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L’ « humanitaire »

Par rolpoup :: mardi 27 février 2007 à 19:22 :: Mission et colonies

 

 


Suite de la catégorie "mission & colonies" ICI et ICI...


  

 

 



L’ « humanitaire » : où le message

de la Réforme reprend de l’actualité

 

 

 

 

Pour les Réformateurs, la grâce, c’est-à-dire la faveur gratuite de Dieu, nous sauve de façon « étrangère » — « forensique », selon ce mot qui vient du latin « forens » (« étranger »). C’est le mot qui a donné « forain ». La grâce nous vient d’ailleurs, de Dieu, qui nous la signifie en Christ. Elle est donnée à notre foi. Elle ne vient donc en aucun cas de nous.

 

Quel rapport avec l’ « humanitaire » ? Humanitaire : on a parlé de bonne conscience, bonne conscience de la mondialisation. Comme parfois l’action missionnaire, dans les siècles précédents, a pu être la bonne conscience de la colonisation. L’action missionnaire a pu être cela quand elle a oublié que Dieu nous secourt de façon « forensique », quand la mission a eu la tentation de ne faire que se porter soi-même comme si la grâce venait d’elle, porter la civilisation de ses témoins, de tous ses témoins, même non-missionnaires : Léon Blum lui-même ne disait-il pas en 1925 : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture » ?

 

Au-delà d’un vocabulaire aujourd’hui choquant, la faille dans le cas de l’ « humanitaire » comme dans celui de « la mission », est déjà dans l’idée que l’on puisse faire bénéficier autrui, moins favorisé, des faveurs qui seraient les nôtres. Dans le cas de l’humanitaire, les faveurs en question sont, conformément aux valeurs contemporaines, alimentaires, sanitaires, etc. Disons matérielles, à l’exclusion de la dimension spirituelle que revendiquaient nos prédécesseurs. (C’est, au fond, la seule différence.) Dans les deux cas, le problème vient de la conviction intime et non-perçue que celui qui se déplace vers l’autre lui octroie ses faveurs. Or « faveur » traduit « grâce », ne l’oublions pas.

 

La parole ci-dessus de Léon Blum offusque nos consciences du XXIe siècle ! Certes, le vocabulaire a changé ! Mais quelle est la distance fondamentale entre cela et le « droit », ou « devoir », « d’ingérence » ? Quelle est la distance entre ce même « droit d’ingérence » et la vision que l’on a gardée du missionnaire au casque colonial ? Que l’on relise donc Tintin au Congo ! Que fait-il donc d’autre que de l’ingérence humanitaire ?

 

Un point commun fondamental entre Tintin, Léon Blum, et l’ « humanitaire » est l’oubli de ce que l’ « aide humanitaire » de Dieu est « forensique ». Étrangère autant au bénéficiaire de l’ « humanitaire » ou de « la mission » qu’à son porteur. Mais au fait, dès lors, qui est le bénéficiaire et qui est le porteur ? À quoi les distingue-t-on ? À ce que l’un se déplace et l’autre non ? Mais un touriste ne se déplace-t-il pas ? Le déplacement fondamental est-il forcément géographique ? Le porteur de l’ « humanitaire » serait-il donc celui qui a accès aux billets d’avion et aux visas ?

 

On comprend qu’il doit y avoir un déplacement plus fondamental ! Celui qui, du cœur de la notion de secours forensique, nous dépouille de toute prétention de propriétaires… des biens comme de la grâce.

 

 

R.P.

La Voix protestante, 01-06-2005

 

 

 

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Relations franco-africaines...

Par rolpoup :: dimanche 25 février 2007 à 9:09 :: Mission et colonies








Relations franco-africaines :

que sait-on de nos colonies ?





Ceci est une présentation, en forme d’introduction à quelques livres brefs (signalés par le symbole * renvoyant aux références complètes en fin d’article), en vue d’aborder la complexe crise franco-ivoirienne pour ce qu’elle est : la pointe émergée de la crise franco-africaine, ou même euro- ou occidentalo-africaine qui marquera plus qu’on ne croit ce début de XXIe siècle. Je parle d’emblée de crise franco-ivoirienne, pour donner l’appellation qui convient à la crise apparue en Côte d’Ivoire en 1999. Crise qui s’est avérée depuis 2003, avec Marcoussis, et surtout depuis 2004 avec la guerre «des six jours» d’Abidjan, être une crise franco-ivoirienne, et être compréhensible seulement comme telle.

Ce qui n’empêche pas que la résolution de cette crise sera d’abord proprement ivoirienne, lorsque l’acteur ex-colonial se sera effacé — pour laisser la nation ivoirienne, et l’Afrique avec elle, à son propre débat interne — certes dans le cadre de la «mondialisation» et de la communication mondialisée.

La non-énonciation de la dimension franco-ivoirienne de la crise dite ivoirienne la rend incompréhensible et dès lors plus difficilement soluble. À simple titre d’illustration, le nom du pays, que ses dirigeants successifs ont eu la sagesse politique et historique de ne pas changer (on sait combien le changement de nom de quelques pays africains lors de la décolonisation n’a eu aucun impact, loin s’en faut, quant à leur indépendance réelle) : assumer le nom reçu de l’histoire, de la longue histoire qui passe par la colonisation — c’est particulièrement évident pour le nom «Côte d’Ivoire» — peut être un préalable pour assumer cette histoire. Le rejeter ne garantit en aucun cas une meilleure capacité à digérer cette histoire trop souvent indigeste !

L’histoire des relations euro-africaines — dont font naturellement partie les relations franco-africaines — remonte au XVe siècle, et se développe dans le cadre du trafic esclavagiste, qui s’autorise pour les Européens de la mise en place d’une idéologie particulière. Comprendre cela permet de comprendre la spécificité de l’esclavage moderne et du trafic triangulaire, qui sous cet angle, n’a rien à voir avec l’esclavage traditionnel pratiqué sous toutes les latitudes et continents. L’esclavage moderne, du fait de son fondement idéologique original, est inassimilable à la «traite interne», contrairement à ce que tente de dire un certain révisionnisme institutionnel.

Et l’idéologie qui s’est mise en place alors est devenue un des fondements de la pensée des Lumières, hélas. Il s’agit de l’idée, du mythe, de la «hiérarchie des "races"». Rappeler et affirmer cela, notamment en parlant de la philosophie des Lumières, c’est heurter de front un tabou, mettre en cause un des piliers les plus sacrés de la civilisation européenne et moderne. D’où la difficulté. D’où l’opposition que rencontrent des livres comme celui de Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan * ou celui de Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche *. Ces deux livres offrent pourtant un point de départ incontournable — et sans lequel on risque fort de ne rien comprendre.

Ce fondement idéologique est celui sur lequel, en parallèle avec, et après l’abolition de l’esclavage, s’établira le système colonial, reposant à son tour sur le même mythe de la «hiérarchie des "races"» et qui n’a alors pas été remis en question. Ce que montrent de façon très claire, pour la France, des livres comme celui de Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc * ou celui de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Françoise Vergès, La République coloniale *.

Or, c’est cette même mythologie qui fondera le nazisme, nazisme qui en importera les effets au cœur de l’Europe (voir
ici aussi le livre de Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche *). C’est à ce point qu’apparaît le cœur du tabou qui rend cette histoire difficile à démêler : la Shoah. Il est indubitable que la Shoah porte une spécificité irréductible, radicalement irréductible, pas même comparable à l’horreur des déportations esclavagistes. Quelque chose d’unique a eu lieu : la volonté et la mise en place des moyens de la destruction systématique et totale d’un peuple — dévoilés : d'où l'importance symbolique de la date du 27 janvier 1945, celle de la découverte du camp d'Auschwitz au jour de sa libération. Cela n’avait pas eu lieu de telle sorte avant.

Cette irréductibilité relève de la métaphysique (on a parlé de mal absolu). Ce constat conduit hélas souvent à une dérive : celle qui va de l’irréductibilité métaphysique indubitable à l’idée qui y serait liée, d’inaccessibilité quasi-totale à l’investigation historique. Cela renvoie naturellement à la dimension sacrée — ce sacré inversé en forme de «plus jamais ça» qui est devenu un des fondements centraux de l’Europe — de l’abîme du mal dévoilé par la Shoah. N’oublions pas que cela a obligé l’Europe à refonder la philosophie, et même la théologie : qui ne sait pas qu’il y a un autre concept de Dieu après Auschwitz, selon le titre du livre de Hans Jonas * ?

C’est là que se glisse l’erreur qui fonde les dérapages vers les débats sur l’idée d’une «concurrence des mémoires» : le sacré, et ce sacré-là aussi, a tendance à déborder sur l’histoire — on parle bien d’ «histoire sainte» — bloquant donc, ou mettant de… sacrés obstacles à l’investigation historique. Cela d’autant plus qu’on redoute à juste titre les pseudo-historiens qui, sous prétexte d’accessibilité à l’investigation historique, se font fort de nier les faits historiques et les sources qui les attestent : j’ai nommé le courant qui prétendant procéder à une révision de l’Histoire a été intitulé révisionniste, et n’est que négationniste.

Ce même tabou, le glissement de la catégorie métaphysique du sacré à l’histoire, a joué dans la tentative, qui a failli réussir, d’instaurer la fameuse loi — désormais non-loi — du 23 février 2005, participant en même temps du révisionnisme institutionnel qui appuie tel livre sur l’esclavage du prix du Sénat, tel autre sur l’Afrique du prix des lecteurs de France Télévision, et qui préfère retenir de la présence française outremer le bitumage des routes plutôt que son fondement hiérarchique comme République coloniale.

