo-cathares" contre la subversion cathare

 

Le catharisme représente en christianisme médiéval une subversion considérable, et pas celle que l'on croirait, de l'autorité religieuse officielle. Au point qu'il semble que pour toute une tradition historiographique, c'est cela qu'il s'agit surtout de ne pas voir. Cette question est valable jusqu'à aujourd'hui.

Comment les cathares sont-ils perçus jusqu'à nos jours ? Comme des manichéens. On peut dire que c'est largement ce que retient encore un certain discours "officiel" malgré les dernières recherches. Or cette perception des cathares est directement issue des caricatures forgées par leurs adversaires. Classer les cathares comme manichéens à partir de leur accentuation certaine du dualisme commun était en leur temps une façon de les caser, de les rendre classifiables en en faisant un phénomène étranger. Une façon d'arracher leur aiguillon subversif, l'interrogation radicale qu'ils posaient - et posent encore - au christianisme en en participant. Et ne nous y trompons pas, cette façon de les regarder est toujours la façon la plus commune.

D'autant plus qu'on trouve ce discours aujourd'hui pas seulement chez les anti-cathares - car ils existent toujours, considérant que compte tenu de leur "manichéisme", leur extermination a pu être finalement un moindre mal (on n'a pas fait l'omelette qui a mené jusqu'à nous sans casser d'œufs) ; on trouve donc ce discours chez les anti-cathares, mais aussi d'une toute autre façon certes, chez les "néo-cathares". Eux le reprennent pour le revendiquer - globalement en termes de "gnose" (en un sens d'"ésotérisme" touristique) et d'une notion new age de "réincarnation" (deux choses au fond étrangères aux cathares).

Auparavant quelques courants du protestantisme réformé avaient contesté la version inquisitoriale des choses, mais souvent pour s'assimiler entièrement les cathares, en faire des protestants en quelque sorte, ce qui n'est pas très éclairant non plus. Ceux-là ont pour excuse d'avoir travaillé à l'époque où on n'avait que des documents inquisitoriaux, écrits par les adversaires des cathares, écrits légitimement suspectés donc par ceux qui voulaient défendre ceux qui étaient stigmatisés. Mais on a maintenant découvert suffisamment de textes des cathares eux-mêmes pour savoir que, pour inamicaux qu'ils aient pu être, les documents inquisitoriaux n'en étaient pas moins très minutieux et donc relativement fiables, si l'on en fait une relecture qui excepte leur vocabulaire classificateur et leur dimension caricaturale : c'est ainsi qu'on peut dire aujourd'hui que les cathares avaient certes des théologies dualistes plus accentuées que celles de leurs adversaires, mais qu'ils n'étaient en aucun cas manichéens.

Les cathares étaient chrétiens, tout simplement. Et c'est là précisément ce qui les rend insupportables parce qu'extrêmement gênants, profondément subversifs. Au point que quand ce constat devient trop gênant, on tente alors de marginaliser le plus possible leur réalité d'Église médiévale. C'est une des tendances actuelles, qui voudrait le catharisme comme "dissidence" plus ou moins marginale. Je passe sur le vocable conventionnel "cathare", terme qui leur a été attribué par malveillance par leurs ennemis et qu'ils n'ont jamais revendiqué...

Les cathares témoignent presque malgré eux d'un état du christianisme, parfaitement authentique, mais antérieur aux orientations que prend de plus en plus nettement l'Église officielle romaine, en Occident mais aussi déjà l'Église byzantine en Orient, avant le schisme de 1054 (l'existence d'un équivalent du catharisme, sous forme orientale de l'hérésie dite bogomile est antérieure au schisme entre Rome et Byzance).

Ces orientations nouvelles s'accentuent cependant surtout en Occident catholique romain. Elles prennent leur forme décisive dans l'oeuvre de Thomas d'Aquin, suite auquel l'Occident adopte la philosophie aristotélicienne venue du monde arabe.  Désormais la nature est de plus en plus perçue comme une réalité positive. Or ces nouveautés d'alors sont perçues aujourd'hui comme étant le christianisme de toujours. Au Moyen Âge ce tournant vers ce christianisme de toujours s'effectue aussi à l'appui du fer et du feu s'il le faut.

 

 

Le changement dans le sens
de l'accentuation de la notion d'Incarnatio continua

 

Ce tournant que prend le christianisme non-cathare est en lien avec toute une conception de l'Incarnation, et de son rapport avec le salut, et notamment sous l'angle de ce qu'en théologie on appelle l'Incarnatio continua, qui signifie que l'Incarnation du Christ se poursuit dans l'Église ; et c'est là la permanence de la subversion cathare.

Pour donner quelques exemples de ces développements : prenons Bérenger de Tours, dont la conception symbolique de l'Eucharistie est condamnée comme hérésie en pleine époque cathare [1]. On a tendance à se dire aujourd'hui : bon, il n'avait jamais qu'une approche pré-réformée de la chose. Eh bien à l'époque, ce n'est pas si simple : les historiens se demandent aujourd'hui s'il n'avait pas quelque lien avec ce qu'on a appelé le pré-catharisme. Aujourd'hui, suite notamment aux controverses de la Réforme; on distingue très bien la manducation des éléments eucharistiques et la réception du salut dans l'Incarnation. À l'époque, ce n'est pas aussi évident. D'où le développement, par les cisterciens principalement, du mythe anti-cathare du Graal (c'est un lieu par où les néo-cathares assument le discours des anti-cathares : ici le paradoxe veut que les néo-cathares se soient imaginés que Montségur était le château romanesque du Graal ! [2]). En fait la quête du Graal est un cycle de romans visant à ancrer la conception qui rend indispensable au salut le miracle de la transsubstantiation. Et on est dans une question de pouvoir, car le miracle en question est au pouvoir de l'Église où se poursuit donc l'Incarnation.

 

Autre exemple :

*

La théologie de la croix, devenue une évidence : cela aussi, on a appris à en distinguer la racine, qui renvoie à une métaphore paulinienne, au début de la première Épître aux Corinthiens, et qui revient à peu près — pour schématiser — simplement à une façon imagée de désigner la vertu d'humilité sous un angle radicalisé. Si cette distinction du thème post-médiéval par rapport à sa racine n'est pas toujours évidente aujourd'hui même, au Moyen Âge, où la théologie de la croix se forge à partir de cette racine paulinienne dans les prédications cisterciennes, elle s'estompe largement. La théologie de la croix prend une ampleur beaucoup plus considérable, elle aussi en lien avec l'Incarnatio continua. Là où l'humilité consiste au départ à se soumettre à Dieu comme le Christ, dont on pense qu'il était en droit d'espérer un règne messianique, et qu'il accepte cependant l'humiliation de cette mort d'esclave, elle en vient à signifier la soumission à l'autorité de l'Église, accompagnée souvent d'un certain masochisme, sinon d'un masochisme certain ; et à recevoir le salut de la croix imposée plutôt que de vérités divines de toute façon inaccessibles.

*

Quant aux effets, cette fois, du salut dans le cadre de l'Incarnatio continua : la réception du salut, eucharistie et croix, relève alors d'une irrationalité certaine, qui prépare le fidèle à toutes les étrangetés, dont la moindre, puisque la croix est adorable, n'est pas la persécution des "ennemis de la croix" : les juifs en premier lieu (il y aurait ici beaucoup à dire sur le supposé anti-sémitisme qu'on prête aujourd'hui aux cathares du fait de leur lecture de la Bible dont on s'imagine qu'elle consiste à un rejet de l'Ancien Testament ; signalons simplement que ce n'est pas au nom d'une théologie cathare qu'on persécute les juifs, mais d'un rejet de ceux qu'on répute mépriser la croix) ; persécution des juifs donc, mais aussi croisade contre les musulmans auxquels il faut arracher le tombeau du Christ ;  et contre les cathares, dont la christologie, justement, et notamment l'approche de la croix, n'est pas sans rapport apparent avec celle des musulmans. Non pas, je le précise, qu'il y ait influence des uns sur les autres, mais il y a bien terreau ancien commun, dans un christianisme antérieur à celui de la théologie cistercienne de la croix, et des Croisades qui, comme leur nom l'indique, en ressortent [3].