Tout cela s’autorisant donc aussi de ce que cela prétend combattre, à savoir la fameuse «concurrence des mémoires» fondant une certaine relecture populaire qui se bâtit autour de l’abîme de la Shoah, et qui en déplace l’indicible. Ce sacré nouveau, paradoxalement, n’exclut pas l’anti-sémitisme, puisqu’il crée une catégorie abstraite de juifs qui relègue les juifs réels qui n’y correspondent pas à la nudité de leur humanité — dont on risque en permanence de se venger puisqu’ils ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux. Se met en place quelque chose qui ressemble à une sorte d’assomption de la Shoah dans une sphère j’allais dire «extra-terrestre», en ce sens que l’irréductibilité métaphysique rejoignant une indicibilité historique, on se rend incapable de déceler les racines qui ont conduit à cet abîme.

Or les racines sont bel et bien celles-là mêmes qui ont fondé idéologiquement l’esclavage moderne et la colonisation, à savoir le mythe de la «hiérarchie des "races"». Il n’y a qu’à comparer, puisque c’est la même langue, le vocabulaire de l’Allemagne de la Shoah avec celui du 1er génocide reconnu du XXe siècle (depuis 2004 — avant c’était celui des Arméniens), celui des Hereros dans la colonie allemande de Namibie.

Ce mythe s’enracine dans la péninsule ibérique du XVe siècle, qui doutait de l’humanité des «Indiens» et se voyait autoriser (jusque par la voix du pape — Nicolas V) l’esclavage des noirs en fonction de la couleur de leur peau au moment où l’Inquisition «racialisait» l’anti-sémitisme (la limpieza de la sangre
la pureté du sang).

Où le révisionnisme aussi plonge ses racines dans un passé plus ancien que prévu (cf. Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire *). Et le risque de se venger de juifs qui ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux vaut aussi pour les noirs, dont on a grand peine à supporter l’insupportable humanité : on les veut saints et parfaits pour soutenir leur cause. Ils deviennent exécrables, et sont exécrés, dès qu’ils s’avèrent aussi humains que les autres humains.

Le mythe de la
«hiérarchie des "races"» a été détruit en principe en 1945 avec l’abattement du nazisme, mais ses reliquats n’ont nullement disparu comme fondement métaphysique y compris de la civilisation des vainqueurs. Pensez que l’Afrique du Sud de l’apartheid est parmi les vainqueurs. Mais sans aller jusqu’à s’arrêter à ce cas extrême et trop facile, puisqu’il dédouane les autres, il n’est aucun des pays qui ait conservé des colonies après 1945, France incluse évidemment, qui n’ait conservé ce fondement de son Empire qui venait d’être abattu en Europe suite au dévoilement de son aboutissement innommable.

Nous voilà donc au cœur de la contradiction qui rend si complexe la crise euro-africaine, dont la crise franco-ivoirienne de ce début de XXIe siècle est le dévoilement criant : l’Europe, France incluse, a désormais comme fondement sacral essentiel la Shoah, métaphysiquement irréductible, comme radical «plus jamais ça». Or la Shoah est l’aboutissement, basculement en mal absolu, d’une idéologie qui est au cœur d’un des piliers, et même du pilier essentiel — cet autre fondement sacral, la pensée des Lumières — de l’universalisme européen, et particulièrement français. Le livre de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Françoise Vergès, La République coloniale *, montre à quel point le projet universaliste de la République a pour pendant exact le projet colonial ! Or, cela a conduit à l’abîme dont on reconnaît à juste titre l’irréductibilité qui fonde le «plus jamais ça» de notre «nouvelle» sacralité fondatrice.

Car il se trouve que le moteur idéologique d’un Empire (français et européen) qui n’a pas disparu en 1945, a continué à tourner, autorisant les massacres coloniaux des années 1950-1960 — que dévoilent à satiété les livres de Verschave * et qu’énumère en résumé (en remontant à l’Ancien Régime), le Calendrier des crimes de la France outre-mer de Jacques Morel *.

Verschave, dans La Françafrique, le plus long scandale de la République *, a de même abondamment montré que la décolonisation politique officielle des années 60 n’a en aucun cas abattu ce fondement caché de la relation franco-africaine — françafricaine, selon le terme désormais consacré.

C’est ainsi que c’est cette même idéologie qui lie indissolublement l’Europe au génocide rwandais, et nous interdit définitivement de nous en laver les mains sous prétexte, comme on le lit jusque dans les meilleurs journaux de gauche, révisionnistes quand même, que nous ne tenions pas les machettes. Ce qui revient à disculper les idéologues nazis Rosenberg ou Goebbels (cf. Philippe Lacoue-Labarthe & Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi *) de la Shoah sous prétexte qu’ils n’ont jamais ouvert un bidon de zyklon B ! Avant les machettes, c’est l’idéologie qui a tué, et l’idéologie en question relève bel et bien du mythe européen et «scientifique» de la
«hiérarchie des "races"» — encore et toujours — enseigné génération après génération au Rwanda sous sa forme localement adaptée (cf. le livre de Dominique Franche, Rwanda, Généalogie d’un génocide *).

D’où le fourvoiement gravissime des médias français qui ont appuyé du début jusqu’à la fin le pouvoir génocidaire du Rwanda (cf. J.-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ? *). Idéologiquement incapables de sortir du schéma ethnique.

Et c’est là qu’on parvient à la dernière crise coloniale à ce jour, la crise franco-ivoirienne.

*

La crise franco-ivoirienne commence par ce que j’appellerai un enfermement médiatique français — et en général plus largement occidental — dans des positions qui s’avèrent à présent de plus en plus intenables.

Cet enfermement trouve des fondements dans quelques erreurs d’interprétation de départ liées à l’idéologie mal dévoilée dont j’ai parlé. Et comme ceux qui font la parole médiatique sont humains, ils font preuve, et c’est humain, d’une terrible difficulté à admettre qu’ils se sont si lourdement égarés.

D’où les silences gênés concernant les procès en diffamation perdus par Le Monde, Paris-Match, etc. — dont le plus fameux est la condamnation du Monde pour la divulgation, avérée mensongère, de l’histoire des «escadrons de la mort de Gbagbo» — illustration parfaite, hélas, du fameux et historique «calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose» — attribué à Goebbels.

L’exemple le plus criant de cela concerne évidemment tout ce qui a tourné autour du «fameux» concept d’ «ivoirité».

La dérive hystérique — n’ayons pas peur des mots — des médias français et du pouvoir français qui les a suivis trouve une de ses sources dans l’effet Rwanda. J’en ai rappelé quelques données.

On sait donc que le rôle de la France à l’occasion du génocide rwandais a posé beaucoup de questions (et je ne parle pas ici de l’aspect des choses souvent évoqué, lié à la dimension stratégique dans la concurrence franco-anglo-saxonne). Quoi qu’il en soit des faits, quoi qu’il en soit du degré de responsabilité du pouvoir français, reste qu’il est mis sérieusement en question, y compris au niveau pénal international.

Il est surtout avéré, donc, je l’ai dit, que les médias français, et notamment Le Monde, ou Libération, ont joué concernant le génocide rwandais, un rôle catastrophique — comme l’a montré dans Le Monde, un contre-pouvoir ?, Jean-Paul Gouteux *, récemment décédé. Il a gagné définitivement, avant sa mort, tous ses procès contre Le Monde, jusqu’en cassation.

Or voilà que, même pas une décennie après le génocide rwandais, après ce qui a épouvanté le monde et en quoi les médias français ont joué un rôle épouvantable — voilà que germe, en 1999, en Côte d’Ivoire, une crise autour de la question de la nationalité d’un candidat à l’élection présidentielle, appuyé par le FMI, mais inéligible du fait des conditions de nationalité prévues par la constitution. A.D. Ouattara, puisque c’est lui, fait valoir à Paris que c’est son origine nordique, et surtout musulmane, qui fait obstacle à sa candidature.

Si l’argument suscite l’incompréhension en Côte d’Ivoire, où l'on prend tout juste la peine d’y répondre (un musulman, Ouattara himself, y a même été Premier ministre — ce qui ne le rend pas éligible à la Présidence), en France (où il est à peu près inconcevable qu’un musulman soit Premier ministre), l’argument fait mouche. À partir de ce moment, la France, par la voix de ses médias, choisira l’ingérence directe, décrétant illégitime une telle inéligibilité.

Où l’on assiste en même temps à ce paradoxe qui veut que la prétention universaliste d’une République coloniale fondée sur la
«hiérarchie des "races"» s’autorise désormais d’une prétention à combattre le racisme supposé des autres ! (Ce qui n’est jamais qu’une reprise actualisée du mythe de la République universaliste combattant les «ethnismes».)

Cela sur le mode de la pensée analogique : le Rwanda, on vient de l’évoquer, n’est pas loin. Et qu’importe si la situation n’a rien de comparable. Le Rwanda est à trois mille kilomètres de la Côte d’Ivoire, mais les habitants des deux pays sont noirs : cela suffit dans l’imaginaire européen à mettre en branle la pensée analogique, sur le mode «l’Afrique c’est les tribus et les problèmes ethniques», vieux réflexe de l’idéologie coloniale — signe supplémentaire qu’elle n’a jamais été éradiquée.

Et qu’importe s’il n’y a au Rwanda qu’une seule ethnie, dont l’ethnographie européenne du temps colonial en a fait deux (cf. Dominique Franche, Rwanda, Généalogie d’un génocide *). Qu’importe si en Côte d’Ivoire elles sont nombreuses, trop nombreuses pour qu’une minorité telle que les Tutsis au Rwanda puisse subir un génocide de la part d’une tribu suffisamment plus importante en nombre que les autres. Qu’importe cela et d’autres faits innombrables ! En une France tétanisée par ce qui s'est passé il y a peu au Rwanda, et qui veut "éviter de reproduire la même chose", la pensée analogique s’est mise en branle : les «ivoiritaires» sont en passe de perpétrer un nouveau Rwanda en Côte d’Ivoire contre les «musulmans du Nord», nouveaux Tutsis.