 

 

Les cathares témoins d'une forme antécédente du christianisme universel

 

Et les cathares revendiquent le mépris de la croix qu'on leur prête ! Comment adorer l'instrument sur lequel a été torturé un de tes proches ? demandent-ils à leurs persécuteurs. La croix redevient pour eux simplement le signe que, comme le disait Jésus selon l'Évangile johannique : "si le monde vous hait c'est que vous n'êtes pas de ce monde, comme moi-même je ne suis pas du monde" (Jn15:18 ; 17:14) - et qu'il va me crucifier.

Les cathares à l'époque où le christianisme se "carnalise", sont les témoins d'une haute christologie, remontant à une époque antécédente, issue largement d'Athanase d'Alexandrie, père de la christologie orthodoxe (eh oui !), et au-delà de lui, de ce sien prédécesseur alexandrin, Origène.

La plupart des christologies anciennes sont de ce type qu'on appelle "hautes", c'est-à-dire qui insistent sur ce que le Christ est un être céleste, et ce jusqu'en les zones les plus basses de l'Incarnation, la naissance et la mort. Ce qui, aux yeux de leurs adversaires, et des théologiens de l'Incarnation comme fin en soi, ou de la croix comme fin en soi, les rapproche d'autant des docètes, dans un magma généralisé où tout ce qui n'est pas ramené au salut par cette Incarnatio continua qui suppose une Incarnation du Christ comme fin en soi est perçu comme équivalent. Et où donc les cathares deviennent par excellence les miroirs des hérésies, avec en cœur de ce reflet, leur taxation de docétisme.

Les cathares docètes ? Pas plus que les théologiens de tendance monophysite qui ont laissé leur trace sur la christologie musulmane. En commun, cette certitude : le Christ est d'abord un être céleste, comme nous tous d'ailleurs, préciserait Origène. La différence est que tandis que nous sommes déchus dans la chair en conséquence d'une faute préexistentielle, lui y est envoyé par Dieu pour nous ramener à notre réalité préexistante. L'Incarnation ici n'est pas fin en soi, mais passage pour un retour.

Voilà qui nous est incompréhensible, comme héritiers des théologies de l'Incarnation comme fin en soi - et c'est là précisément pourquoi le catharisme est dès le départ et jusqu'aujourd'hui, réellement subversif. Le christianisme n'a pas toujours été tel que nous le comprenons et le vivons, tel qu'il nous est évident, et tel qu'à l'origine, aux XIe-XIIe siècles, il s'est construit comme expression d'une ecclésiologie du pouvoir. Du diable diront les cathares, le prince de ce monde, celui qui y a le pouvoir. La subversion est radicale, et elle n'est pas où on la croit. Beaucoup plus radicale que ce que l'on croit, elle n'est pas cette subversion qu'on leur attribue souvent et qui sert à justifier les violences anti-cathares - du genre : "leur renvoi de la sexualité au diable aurait pu dépeupler la terre. Leur extermination a donc pu être salutaire" ! On voit bien l'imbécillité d'un tel argument. On la verra encore mieux si l'on sait que sur ce plan, la pratique cathare était l'exact équivalent de la pratique catholique : le célibat n'était requis que des clercs. On ne voit pas que les pays catholiques soient particulièrement dépeuplés !

 

 

L'accentuation dualiste

 

Il n'en reste pas moins que le fondement de cette pratique commune est plus explicite chez les cathares, qui refusent de sacraliser la sexualité. Ici aussi, on est dans une antécédence à la théologie de l'Incarnatio continua. Le sacrement de mariage vient d'être institué, élément inclusif de cette sacralisation de l'histoire, dont les cathares ne laissent pas de penser qu'elle est celle des malheurs, de la violence, et des guerres.

On est ici au cœur de la question du dualisme cathare : l'histoire comme réalité catastrophique. Celle de la déchéance depuis le monde de la préexistence, celle d'une agitation permanente vers le pire, dont un des lieux privilégiés, mais pas le seul, est la sexualité. Je ne peux m'empêcher de citer Cioran : "on demeure interdit, écrit-il, devant la disproportion entre un moment d'oubli et la somme prodigieuse de disgrâces qui en résulte". Il note cela après avoir précisé, que sans le piège du plaisir, "la continence séduirait même les rats" [4]. La sexualité certes, mais aussi l'économie, entre autres... et notamment quand elle est instrument de pouvoir d'une Église dominatrice, avec tant d'autres instruments - comme ceux de la guerre, surtout si elle se veut sainte - tant d'autres instruments de notre précipitation indéfinie vers des lendemains qui ne savent que déchanter.

Alors les cathares ont conçu l'idée que ces tuniques de peau, cette chair et ce monde de douleur dont Origène savait déjà que nous y sommes par déchéance, le diable doit y avoir mis la main à la pâte. Plusieurs courants existent chez les cathares pour dire de diverses façons de quelle manière il y est mêlé. Jusqu'à ceux qui pensent qu'il en est le seul responsable. En d'autre termes, que le diable n'est jamais que l'expression d'un mauvais principe qui ne doit rien à Dieu, mais à qui on doit cette Création matérielle, engluée dans l'histoire qui ne peut finir que comme catastrophe et repli douloureux indéfini.

 

*

*      *

 

2. Éléments de théologie

 

Les caricatures sur l'"Ancien Testament" et le docétisme

 

Aussi étrange que nous semble une telle approche des choses, c'est dans un fonds chrétien qu'il faut chercher la nature de la foi cathare, dans une lecture spécifique des Écritures. Redisons-le : les spécialistes ont aujourd'hui abandonné l'idée que le catharisme soit d'origine manichéenne. Tout d'abord, les cathares ignorent totalement une telle ascendance, et puis il y a trop de chaînons manquant, dont quelques siècles, entre le manichéisme et le catharisme. Ils ignorent tout livre manichéen, et ne reconnaissent de fondement à leur foi que les textes bibliques, notamment du Nouveau Testament. Notons en passant que si l'on en a déduit rapidement qu'ils rejetaient purement et simplement l'Ancien Testament, c'est là un raccourci, qui a fait attribuer aux cathares un "anti-sémitisme métaphysique" : accusation fausse - c'est au nom de la théologie de la croix que depuis les cisterciens et la mystique de la Croisade, on persécute avec les hérétiques et les infidèles, les juifs, fût-ce malgré le vœu des responsables, au nom de ce qu'on les répute haïsseurs la croix. Les cathares s'attachent en fait au sens anagogique des Écritures conformément à leur certitude radicale de l'exil dans le monde, ce qui n'est d'ailleurs pas sans analogie avec tout un courant du judaïsme de l'époque. Mais du coup, chez les cathares, la valeur du sens historique des Écritures n'est pas retenue. Rappelons que l'Antiquité chrétienne retient trois sens des Écritures : le sens historique, le sens moral, le sens allégorique, où la lettre de l'Écriture renvoie à des types intemporels, à des idées éternelles. Ce dernier sens, allégorique, est subdivisé au Moyen Âge (qui y trouve donc quatre sens) en sens allégorique simple d'une part, sens allégorique anagogique de l'autre. Le sens anagogique est cette leçon de l'Écriture par laquelle on y discerne la promesse du paradis, du Royaume à venir, des cieux ; anagogie, du grec anagogein, monter, aller en haut. Ainsi l'Évangile de Jean, très prisé des cathares, parle de naissance d'En Haut, dans un héritage reçu de prophètes de l'Ancien Testament comme Jérémie ou Ézéchiel. Mais l'Ancien Testament, de façon plus sensible que le Nouveau, s'inscrit délibérément dans les aléas et la violence de l'histoire, guerre, conflits politiques avec leurs contingences de toute sorte, etc., autant d'aspects qui ont toujours embarrassé les apologètes, cathares ou pas. D'où l'impression de son rejet par les cathares qui entendent souligner et retenir avant tout le sens anagogique. Mais le refus de la valeur de l'Histoire vaut aussi pour le Nouveau Testament, tandis que la dimension anagogique de l'Ancien est retenue, notamment concernant l'exode d'Égypte ou de Babylone reçues comme expressions de l'exode de l'âme vers les cieux d'où elle est exilée. Refus de la valeur de l'Histoire, d'où une autre idée reçue sur les cathares, avec le rejet de l'Ancien Testament : le docétisme. Qui n'est justement, chez les cathares, rien d'autre que ce rejet de l'Histoire - plus que de la prise en compte de la réalité des aléas humains de la vie du Christ, puisque les cathares refusent le culte de la croix au nom de ce qu'elle a été l'instrument - certes illusoire, mais justement ! - de torture du Christ. La christologie cathare, pas si éloignée de l'orthodoxe, traduit la réception d'un discours mythique par lequel se dit le drame de l'existence. Cela dit sans s'imaginer que les cathares sont nécessairement dupes de leur propre discours.