Il n’est pas jusqu’à un film qui ne soit produit, s’attachant à démontrer «le parallèle rwandais», qui circule sous le manteau — diffusé par une ONG auto-intitulée «prévention génocide» dirigée par un sociologue belge, Benoît Scheuer (la Belgique, ancien colon, partage naturellement le malaise français sur la Rwanda). Le film : Côte d’Ivoire, poudrière identitaire, fera un tabac dans les milieux français échaudés par le Rwanda, appuyant un peu plus le réflexe de la pensée analogique. Il fera un flop en Côte d’Ivoire, où il a suffi de le sortir de sous le manteau et de le diffuser en prime time à la télévision nationale pour en démonter la «démonstration».

Il n’empêche qu’en Europe, la mythologie analogique et la thématique de la «xénophobie» ivoirienne ont été un peu plus ancrées dans les esprits, relayées par tous les médias — gérés par des hommes (humains, trop humains), qui auront grand peine à se retirer de ce délire, et qui ne feront donc que le répéter et le renforcer.

C’est ainsi que le grand public a aussi été renforcé dans ses certitudes, à l’appui de slogans de résistants repris en contre-sens — comme (exemple parmi tant d’autres de paroles abruptes des résistants) le fameux «xénophobe et après ?» interprété au pied de la lettre là où il est une dénonciation d’une accusation aussi absurde !

Et à présent, au fur et à mesure que les conséquences désastreuses de ce délire se font jour, au fur et à mesure, en parallèle, qu’apparaît le vrai sens du combat des patriotes ivoiriens, de leur cause panafricaine, combat soutenu sur tout le continent, les médias français et plusieurs médias occidentaux ne savent plus que faire entre s’enferrer et tenter le «révisionnisme évolutif» — selon ce terme proposé par Théophile Kouamouo ironisant sur l’attitude du quotidien français Libération (en tête dans le néo-colonialisme anti-ivoirien).

Le livre de Théophile Kouamouo, La France que je combats *, explique la prise de position résolue en faveur de patriotes ivoiriens de ce journaliste franco-camerounais, démissionnaire du Monde parce qu’on y trafiquait ses articles quand on ne lui interdisait pas carrément de dire ce qu’il savait !

Symptôme criant du divorce franco-africain (du fait de cette idéologie non dévoilée), le livre de Stephen Smith, qui au Monde censurait Th. Kouamouo, Stephen Smith par ailleurs condamné avec Le Monde pour calomnie par la justice française pour l’invention des fameux «escadrons de la mort», c’est son livre, Négrologie, qui a reçu le prix des lecteurs de France Télévision.

Cela alors qu’il est jugé invariablement raciste (son livre est d’ailleurs assez proche de celui de l’auteur d’extrême droite Bernard Luggan intitulé God bless Africa) par tous les intellectuels africains (cf. le livre collectif ci-dessous, Négrophobie *).

Or c’est ce fondement idéologique et médiatique qui a fourni ses bases aux événements de 2002-2003 et plus visiblement de novembre 2004, où la France a été impliquée militairement par ses autorités contre la population ivoirienne, l’armée française allant jusqu’à tirer sur la foule.

La situation des médias français est d’autant plus périlleuse que le temps fort de l’hystérie passé, la pensée analogique se révèle comme ce qu’elle est : une pensée essentialiste, qui n’est pas sans proximité avec le racisme… Abattu en 1945, mais qui n’en reste pas moins un pilier enfoui de la civilisation européenne et particulièrement française, ce qui explique l’irrésistible ascension de Le Pen et sa victoire avérée, sous la forme de la «lepénisation» des esprits, qui n’est rien d’autre que le renouement avec ce fondement enfoui.

Les médias français se sont ainsi avérés soutenir idéologiquement — on espère à leur insu — tout simplement un coup d’État contre une démocratie, fomenté à l’appui d’intérêts économiques clairement néo-coloniaux (cf. le livre de Mamadou Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire *).


Tel est l’arrière-plan de l’imbroglio dans lequel s’est engagé à l’appui des médias, le pouvoir français, diplomatiquement, et militairement ! — et d’où est né paradoxalement un vrai mouvement d’indépendance économique de nature panafricaine — par lequel la libération idéologique de l’Europe devra passer aussi.

 

 

R.P.
Le Mas Stes Puelles,
Compagnons de Paratge
23 septembre 2006

 

_____________________________

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La République coloniale, Hachette/Pluriel, 2003.

Dominique Franche, Rwanda, Généalogie d’un génocide, Mille et une nuit, 1997.

Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ?, L’esprit frappeur, 1999.

Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz, Rivages / Poche, 1994.

Théophile Kouamouo, La France que je combats, éd. Le Courrier d’Abidjan, 2006.

Mamadou Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, L’Harmattan, 2003.

Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, L’Aube / Poche, 1996.

Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire, Albin Michel, 2006.

Jacques Morel,
Calendrier des crimes de la France outre-mer, L’esprit frappeur, 2001.

Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche, Albin Michel, 2001.

Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, PUF, 1987.

Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc, éd. Complexes, 2002.

François-Xavier Verschave, De la Françafrique à la mafiafrique, Tribord / Flibuste, 2004.

                        La Françafrique, le plus long scandale de la République, Stock, 1988-1999.

F.-X. Verschave, Boubacar Boris Diop, Odile Tobner, Négrophobie, Les Arènes, 2005.



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Le bourriquot de Tartarin de Tarascon

Par rolpoup :: samedi 24 février 2007 à 12:48 :: Mission et colonies

 

 

  

 



Sur une citation de « Tartarin de Tarascon »

 

 

 

 

Colonies, dhimmitude, conflit proche-oriental, et politiques arabe et africaine de la France…

Tartarin de Tarascon,
Alphonse Daudet, 1872 : «{…} le bourriquot algérien a les reins solides... il le faut bien pour supporter tout ce qu'il supporte... demandez plutôt aux arabes. Voici comment ils expliquent notre organisation coloniale... en haut, disent-ils, il y a mouci le gouverneur, avec une grande trique, qui tape sur l’état-major ; l'état-major, pour se venger, tape sur le soldat ; le soldat tape sur le colon, le colon tape sur l'arabe, l'arabe tape sur le nègre, le nègre tape sur le juif, le juif à son tour tape sur le bourriquot ; et le pauvre petit bourriquot n' ayant personne sur qui taper, tend l' échine et porte tout.»

Si l’on passe sur quelques éléments de détail, l’explication globale du système colonial et de son fonctionnement hiérarchique, par Alphonse Daudet, ou plutôt par les Arabes selon lui, est finalement très actuelle. Elle date de 1872, soit deux ans après le décret Crémieux, qui, lorsqu’il sera entré dans les faits, fera remonter «le juif» de deux crans dans cette hiérarchie, puisqu’il passera au-dessus de «l’Arabe». J’y reviens.

En 1872, avant que les conséquences du décret Crémieux de 1870 ne soient intégrées dans les mentalités, le système est relativement simple : il s’agit d’une intégration à la République du système de la dhimmitude. Le système colonial (et sa chute – cf. infra) s’expliquent assez bien dans cette perspective. Vers le bas de la hiérarchie, de «l’Arabe» au bourriquot, on retrouve bien le système du dhimmi. «Le nègre» est au-dessus «du juif» dans la mesure où, en Afrique du Nord, il est musulman ; mais il est au-dessous de «l’Arabe» dans la mesure où l’on n’a pas oublié qu’il n’est pas musulman d’origine, qu’il l’est devenu via sa réduction en esclavage. Il est désormais en principe égal, mais la mémoire a son poids.

Quant au catholique (et autres chrétiens non-catholiques dans une moindre mesure — on sait ce que Daudet pensait des protestants) qui, dans le système musulman de la dhimmitude, serait en principe au niveau du juif, ou peut-être juste au-dessus, il est passé au–dessus de «l’Arabe» par la grâce de la conquête coloniale française. Il est colon, donc dans les «hautes sphères», citoyen de plein droit. C’est ce qui arrivera aussi «au juif» comme effet du décret Crémieux (ce qui explique «qu’il» choisira naturellement la République plutôt que la terre originelle maghrébine).

Où l’on voit que le système colonial correspond à une remarquable adaptation culturelle du système «indigène» (qui vaut de Lille à Brazzaville), et où s’explique le fait que dans le vocabulaire d’alors (et parfois d’aujourd’hui) «musulman» soit donné en pendant d’Européen. On s’étonne en vain de ce qu’une religion soit donnée en vis-à-vis d’une origine géographique. L’étonnement ne vaut que si l’on n’a pas compris l’intégration de la dhimmitude aux colonies : une hiérarchie s’est substituée à une autre en intégrant une autre (d’où aussi le succès d’un mot à double sens : le mot intégration).

Où s’explique la chute de l’Empire colonial : qui supporte indéfiniment d’être «protégé» mais non-égal — la dhimmitude ? À ce point, la non-hésitation des juifs entre République et dhimmitude est naturellement éloquente. C’est cette «protection», comme non-citoyens, que les Arabes et les Noirs ont rejetée en revendiquant l’indépendance : une sorte de «dhimmitude» républicaine, une non-citoyenneté indéfiniment prolongée.

Où s’annonce que la question du concept de dhimmitude est ce que devra tôt ou tard régler l’islam ou il y trouvera sa chute, comme l’Empire français y a trouvé la sienne : nul ne supporte indéfiniment de n’être qu’un «protégé» — cf. le choix des juifs des pays arabes (de la République à Israël — Israël qui ferait bien à son tour de prendre garde à la tentation de rejouer à sa façon la hiérarchie de la dhimmitude façon colonies !
C'est la mise en garde d'un Yeshayahou Leibovitz). (Gageons en outre que les États-Unis s’en prenant à l’arabisme laïque — Irak et Syrie — plutôt qu’aux islamismes, ont peut-être compris cela : le système de la dhimmitude est la faille, le talon d’Achille du monde musulman. Autant, donc, le laisser prospérer, ne doutant pas que l’ennemi en mourra.)