 

 

Développements internes :

 

            - Préexistence et métempsycose - occidentale et facultative.

 

Le rejet de l'Histoire, à travers un discours mythique qui permet de percevoir le fondement théologique du christianisme cathare induit des développements. Quand bien même le système théologique cathare participe à plein du fonds commun du christianisme de son époque et du christianisme ancien, en général.

Le premier système théologique chrétien à connaître un expansion à peu près universelle est celui d'Origène, Père de l'Église, théologien à Alexandrie en Égypte, au tournant des IIe et IIIe siècles de notre ère.

Théologie du christianisme d'une expansion universelle. De l'Égypte, où elle a pris naissance, aux monastères irlandais, en passant par les théologiens byzantins. Cela avant d'être officiellement condamnée par un Concile orthodoxe au VIe siècle, en 553, à Constantinople, IIe Concile du nom et Ve Concile oecuménique ; théologie condamnée, ce qui n'a pas empêché les orthodoxies d'en conserver des pans entiers. Et d'en exporter des pans entiers dans leurs terres de mission, des terres germaniques pour l'Occident aux terres slaves pour Byzance. Et c'est là que l'on retrouve le catharisme et sa confraternité bogomile, fondée en ces terres slaves évangélisées par Cyrille et Méthode où certes l'origénisme est déjà condamné, mais où ses méthodes en exégèse biblique et en théologie, sont nettement à l'ordre du jour, et jusqu'en Occident où par exemple au XIIe siècle le commentaire du Cantique des Cantiques par Bernard de Clairvaux, adversaire des cathares, est de méthode nettement origénienne.

Origène enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite a un péché commis au ciel, ou à une imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des "tuniques de peau" que sont nos corps, pour les moins fautives. C'est ainsi qu'Origène interprète, à la suite de nombreux exégètes juifs, le texte de la Genèse sur les tuniques de peaux : "Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'ils en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau". Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question avaient été cousues par Dieu après qu'il eut égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul les promet aux Corinthiens pour la résurrection (1 Corinthiens 15). À l'inverse, la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies, des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible.

Une faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, selon la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin - ce qui est traduit par "Lucifer" en latin -, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute.

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique du Moyen Âge, mais développé et accentué chez les cathares. Par exemple, pour les catholiques, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l’œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

Origine commune pour les deux théologies, développements dissemblables. Or, que l'origine théologique soit commune n'a rien d'étonnant, puisque le système origénien a connu une expansion universelle.

Le christianisme commun au Moyen Âge était d'héritage lointain origénien, par-delà la condamnation de 553, et donc platonicien, à tout le moins platonisant, d'un platonisme donc, reçu via Origène, pour les catholique comme pour les cathares.