La France en est restée ailleurs, en est restée avant, à la nostalgie, non sans mauvaise conscience, de l’Empire — hiérarchique — et de ses «aspects positifs».

Où s’explique une certaine tournure d’esprit dont on pourrait s’étonner, si on n’en connaissait, par des reliquats façon Alphonse Daudet, les racines : celle qui nous vaut la politique arabe et africaine de la France. On est au cœur d’une logique qu’on n’a jamais quittée, la logique coloniale et son sens hiérarchique intégrationniste.

C’est cette même logique qu’a comprise la rébellion de Côte d’Ivoire et ses représentants bon chic bon genre qui pour emporter l’opinion et l’appui militaire français n’ont eu qu’à faire valoir via les médias parisiens (dès 1999) qu’on y ostraciserait les musulmans : où le souvenir enfoui de la hiérarchie décrite par Alphonse Daudet fera son office pavlovien, comme une des racines de l’imbroglio dans lequel on s’est fourré et qui nous discrédite dans toute l’Afrique — tout comme il est une des racines de notre politique proche-orientale, dont nul ne voit le sens et qui finit par irriter et les juifs… et les musulmans, notamment ceux d’entre les religieux qui prennent la mouche (forcément) dès qu’ils pressentent — façon de quiproquo — qu’on ne se place pas de nous-même en bas dans la hiérarchie de la dhimmitude.

Bref, on n’a pas pris la leçon de la chute de l’Empire — qui serait d’entendre enfin concrètement l’article 1er de la Déclaration des Droits de Homme et du Citoyen : «tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.»

Si l’on entendait cela, on saurait qu’il n’est question de tolérer ni hiérarchie essentialiste, ni quelque dhimmitude que ce soit, fût-elle coloniale, post-coloniale, ou autre

 

R.P.

 

 

 

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Pour en finir avec la « concurrence des mémoires »

Par rolpoup :: vendredi 23 février 2007 à 10:16 :: Mission et colonies


 



Pour en finir avec

la « concurrence des mémoires »





De la libération d’Auschwitz à Soweto et ailleurs


Deux années-tournant :
1945 et plus haut dans le temps, 1492.  

1945. La libération du camp d’Auschwitz marque l’abattement de tous les racismes, et dévoile en même temps dans l’anti-hébraïsme et l’anti-judaïsme une racine immémoriale de ce qui est devenu le racisme, en premier lieu le racisme antisémite et avec lui tous les racismes. Cette étape proprement dite remonte à l’époque de l’Espagne inquisitoriale, à la péninsule ibérique d’alors.

Jusqu’à présent on peut distinguer cinq temps principaux de l’antisémitisme, se superposant les uns aux autres en couches, sans s’annuler : 1) celui de l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, le Tout Autre qui dérange ; 2) celui de la chrétienté, y ajoutant et l’idée de substitution de l’Église à Israël, et plus tard l’accusation de déicide ; 3) celui de l’islam, faisant fonctionner l’idée de substitution sur le mode de la « dhimmitude » — valant d’ailleurs aussi contre les chrétiens qui eux non plus ne s’assimilent pas —, avec ses glissements (comme l’invention de signes distinctifs que reprendra la chrétienté puis le IIIe Reich) ; 4) celui de la modernité développant dès l’Espagne de l’Inquisition et justifiant depuis l’ère des Lumières les thèses racialistes qui déboucheront sur l’antisémitisme raciste proprement dit — envisageant une inassimilabilité biologique ; 5) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

C’est au moment où l’Inquisition « racialise », « ethnicise » l’anti-judaïsme, en attribuant au « sang juif » le fait que les marranes, ces juifs convertis au christianisme de force, ne pratiquent pas exactement le christianisme catholique comme on l’attend d’eux ; c’est à ce même moment que des navigateurs portugais, les premiers, vont ramener des côtes d’Afrique, à l’instar de leurs ennemis musulmans, des esclaves, d’abord quelques-uns, puis de plus en plus.
Auparavant, le 8 janvier 1454, le pape Nicolas V a publié une bulle autorisant par écrit le roi du Portugal et à travers lui, les autres souverains européens, à pratiquer massivement la traite et l’esclavage des Africains.


1492. Achèvement de la reconquista espagnole. Expulsion des juifs d’Espagne. 1492. Les navigateurs de la péninsule ibérique ont découvert l’Amérique. La réduction en esclavage des populations locales semble ne pas satisfaire l’exigence économique, d’où l’importation de populations d’Afrique en quantité de plus en plus industrielle.

Injustifiable religieusement et théologiquement. D’où la mise en place progressive d’une classification raciale — initiée en partie dans l’anti-judaïsme —, facilitée par la couleur de la peau ; où l'on invoque, par une mauvaise exégèse, le récit biblique de Noé et de Cham ; et où hélas le judaïsme, par l’autorité des textes de certains rabbins blancs, a contribué lui aussi au « noircissement » de Canaan qui justifierait la violence raciste contre les Noirs et qui retomberait, par ricochet, sur les juifs. Cette « exégèse » regrettable sera bientôt justifiée et entérinée par… les philosophes des Lumières, qui s’accordent à admettre la « hiérarchie des races » (cf. Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, PUF, 2002) — au sommet de laquelle trônent les Européens ! (On est loin du temps où Aristote sait encore que « l’Égypte est le berceau des Mathématiques » et que « les Égyptiens étaient excessivement noirs de peau » ou du temps où Hérodote, témoin oculaire, note que « les anciens Égyptiens ont la peau noire et crépus les cheveux. »)

Le point de désaccord entre philosophes des Lumières ne porte pas sur la question de la « hiérarchie des races » (ils sont d’accord en cela !), mais sur la question de savoir s’il y a « monogénisme » (une seule souche humaine à l’origine) : position allant de Buffon, maître en cela de la plupart des autres, à Kant inclus — ou « polygénisme » (plusieurs souches humaines à l’origine) : en tête des « polygénistes », Voltaire, buffonien comme ses confrères, mais trouvant que le maître est trop inféodé au récit biblique donnant une origine humaine unique. Pour lui, « il n’est permis qu’à un aveugle, de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains, soient des races entièrement différentes. » (Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, "Introduction", § 2, éd.
Garnier/Bordas, p. 6.) Cela dit, ils sont tout de même doués de raison : « ...des singes, des éléphants, des nègres, (...) semblent avoir tous quelque lueur d’une raison imparfaite » (Voltaire, Traité de métaphysique, 1739). Reste que « la race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre comme la race des épagneuls l’est des lévriers (...). On peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est très inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention, ils combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique comme les éléphants et les singes ; ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux Blancs et pour les servir. » (Voltaire, Essai sur les mœurs…, op. cit.)


Cela dit, les philosophes des Lumières sont contre l’esclavage, nous a-t-on enseigné sur les bancs de l’école. Voire !

Est-ce du fait de son « monogénisme » que Buffon semble être si… humain ? — :  « Quoique les Nègres aient peu d’esprit, ils ne laissent pas d’avoir beaucoup de sentiment, ils sont gais ou mélancoliques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la manière dont on les traite ; lorsqu’on les nourrit bien et qu’on ne les maltraite pas, ils sont contents, joyeux, prêts à tout faire, et la satisfaction de leur à âme est peinte sur leur visage ; mais quand on les traite mal, ils prennent le chagrin fort à cœur et périssent quelquefois de mélancolie : ils sont donc fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, et ils portent une haine mortelle contre ceux qui les ont maltraités ». Etc. On pourrait multiplier ce genre de citations et autres horreurs…

L’ «humanisme» buffonien n’est sans doute pas le fait de son seul «monogénisme» puisque «polygéniste», Voltaire est réputé être abolitionniste, nonobstant ses actions dans quelque compagnie nantaise de trafic triangulaire…

Il n’est pas jusqu’à Hegel (qui n'est pas «polygéniste»)  et sa lignée, plus tard, pour confirmer encore cela, soutenant après d’autres un type d’options « abolitionnistes, à terme » ; Hegel qui soutien que « l’unique rapport essentiel que les nègres ont eu, et ont encore avec les Européens, est celui de l’esclavage. Les nègres n’y voient rien de blâmable. » (Hegel, La raison dans l’histoire, trad. fr., éd. 10/18, p.259.) D’où probablement l’absence de gêne de Hegel à s’enthousiasmer pour Napoléon — qui rétablit en 1802 l’esclavage, aboli en 1794 par la Révolution française sous la pression de Haïti, et rétablit le Code Noir émis une première fois par Louis XIV / Colbert en 1685, et durci par Louis XV, le roi bien-aimé des philosophes, sans qu’ils n’aient émis la moindre protestation ! Rétabli par Napoléon en 1802, il implique l’interdiction des mariages "mixtes" et de l'accès aux Noirs du territoire du pays des Droits de l’Homme !

Tous, dans la philosophie des Lumières, sont en principe contre l’esclavage "des Nègres" (certains, comme Montesquieu, avec humour — comme s’il y avait de quoi rire ! — : on connaît le fameux chapitre 5 du livre XV de L’Esprit des Lois, que l’on ne lit jamais jusqu’à la fin). Nombre d’entre eux estiment donc que les choses peuvent «évoluer», que les «races inférieures» peuvent être «éduquées» ; ceux-là préfigurent l’aile « progressiste » de la colonisation qui ne dira pas autre chose (cf. Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc, éd. Complexe, 2002) ! Aucun ne met clairement en doute la fameuse «hiérarchie des races» — à l’exception de ceux qui se refusent à classifier ainsi l’humanité : ainsi des protestants puritains et piétistes anglo-saxons, tels des quakers (cf. Louis Sala-Molins, op. cit., p. 265, n. 15), les premiers abolitionnistes effectifs, puis des méthodistes.

On pourrait multiplier les citations (cf. pour cela Louis Sala-Molins, op. cit.), qui contribuent hélas peut-être à expliquer le fait que l’Europe héritière des Lumières ait si mal résisté au racisme du XXe siècle, quand les juifs (que Voltaire estime à peu près autant que "les Nègres" — cf. son Essai sur les mœurs…, op. cit.) étaient censés « métisser sa pureté », qu’elle préservait par des voies qui s’appelleraient apartheid dans les colonies et ex-colonies jusqu’à la fin du XXe siècle. Était-elle convenablement armée intellectuellement pour résister efficacement contre Auschwitz, cette Europe, ainsi que notre pays, la France, qui ne peut plus que promettre «de ne jamais oublier ce qu’il n’a su empêcher» (J. Chirac, 25.01.05) ?

Et quand le racisme a été abattu en 1945, a-t-on été intellectuellement assez armé pour en saisir toutes les conséquences ? Ce qui a continué de se passer dans nos colonies permet d’en douter ; ce qui continue de se passer dans bien des attitudes, même officielles, et des discours, s’apparentant à ce qu’ailleurs on intitule à juste titre « révisionnisme » ou « négationnisme », permet d’en douter.

Et pourtant, c’est bien le racisme qui a été abattu en 1945. Le racisme antisémite en premier lieu, et tous les autres avec. Comme on conçoit un trouble devant le non-bombardement des lignes de chemin de fer menant à Auschwitz, on doit constater que l’apartheid a survécu 50 ans, dans des pays vainqueurs, comme l’Afrique du Sud, et la France a continué à considérer comme des non-citoyens, soumis éventuellement aux travaux forcés, pour ne rien dire de la chicotte, des populations entières de son Empire

Il est incontestablement insupportable que certains opposent parfois la douleur née du racisme anti-Noirs à celle née du racisme antisémite, l'un étant en outre probablement à la racine de l'autre, puis réciproquement. Il est tout aussi insupportable qu’on laisse passer — sans compter l’humour raciste que l’on est souvent forcé de supporter comme dans certaines grimaces simiesques censées devoir être prises au second degré ! —, des discours minimisant — fût-ce discrètement — le tort immense occasionné par les systèmes, esclavage, colonisation, néo-colonialisme, liés au racisme (ne trouve-t-on pas trace d’un tel discours minimisant depuis les manuels scolaires — fait montré et dénoncé par exemple dans le site http://perso.wanadoo.fr/yekrik.yekrak — jusqu’à certains ouvrages «négrologiques»… ?!) —, racisme pourtant abattu, il y a 60 ans, en 1945, de telle sorte qu’il ne peut plus être minimisé, non plus que ses conséquences ni la profondeur des abîmes qu’il a ouverts.

Mais les conséquences du souvenir de l’horreur totale d’Auschwitz peuvent-elles être toutes saisies ?


Esclavage, origines, conséquences

Le débat sur l’esclavage et ses suites semble heureusement relancé. Il y a besoin, urgent, de débloquer la parole sur le sujet.


Je suis dubitatif quant à bien des éléments de réponse proposés aux questions qui se posent — comme par exemple la réponse que suggère Laurent Lemire à la question «Pourquoi les Noirs ont-ils été les victimes du système?» («La vérité sur la traite des Noirs» — «Pourquoi les Noirs ont-ils été les victimes du système?» Nouvel Observateur n°2104, semaine du 03/03/2005 au 10/03/2005) : «résistance physique, notamment adaptation au milieu épidémiologique américain où sévissent la rougeole et la variole, force physique, faible coût, etc.»). Je propose, ci-dessous un élément d’explication lié au départ à la non-participation à un Empire unifié et puissant, et donc protecteur.

On a un exemple similaire antécédent : les Slaves. Voilà plusieurs peuples rassemblés sous un seul vocable : «les Slaves». Sans parler de leur culture, de leurs traditions, etc., qu’ont-ils de commun qui leur ait valu ce vocable ? D’avoir constitué à une époque antécédente un réservoir d’esclaves ! Latin slavus (= esclave) — devenu «Slave».

En bref, des raisons historiques vraisemblables en sont qu’ils ont accédé à une dimension de puissance impériale et à une religion d’Empire (qui scellait les structures impériales) plus tard que les autres. Les Empires, qu’ils soient arabes ou persans et de religion musulmane, ou romains et de religion chrétienne (mais aussi auparavant perse sassanide, etc.) protégeaient de fait ceux qui de par leur religion entraient dans leur sphère d’influence. L’institution de l’esclavage n’était contestée que de façon non radicale. Les réalités économiques voulant que… — les populations hors zones impériales, en clair celles des zones «païennes», peu unifiées et donc de faible puissance, étaient la proie des nécessités des Empires.

Le commerce des humains n’était considéré, les concernant, que comme moyennement dramatique. Premier réservoir, donc, les Slaves non-christianisés. Deuxième réservoir important, les Africains non-christianisés (les Éthiopiens en étaient en principe exclus par leur christianisme) — ou mutatis mutandis, non-islamisés.

La mémoire a des continuités redoutables. Le racisme nazi concernant les Slaves peut aisément s’enraciner dans cette mémoire enfouie ; les caractéristiques physiques des Slaves semblant plutôt difficiles à distinguer de celles des Germains. L’esclavage infériorise collectivement sa victime dans le regard du «maître».

Le tournant de 1492 a entériné la «biologisation», la «racialisation» des différences religieuses. L’Inquisition espagnole distinguait les chrétiens d’origine juive convertis bon gré mal gré, les «marranes» — convertis plutôt «mal gré»en l’occurrence — ; distingués par leur «sang», dont «le manque de pureté» (la limpieza de la sangre) expliquait le particularisme religieux. On l’a dit, 1492 voit non seulement l’expulsion des non-chrétiens d’Espagne, mais aussi la découverte de l’Amérique, où bientôt les nécessités économiques impliqueront l’usage abondant de réservoirs d’esclaves. Le «réservoir» slave est à cette époque «asséché» par la christianisation de ses zones.

Qu’à cela ne tienne, un autre «réservoir» païen subsiste, toujours fonctionnel pour les musulmans, le «réservoir» sub-saharien. La péninsule ibérique emboîtera le pas à son concurrent musulman.

Précisons qu’il n’est pas question de se hasarder à quelque uchronie, cette façon de jouer des «si» en histoire : «si» les choses s’étaient passées autrement les «Blancs» n’auraient pas eu les préjugés (qui n’ont pas complètement disparu) qu’ils ont eu et les «Noirs» n’auraient pas connu ce sort. Probablement, mais les choses se sont passées ainsi, dans un temps qui fut ce qu’il a été. (En regard de quoi devrait pouvoir, sans rien excuser, se désamorcer une des racines d’une amertume antillaise éventuelle à l’égard du continent africain :) N’oublions pas qu’alors, d’époque immémoriale, la vente des esclaves est un fait acquis, contesté par quasiment personne : c’est en général le sort des captifs de guerre. Sort habituel, d’où la participation de potentats africains à la vente d’autres Africains, comme auparavant ici et ailleurs à un niveau interne. Rien de très extraordinaire, n’était l’augmentation significative, consécutive à la «demande» (mondialisée…), entraînant l’augmentation artificielle du nombre des guerres dites tribales en vue du nombre de captifs «à vendre». (Un cycle encore souvent entretenu, mutatis mutandis, à notre époque. Qui ignore en effet l’appui des grandes sociétés occidentales, les sociétés françaises n'étant pas en reste, et des pouvoirs, à des dictatures, ou à des rebellions contre des démocraties ?)

Aspect non-prévu : la question «raciale». Puisque les puissances chrétiennes européennes ont jugé de leur devoir de baptiser leurs esclaves, se pose un nouveau problème, théologique : chrétiens, sont-ils encore esclaves ? La réponse économiquement fonctionnelle sera «raciale». La question «raciale» ayant déjà joué pour expliquer le christianisme particulier des chrétiens d’origine juive, les «marranes», elle reprendra du service en regard de la couleur de peau des esclaves d’origine africaine : c’est cette couleur précisément qui les marquera comme esclaves, indépendamment de leur religion — et les désignera, via leur infériorisation esclavagiste, comme «de race inférieure», cela, donc, jusque chez des philosophes des Lumières  (voir ci-dessus).

Effet non prévu par les potentats africains commerçant avec les Européens : ils ont la même couleur de peau que le «produit» qu’ils trafiquent. Ils seront dès lors à terme stigmatisés eux aussi comme «inférieurs». Et cela deviendra une habitude, comme pour les Slaves face aux Germains, et une habitude admise par les deux parties ! On est loin de l’Antiquité égyptienne noire, aux origines des développements de la civilisation du bassin méditerranéen ; on est loin aussi du respect médiéval de l’Éthiopie du mythique prêtre Jean…

Est née une vision hiérarchique des «races» quasiment inconsciente, qui anime même des meilleurs parmi les humanistes, notamment ceux qui sont parmi les initiateurs de la colonisation, poursuite «civilisatrice», sur place, du rapport noué à travers l’esclavage. (Avec, tout de même un résultat positif préalable pour l’humanité en général : la prise de conscience à travers l’énormité de cet esclavage-là, de l’illégitimité de tout esclavage.)

En attendant, les potentats locaux au service des «Blancs» poursuivront leurs relations, toujours hiérarchiques, qui subsisteront, pour n’être jamais dénoncées, même dans la décolonisation, sous la forme, concernant la France, de ce qui deviendra ce qui a été appelé Françafrique.