 

 

            - Les deux Principes et le matérialisme

 

Or l'abandon de ce platonisme commun va s'accentuer dans le catholicisme, et cela n'est pas sans lien avec la controverse anti-cathare, dénonçant ainsi de plus en plus nettement la dimension dualiste d'une telle théologie, qui est largement sienne aussi. Les cathares sont allés jusqu'à prêter au diable la Création matérielle dans laquelle nos âmes sont déchues. Ici se fait la rupture, ici passe la frontière entre le catharisme et le reste du christianisme médiéval. Les théologies cathares s'accordent à reconnaître qu'il n'est pas possible, dans l'état où elle se trouve, d'attribuer au Dieu bon la Création matérielle. Des conséquences considérables procèdent de cette certitude. Sur le plan sexuel : ici, pas trop de problème, cathares et catholiques de l'époque sont en plein accord. Mais en matière de possessions de l'Église, et jusqu'au sommet de la hiérarchie, au Vatican, ça coince, et à plus forte raison, quand le siège réputé saint est de ce fait la clef de voûte du système féodal. Être propriétaire est déjà avoir pactisé avec le diable. "Nul ne peut servir Dieu et Mammon, l'argent", disait Jésus. La preuve, s'il en est encore besoin, cela débouche sur la guerre, la violence, et argument parfait en faveur des cathares, sur la Croisade et l'Inquisition, pour le premier système totalitaire moderne, ou pré moderne.

Ici le catharisme du XIVe siècle développait déjà les premières approches matérialistes de l'origine des choses naturelles.

 

*

 

 

3. Des origines à la fin

 

Le système épiscopal

 

L'origine du mouvement bogomilo-cathare - puisqu'il y a une entité partagée, avec structure épiscopale commune du mouvement bogomile à l'est et cathare à l'Ouest - l'origine de cette structure est probablement bulgare. Et non pas, comme on l'a longtemps cru, ou comme on a fait mine de le croire, manichéenne, en traitant de cathares ce qui se voulaient simplement chrétiens, car ce terme, cathares est une insulte de leurs adversaires - terme équivalent à manichéens, lesquels aussi sont insulté d'ailleurs, en passant, puisqu'on considère leur foi, qui n'est pas celle des cathares comme quelque chose de vil. Mais les cathares ignorent toute ascendance et toute littérature manichéenne. Le bogomilisme le premier signalé est bulgare, au milieu du Xe siècle. Le terme bougres passé en français et signifiant à l'origine "bulgares" est un de ceux qui désignent alors les cathares occidentaux. Origine bulgare qui n'exclut nullement des racines occidentales protestataires, sensibles dans ce qu'on a appelé un pré-catharisme existant dès l'an mil, tandis que le contact bogomilo-cathare est attesté au milieu du XIIe siècle. Le mouvement bogomile, centré en Bulgarie, fournit au catharisme sa structure épiscopale, et sa revendication de la succession apostolique. En Bulgarie, et dans les terres byzantines, le mouvement est donc attesté dès le milieu du Xe siècle. La Bulgarie recevait le christianisme un peu moins d'un siècle avant, par la mission des frères Cyrille et Méthode, qui entendaient promouvoir la foi dans la langue du peuple : c'est ainsi qu'ils sont à l'origine de l'alphabet cyrillique, du nom de Cyrille. L'Église issue de leur mission connaît l'opposition, qui devient aisément persécution, de Rome, qui voudrait lui imposer le latin, comme de Byzance, qui voudrait la réduire à sa discipline. On ne trouve pas plus propice au développement de courants autonomes, en termes ecclésiaux : d'hérésies. Tout laisse à penser que ce bain là est celui qui à vu éclore le bogomilo-catharisme, conservant la structure épiscopale cyrillo-méthodienne. Pensons par exemple que la mission de Cyrille et Méthode s'étendait jusqu'en Moravie, et que la première attestation par des clercs latins de cette structure chez des cathares occidentaux apparaît en Rhénanie. Pensons aussi que le catharisme est le premier mouvement occidental à traduire des Écritures bibliques, en l'occurrence le Nouveau Testament, en langue vulgaire, en l'occurrence l'occitan. Or ce souci des langues vulgaires était déjà celui de Cyrille et Méthode.