Une gestion hiérarchique à base redoutable, qui est aujourd’hui dénoncée par les Africains, que ce soit dans la crise franco-ivoirienne, dans la crise franco-togolaise, ou ailleurs déjà et bientôt, et de plus en plus.

À l’heure ou l’on s’interroge en Europe à juste titre sur les catastrophiques non-dits coloniaux qui hantent jusqu’aux manuels scolaires, dénoncer en même temps la façon dont les soubresauts de la libération produisent des effets désagréables, notamment pour les «Blancs», est contradictoire. Ou en d’autres termes, cela ressemble fort à l’attitude de colons humanistes qui auraient demandé un emploi plus modéré de la chicotte — en vue au fond de maintenir les choses en l’état !

Le temps d’une rupture, serait-elle provisoire, est en passe d’advenir avec la génération qui monte. Elle sera rendue inévitable par la perpétuation, souvent inconsciente, des attitudes «de colons», humanistes certes, attitudes issues des temps passés. On s’est penché à juste titre sur les crimes racistes intra-européens. On n’a pas encore vraiment regardé en face leurs effets coloniaux et post-coloniaux.

Ce déficit transpire en Afrique dans  divers symptômes.  Sans compter les moments carrément épouvantables. Ainsi l’armée française tuant en novembre 2004 à Abidjan plusieurs dizaines de civils, drame affreux en soi, et de plus souligné par le rôle catastrophique de sa communication avec sa «vingtaine» de morts concédés sans un mot de regret, et par le relais exécrable de ses médias laissant à penser que décidément une vie ne vaut pas une vie. Et tout cela offre aux Africains le signe — heureux finalement — que la liberté, leur liberté, inaliénable, ne saurait leur être octroyée par quelque ancien dominateur que ce soit.


Les religions face à l’esclavage

Autre question posée actuellement : «Les marchands juifs participent-ils à la traite atlantique?» (Nouvel Observateur, ibid.), si la réponse est évidemment globalement : non — pour les raisons que l’on va voir —, comme l’écrit Laurent Lemire (ibid.) à l’appui de l’article 1 du Code noir, est-il opportun de préciser : «A La Rochelle, Nantes et Bordeaux, de grandes familles protestantes ont en revanche prospéré grâce au commerce triangulaire» ? Non qu’il n’y ait pas un élément de vérité en cela. Mais : 1°) est-il opportun de lever la stigmatisation d’une minorité en en désignant une autre qui était loin d’avoir le monopole d’une pratique commune peu remise en cause (cela vaut naturellement dans toutes les religions d’alors et pour les protestants aussi bien que pour les juifs) ? 2°) Qu’en est-il du protestantisme «des familles protestantes» en question ? : 1685, date de la promulgation du Code noir est aussi la date de la révocation de l’Édit de Nantes. Les protestants qui veulent continuer à l’être doivent quitter le territoire, comme l’article 1 du Code noir requiert l’expulsion des juifs des colonies. 3°) Selon les articles 2 à 8 du même Code noir, «tous les esclaves (…) seront baptisés (...) dans la religion catholique» (art. 2) ; sera interdit «tout exercice public d’autre religion que la catholique» (art 3) ; «ne seront préposés aucuns commandeurs à la direction des nègres, qui ne fassent profession de la religion catholique (…)» (art. 4) ; suivent l’interdiction du trouble du culte catholique (de la part de ceux de la «religion prétendue réformée» - art. 5) l’obligation d’observation des fêtes catholiques (art. 5-7) et l’interdiction aux non-catholiques de «contracter (…) mariages» (art. 8). 4°) Si l’on ajoute à cela le fait qu’au-delà du protestantisme d’origine de certaines familles, le protestantisme pris au sérieux est à l’origine de l’abolition — : Lemire précise que c’est « sous l’impulsion des Quakers américains que l’abolitionnisme s’organise de manière plus efficace surtout en Angleterre: en 1807, le Parlement britannique interdit la traite» ; les quakers sont des protestants radicaux, auxquels il faudrait ajouter ces autres protestants exigeants que sont les méthodistes —, on est en droit de se demander si la précision concernant la minorité protestante persécutée dans ce passage disculpant à juste titre la minorité juive est vraiment opportune. Bref la pratique de la traite et de l’esclavage, et leur non-dénonciation claire, sont indépendantes de la religion d’appartenance et sont assez communément admises (ainsi dans son article «Colbert parlait de "meuble"», Marie Lemonnier regrette à juste titre «l’obscène silence des philosophes des Lumières» - cf. supra pour les philosophes)…

La pratique de la traite et de l’esclavage a été le fait des nations européennes et de leurs peuples, catholiques ou protestants ou autres, quand ils étaient tolérés, comme en Hollande pour les juifs. Les religions établies quelles qu’elles soient n’en ont pas empêché la pratique.

Mais en revanche, l’abolition n’est peut-être pas indépendante de la prise au sérieux de certaines exigences religieuses !

Un article de Gilles Manceron («L’exploitation raciste d’un crime contre l’humanité»Le Monde, 05.03.05), fournit un certain nombre de précisions utiles. Je le cite : «La traite a été organisée aux XVIIe et XVIIIe siècles à partir de tous les ports de mer français par le pouvoir royal, en particulier sous le règne de Louis XIV par le ministre Colbert, qui a confié la traite royale à des compagnies d’Etat et encouragé la traite privée par des primes aux négriers. Dans les colonies, terres de racisme et d’arbitraire, le premier article du Code noir de 1685... interdisait la présence des juifs (même si celle-ci y a été, en plusieurs lieux et époques, tolérée).
Il n’y a pas eu, si on considère l’ensemble des armateurs et des ports, une proportion importante d’armateurs juifs : on ne trouve guère qu’à Bordeaux, principal port négrier français au XVIIIe siècle, une minorité d’armateurs de traite juifs d’origine portugaise (environ 20 %).
Ce qui n’est pas le cas ailleurs, en particulier à Nantes, principal port français de traite au début du XIXe siècle, lors de l’apogée de ce trafic. Et aucun juif ne figurait parmi les capitaines de navires négriers (parmi lesquels, en revanche, on trouvait une proportion importante de Bretons...).
Des travaux récents ont conclu à l’influence de familles juives tolérées à Saint-Domingue sur un défenseur des droits des "libres de couleur" et adversaire de l’esclavage comme Julien Raimond, qui joua un rôle important à Paris dans la préparation de la première abolition de 1794. Et rappelons que c’est Napoléon qui, après la Révolution, a rétabli l’esclavage, lequel s’est poursuivi sous Charles X et Louis-Philippe jusqu’à son abolition en 1848 par un gouvernement républicain comprenant pour la première fois deux ministres juifs.»

Gilles Manceron nous rappelle donc que non-seulement aucune minorité n’était en pointe dans la pratique, mais qu’il y avait un monopole de l’État royal et colbertiste — auquel pouvaient participer des privés, parmi lesquels éventuellement, on le comprend, des descendants des minorités exclues. Mais donc, qu’en est-il du judaïsme des descendants de juifs portugais et du protestantisme des descendants de protestants qui participent à la traite royale ? L’article 1er du Code noir, on l' avu, interdit la présence des juifs dans les colonies (ils n’y sont donc, qu’exceptionnellement et très précairement tolérés). Les articles 2 à 8, on l'a vu aussi,  sont pour le moins restrictifs quant à la présence protestante ! Et 1685 (cf. supra), date de la promulgation du Code noir, est aussi la date de la révocation de l’Édit de Nantes. Les protestants officiellement n’existent plus, et ne sont donc plus tolérés comme ils l’étaient relativement dans le cadre de l’Édit de Nantes. Ceux qui s’obstinent à ne pas avoir disparu, les «opiniâtres», sont condamnés — les hommes aux galères, les femmes à la prison, les pasteurs à mort. Ceux qui le peuvent quittent donc le territoire, seul moyen, malgré que cela soit interdit, de subsister comme protestants. (Quant aux Bretons signalés par Manceron, rien d’extraordinaire qui soit à stigmatiser spécifiquement, on le comprend : ils sont forcément nombreux parmi les marins !)

… Et pourtant, pour en rester aux minorités, les unes comme les autres ne remettent pas beaucoup en cause, au plan théorique (non plus que les catholiques majoritaires), une pratique à laquelle elles ont naturellement peu part du fait de l’ostracisme dont elles sont victimes.

Et le fait que les philosophes les Lumières eux non plus ne fassent indubitablement pas grand bruit (leur «silence obscène») — le tremblement de terre de Lisbonne les bouleverse manifestement bien plus — laisse à penser que tout cela s’est passé sans grand trouble : on faisait avec, et on dormait quand même, quelle que soit sa religion ou sa non-religion (et il ne faut pas négliger non plus la réalité d’une traite musulmane — que le dossier du Nouvel Observateur note aussi — qui n’est, jusqu’à aujourd’hui, pas toujours abolie – par ex., entre autres, au Soudan). À ce point, dans un premier temps, la question religieuse avait joué plutôt comme protection des bénéficiaires d’une religion universalisée (en gros les «monothéismes»), au déficit des autres, les «païens», «razziables» parce que moins protégés (comme les Slaves avant les Africains) — le racisme advenant a posteriori.

Ici, concernant ce qui se dit chez les philosophes, on va (peut-être malgré soi ?) jusqu’à conforter objectivement le fait ! — notamment dans la lignée de Buffon, assez généralement reçu, et de sa hiérarchie des races, qui donne à l’esclavage une base raciste étayée, avec une argumentation que la pratique n’avait pas reçue auparavant.

Tout cela jusqu’à ce que les consciences pointilleuses (sur lesquelles on ironise) des protestants puritains et autres piétistes (quakers et méthodistes en tête) anglo-saxons, ou les troubles dont témoigne le cahier de doléances de Champagney, en Haute Saône, ne viennent aiguillonner cette «douce» torpeur, et ne rejoignent les actes de révolte des «marrons», qui déboucheront bientôt sur l’indépendance de Haïti via le décret d’abolition par la Convention, de 1794, remis en question en 1802 par Napoléon — tandis que la seconde abolition française, celle de 1848, inclura le remboursement des ex-propriétaires pour la perte de leurs meubles !

Troublant tout cela, mais c’est de là que l’on vient. Bref, nul n’a à pavoiser pour un silence qui porte des échos jusque dans les silences d’aujourd’hui face aux crimes néo-coloniaux… Silence que l’Histoire risquerait de nous reprocher à notre tour.


Toussaint-Louverture

Toussaint-Louverture François Dominique (1743-1803), général et homme politique haïtien, chef du mouvement d’indépendance de l’île. Fils d’esclaves, de son vrai nom François Dominique Toussaint ou Toussaint Bréda. Né esclave le 20 mai 1743, près de la ville de Cap-François (actuel Cap-Haïtien) à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), Toussaint-Louverture est déjà affranchi en 1776 et a déjà lui-même affranchi un esclave noir. Lorsque la Révolution française éclate, toutes les classes sociales de Saint-Domingue exultent et espèrent tirer avantage de la situation. Des Droits de l’Homme, proclamés en août 1789, tous en France n’ont pas forcément saisi ces implications-là, malgré les Amis des Noirs comme Condorcet ou l’Abbé Grégoire.

Dans les colonies, l’article Premier de la Déclaration de 1789 a pourtant fait écho : « les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en Droit » — tous les Hommes. Toussaint Louverture représente comme un premier germe pour « la Ruse de la raison » dans l’Histoire qui verra advenir toutes les conséquences, universelles, de ce qui s’est proclamé là ! Des conséquences qui eussent pu surprendre les proclamateurs. Tous les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau. Et de là, même, tous les… Hommes, quel que soit leur sexe — ce que n’avaient pas forcément conçu non plus les proclamateurs ! De cela aussi la révolte haïtienne est dès lors signe avant coureur. La moitié féminine de l’Humanité n’accèdera en France au droit de vote en France qu’en 1945 ! Tandis que les « indigènes » des colonies n’y accèderont jamais — avant leur indépendance !

Toussaint-Louverture, donc, organise en 1791 un mouvement de révolte des Noirs contre les planteurs de Saint-Domingue et doit son surnom de Louverture aux brèches qu’il ouvrait parmi ses ennemis. Le 29 août 1793, le Commissaire Sonthonax, menacé de toute part, proclame la libération des esclaves dans la colonie afin de rallier les populations noires à l’idéal révolutionnaire.

Sous la pression de ce mouvement, la France révolutionnaire abolira l’esclavage. La Convention vote l’abolition de l’esclavage le 4 février 1794 et le 25 juin suivant, Toussaint Louverture rejoint avec ses troupes le général en chef Laveaux.

Ce qui permet aux Français à repousser l’invasion hispano-britannique. Ayant délivré le général Levaux assiégé dans Port-de-Paix, il sera nommé général en chef des armées françaises de Saint Domingue — le 1er septembre 1797 ; il installe progressivement un "pouvoir noir" sur la colonie. Avec l’adoption de la Constitution coloniale le 8 juillet 1801, Toussaint Louverture prend le titre de gouverneur général à vie. Il entreprend alors de réorganiser le gouvernement de Saint-Domingue et se montre bon administrateur.

Mais dès lors, Napoléon Bonaparte s’oppose à lui. Il envoie une forte expédition militaire qui débarque dans l’île en février 1802 sous le commandement de son beau-frère, le général Charles Victor Emmanuel Leclerc, pour rétablir le pouvoir français — au prix de quelles exactions ! Les troupes haïtiennes sont repoussées et Toussaint présente sa démission. Il est vaincu, capturé et accusé de conspiration.

Arrêté le 7 juin 1802, Toussaint est transporté immédiatement à bord d’un bateau qui fait route vers la France. Un arrêté des Consuls en date du 4 thermidor an 10 (23 juillet 1802) ordonne son transfert et son internement au Fort de Joux, dans le Jura. Il arrive dans la forteresse de Joux le 23 août 1802. Après la visite réglementaire chez le commandant de la place, il est conduit dans sa cellule. Celui que l’on surnommera le Précurseur meurt l’année suivante.

Dès 1801 avait été prise la décision de rétablir l’esclavage. La loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) décrète de la maintien de l’esclavage dans les colonies rendues à la France. L’indépendance d’Haïti est proclamée le 1er janvier 1804 au nom des Principes de la Révolution française.

La France devra attendra 1848 pour abolir l’esclavage — précédée par ses ennemis anglais abolissant la traite dès 1807 et imposant cette abolition à la France napoléonienne vaincue, au Traité de Vienne en 1815. La France révolutionnaire aurait pu faire figure de précurseur avec son abolition de 1794, précédée alors seulement des États américains du Vermont (1777), de la Pennsylvanie — sous la pression des quakers (1780), et le Royaume du Danemark (1792).

Tant que l’universalité de la liberté en Droit reconnue en 1789 ne sera pas advenue, l’Histoire mènera son combat. Elle le mène actuellement en Afrique. Propos du président ivoirien Laurent Gbagbo : « l’Afrique devra faire sa Révolution de 1789 en présence d’Amnesty International ». Ce sera donc laborieux, et moins violent, heureusement, plus conforme au contenu du principe universel proclamé en 1789.

Si l’Histoire est le processus de l’avènement de la liberté universelle (Hegel), procédant depuis la liberté du seul despote oriental de l’Antiquité, via la liberté de quelques-uns des époques grecque et romaine, jusqu’à la liberté de tous initiée par le christianisme et proclamée par la Révolution, toutes les potentialités de cet avènement ou de sa proclamation, dont sont porteuses à tour de rôle diverses nations, sont loin d’être advenues. Si chaque étape de ce développement procède dans un premier temps comme un germe au cœur de l’étape antérieure en déshérence, comme le christianisme naissant au cœur de l’Empire romain sur sa fin (qu’il ignore), le personnage de Toussaint-Louverture ne porte-t-il pas une signification déterminante dans l’avènement des potentialités de liberté universelle de la Révolution française, dont une part décisive éclot sous nos yeux dans l’Histoire de l’Afrique d’aujourd’hui contre l’opposition de la culture antécédente qui en a porté la promesse ?


Certes, on ne va pas proposer de rêver un rêve dont le débouché est sans doute hors l’histoire, qui n’aboutit malgré sa « ruse », celle de la « Raison » censée la conduire, qu’à des recommencements et des désillusions. La clef en est cachée en Dieu. Sachant cela, et du fait de cela, il n’est pas interdit de tenter un quotidien plus apaisé…


Concurrence des mémoires ?

Faut-il opposer souffrance à souffrance, racisme à racisme — où il n’y a place au contraire que pour de la solidarité ? Pourquoi deux racismes qui ont la même racine malsaine, qui n’en font au fond qu’un, ne pourraient-ils pas être combattus ensemble partout où ils se présentent ?

Et c’est pourtant possible, que l’on sache ! Deux exemples :

Martin Luther King :
"quand les gens critiquent les Sionistes, ils parlent des juifs. Votre propos est antisémite" / "When people criticize Zionists, they mean Jews, You are talking anti-Semitism." (extrait de "The Socialism of Fools: The Left, the Jews and Israel" / Le Socialisme des imbéciles: la Gauche, les Juifs et Israël, by Seymour Martin Lipset; in Encounter magazine, December 1969, p. 24).

Aucune raison qu’une telle parole du pasteur Martin Luther King ne puisse pas être assumée aussi par un Arabe. Je pense à ce vieil ami tunisien disant sa certitude que la revendication juive de la terre israélienne aurait pu être assumée de la part du monde arabe comme don d’hospitalité d’un peuple, palestinien, en droit de terre lui aussi.

Et deuxième exemple, plus récemment, qui n’est pas d’un héros et martyr comme Martin Luther King, certes, mais qui ne manque pas de signification pour autant : Steven Spielberg, qui s’est attaché à faire mémoire de la Shoah avec "La liste de Schindler", en 1993, a produit aussi, en 1997, un film peut-être moins connu, me semble-t-il, mais remarquable, dénonçant la traite esclavagiste, "Amistad".

L’un devrait-il s’opposer à l’autre ?!

Un livre récent, d’Olivier Le Cour Grandmaison (Coloniser exterminer, éd. Fayard), permet de repérer les recoupements, les entremêlements incontestables des dérives possibles entre les crimes produits par l’idéologie coloniale et l’idéologie nazie ! — c’est hélas ainsi : la chose est bien étayée — sous le terme alors admis d’ «extermination». Tout cela dévoile un abîme de mémoire quoi n’est pas prêt d’être levé ! Et qui est lourd de potentialités explosives. L’entremêlement des racismes depuis le XVe jusqu’au XXe siècle est inextricable, qui rend bien légère l’expression récente de «racisme anti-Blancs» !

Les nazis ne reprochaient-ils pas aux juifs de «métisser» la «race aryenne blanche», les juifs qui étaient «métissés» eux-mêmes, mêlés de ce «sang inférieur» qui coulait dans les colonies ? Le génocide juif (l’épouvantable débouché, plutôt que surgissement ex-nihilo, d’un processus dont a participé aussi l’idéologie coloniale) n’a-t-il pas eu un de ses «laboratoires» dans le projet d’ «extermination», aujourd’hui reconnu comme génocide, des Hereros dans la colonie allemande de Namibie (premier génocide du XXe siècle) ? Le comportement des Allemands en Namibie qui a vu une telle dérive était-il très original par rapport au comportement des autres colonisateurs dont les Français ? La déhumanisation qui caractérise la Shoah n'a-t-elle pas des racines dans la déhumanisation des esclaves qui allait jusqu'à leur refuser leur mémoire ? — : les déportations supposaient un brassage rendant impossible la communication dans les langues d'Afrique, on voulait même une éradication des origines allant jusqu'à l'effacement et au remplacement du nom !...