 

 

La persécution

 

L'acharnement de la hiérarchie catholique contre les cathares parviendra à ses fins : l'extermination. Après des décennies et des décennies de massacres et de persécution, le dernier parfait d'Occitanie, Bélibaste, sera brûlé en 1321 à Villerouge-Terménès. Le bogomilo-catharisme se survivra encore plus d'un siècle, principalement en Bosnie où il se fondra dans l'islam avec l'invasion turque, préférant ce joug-ci aux jougs catholique ou orthodoxe. Le statut de dhimmi, de "protégés" selon la façon musulmane, protection toute relative, les verra peu à peu se dissoudre, de sorte qu'on peut penser que les Bosniaques musulmans de notre actualité ex-yougoslave sont pour plusieurs descendants de cathares.

 

 

La disparition définitive

 

Mais le catharisme, lui, a bel et bien disparu dans les cendres du dernier parfait, puisqu'il faut, pour qu'il subsiste, un parfait qui confère le consolament. Ce qui n'est dès lors plus possible. Pas même possible à mon sens par la conversion au catharisme d'un évêque au bénéfice comme ceux de cathares, de la succession apostolique, qu'il soit catholique, orthodoxe ou anglican, ou autre encore, comme pasteur réformé, par exemple, puisqu'on sait que si la structure tripartite du ministère évêque-prêtre-diacre, a été abolie par la Réforme, la succession n'y a pas été interrompue lors du passage des clercs, évêques ou prêtres, à la Réforme : le statut épiscopal/pastoral leur était automatiquement reconnu. Mais quoiqu'il en soit, ce qui est rompu, à mon sens irrémédiablement, c'est la chaîne de la consolation, puisqu'un parfait déchu pour cause de rupture des marques de sa condition devait être reconsolé pour poursuivre son ministère. Par qui le serions-nous aujourd'hui ?

Alors s'il en est ainsi, l'extermination des cathares porte en elle une conséquence imprévue, et d'une gravité qui nous concerne tous. À côté de témoignages mentionnant l'espérance d'un salut universel, on trouve ceux qui affirment qu'"aucune âme ne sera sauvée si elle n'accède pas à un corps de parfait" [5] : les cathares n'étaient pas unanimes pour savoir si toutes les âmes seraient sauvées ou si certaines n'échapperaient pas au chaos diabolique de ce monde . Notre présence ici, sept cents ans après la mort du dernier parfait, semble donner raison à cette seconde position : toute possibilité de salut s'est retirée de ce monde alors que l'âme du dernier parfait s'élevait des flammes de son bûcher : ne reste ici bas - fût-ce sous la forme de cette transmigration des âmes qui n'apparaît que dans le catharisme occidental de deuxième période, mais qui ne débouche aujourd'hui plus sur rien puisque sa fonction était de conduire l'âme à sauver aux mains d'un parfait, et il n'y en a plus - ; ne reste donc ici-bas qu'un enfer récurrent et définitif auquel nous sommes tous condamnés d'une façon apparemment sans issue.

 

R.P.

 

 

 


[1] Cela à travers tout un cheminement des propositions de Béranger de Tours, au XIe siècle, à la proclamation du dogme de la transsubstantiation à Latran en 1215.

[2] Cf. à ce sujet les travaux démystificateurs de Michel Roquebert.

[3] Sur le rapport entre théologie de la croix, croisades et persécutions, cf. Berverly Kienzle, dans Autour de Montaillou.

[4] Le mauvais démiurge (1ère éd. p. 20-21).

[5] Cf. aussi, par ex., in DUVERNOY, Jacques Fournier t.I, p.263-264, Béatrice de Planissoles citant Raimond Roussel : "seuls les bons chrétiens seront sauvés, [nul ne sera sauvé] à l'exception de ces bons chrétiens. [...] Si dans [...] neuf corps, il ne se trouve pas le corps d'un bon chrétien, l'âme est damnée. Si au contraire, il s'y trouve le corps d'un bon chrétien, l'âme est sauvée".

 

 

 

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