Reste un fait gênant pour tous, qui disqualifie définitivement la thèse d’une concurrence des mémoires : l’entremêlement des racismes depuis le XVe jusqu’au XXe siècle est inextricable.



R.P.



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Le problème de la colonisation

Par rolpoup :: jeudi 22 février 2007 à 8:02 :: Mission et colonies

 

 



Le problème de la colonisation

 

 

 

Le problème avec la colonisation, ce n’est pas tant la conquête, l’expansion, ni ses motivations, que la conviction largement répandue dans la mentalité européenne de l’époque concernant une véritable catégorisation raciale. L’expansion de « la » civilisation, en fait d’une civilisation, n’est pas chose extraordinaire. Ça c’est toujours fait.


C’est ce qui s’est passé au XVe siècle qui pose un problème particulier et original : la racialisation de la civilisation. Ce qui peut se résumer en trois faits parallèles. On peut les signifier en une date : 1492.


1) 1492 est, on le sait, la date de l’expulsion d’Espagne de ceux qui sont désormais réputés rendre impur de sang la « race » des Ibères : musulmans et juifs, dont l’origine est censée altérer « la limpieza de la sangre », la pureté du sang. D’où les persécutions des catholiques d’origine juive — pour cause de « sang impur » ! Persécution raciale donc, là où auparavant elle était religieuse.

 

1492 est aussi, on le sait de même, le point de départ de la conquête de l’Amérique avec deux conséquences :


2) La prochaine extermination (raciale : on s’appuie entre autres sur un doute quant à leur humanité !) des « Indiens ».


3) La déportation massive des « noirs » d’Afrique vers l’esclavage. On s’appuie pour cela sur des considérations raciales fondées sur la couleur de leur peau.

La nature du phénomène esclavagiste change radicalement et devient idéologiquement raciale, raciste donc. La nature des expansions impériales de même. Ce que l’on n’avait pas connu auparavant. Auparavant, les hommes « naturellement esclaves » d’Aristote, par exemple, ne l’étaient pas en fonction de la couleur de leur peau, mais de leur comportement soumis, non-libre (Aristote attribue aux « noirs » non pas la soumission, mais l’invention des mathématiques).

 

Le phénomène esclavagiste, universel déjà auparavant (tous les peuples ont connu la mise en esclavage des captifs), étendu à l’échelle de peuples entiers comme les Slaves (d’où leur nom signifiant : esclaves !), devient racial à partir du XVe siècle (l’islam auparavant appuyait la pratique sur la spécificité religieuse de ceux qui n’étaient pas musulmans, par sur la « race »).

 

Les extensions impériales de même : Rome a connu des empereurs non seulement d’origine romaine, mais aussi de Gaule, d’Espagne, d’Afrique...

 

Le tournant du XVe siècle est décisif, qui correspond à la naissance de l’antisémitisme racial et aux conquêtes coloniales européennes, marquées à l’origine des potentialités exterminatrices qui s’ensuivront : les réductions en esclavage et les génocides des conquêtes ont la même matrice raciste qui débouchera dans la Shoah, jusqu’au cœur de l’Europe au XXe siècle : il n’y a qu’à comparer le vocabulaire des conquérants coloniaux de fin XIXe-début XXe siècle et celui des acteurs de la Shoah : et pour être précis quant à la langue allemande (précisant que les Allemands n’ont aucun monopole en ce domaine), avec le génocide des Hereros dans la Namibie allemande (premier génocide du XXe siècle).

 

C’est précisément cela, un mythe de la « hiérarchie des races », qui disqualifie définitivement toute prétention d’exalter un quelconque rôle positif de la colonisation : outre que c’est faux (malgré les philosophes « des Lumières », les dictionnaires et autres manuels scolaires européens du début XXe siècle), il est irrémédiablement négatif d’inculquer à quiconque, au nom de « la » civilisation, qu’il est, par nature, inférieur — voué éventuellement à ne devenir égal qu’au terme de la « mission civilisatrice » qu’on se propose d’exercer à son égard. Ce sous-entendu de la loi (l'ex-loi) du 23 février 2005 (et notamment son article 4 sur l’enseignement des « aspects positifs de la colonisation ») est donc non seulement faux, non seulement en induit l’aspect « dictatorial » (dicter aux historiens ce qu’ils doivent trouver), il la met en outre en contradiction avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, fondement de la République française : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

 

C’est de la conviction, initiée dans le puritanisme et le piétisme anglo-saxons, en premier lieu les quakers, puis les méthodistes et d’autres, que la dignité humaine, fonction de l’image de Dieu, est donc indicible, relevant de l’invisible — et sans lien avec des caractéristiques physiques genre taux de mélanine ! —, qu’est né ce qui deviendra ce premier article des Déclarations des Droits de l’Homme.

 

*

 


Annexe :


De l’ignorance de ce problème de base, le problème racial, naissent toute une autre série de problèmes, qui alimentent celui de la « concurrence des mémoires ».

 

Contre cela, ce problème central de la colonisation devra tôt ou tard être clairement dénoncé, et commence parfois à l’être.

Par exemple, dans sa recension du courrier des lecteurs du Nouvel Observateur n° 2146-2147 (22-29.12.05), Jean-Marcel Bouguereau cite un lecteur, « Philippe Gacon, qui évoque le rôle des élites locales, "celles qu’ont créées l’ancien colonisateur, restées ses hommes de main et prolongeant l’ancienne domination. (...) Même quand elles ont rompu, les élites sont bien un produit colonial, car elles sont restées emplies de la façon de penser et d'agir de l’ancien colonisateur. N’ayant connu que sa brutalité, ils l’ont retenue dans leurs manières de gouverner. C'est le cas de Sékou Touré ou du FLN". Pour P. Gacon, "le fait d'être un système d’asservissement et d’avilissement basé sur une idéologie raciste était la nature de la colonisation, et il n’y a là rien d’‘ambigu’. Si le massacre n'était pas nécessairement sa raison d’être, il était sa condition d’existence. (...) Aimé Césaire posait cette question dans vos pages il y a peu : où Hitler a-t-il appris le racisme ? Réponse : à l’école". Et notre lecteur de rajouter "la dernière offensive du colonialisme, c’est le nazisme. Il n'y a pas d’idéologie nazie : c’est tout simplement l’idéologie colonialiste, celle où chacun est à sa place, les supérieurs en haut et les inférieurs en bas dans le respect de chacun" ».

 

Là se trouve probablement une piste pour la résolution des difficultés connexes concernant et la loi du 23 février et la « concurrence des mémoires » : la spécificité de la Shoah est — « la dernière offensive du colonialisme, c'est le nazisme » — de l’ordre de l’aboutissement, de l’indicible aboutissement. Le nazisme, « c'est tout simplement l'idéologie colonialiste », mais poussée au terme de sa logique. Quand on aura regardé cela en face, on aura accompli un grand pas.

 

Ainsi le grand scandale serait de ne remettre en question cette insupportable loi de février 2005 qu’en remettant en question en parallèle (comme certains le demandent) les lois Gayssot du 13 juillet 1990 et Taubira du 21 mai 2001 — qui sont à peu près l’inverse de la loi de février 2005. Il ne suffit pas de dénoncer la forme de la loi de février 2005 (imposer aux historiens des conclusions à leurs recherches — ce que ne font pas les lois Gayssot et Taubira) ; il faut aussi dénoncer l’essence de la loi de février 2005, qui est la cause de la forme prise (l’essence « orwellienne »). Concernant les lois Taubira et Gayssot, il s’agissait de tout autre chose : de dire qu’on appelle un chat un chat, un crime contre l’humanité, crime contre l’humanité et l’extermination nazie, extermination. Du même ordre que la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien comme un génocide.

 

Et puisque l’horreur de l’antisémitisme nazi (qui participe du racisme esclavagiste et colonialiste) a joué un rôle de déclencheur dans la reconnaissance de l’État d’Israël, il est une autre question qu’il faut ne pas occulter : celle du rapport entre sionisme et colonialisme.

Cela d’autant plus que plusieurs, craignant (crainte légitime) de voir assimiler l’État d’Israël à un État colonial, se croient obligés de défendre la colonisation pour le légitimer ! Il n’en est que plus urgent de distinguer sionisme et colonialisme. Il est urgent que les défenseurs d’Israël cessent de se croire obligés de confondre les deux dans leur défense du projet sioniste — et de risquer de discréditer leur cause en considérant les Palestiniens comme les colons considéraient les indigènes.

 

Tout comme il est urgent de délier le projet sioniste de la Shoah (et de couper ainsi l’herbe sous les pieds des délirants qui comme le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad ont du coup beau jeu de demander le transfert de l’État d’Israël chez les responsables de la Shoah, en Allemagne ou en Autriche). Le projet sioniste est antérieur à la Shoah. La Shoah comme aboutissement du racisme issu de l’esclavage et du colonialisme ne saurait justifier quoi que ce soit, pas même le sionisme (qui, de toute façon, la précède), a fortiori si l’on s’escrime à légitimer le colonialisme au nom d’un sionisme mal compris !

 

C’est ici qu’il me paraît utile de citer Martin Luther King : "quand les gens critiquent les Sionistes, ils parlent des juifs. Votre propos est antisémite" / "When people criticize Zionists, they mean Jews, You are talking anti-Semitism." (extrait de "The Socialism of Fools: The Left, the Jews and Israel" / Le Socialisme des imbéciles: la Gauche, les Juifs et Israël, by Seymour Martin Lipset; in Encounter magazine, December 1969, p. 24) ...

 

 

R.P.

 

 

 

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