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"Tu choisiras la vie"

Par rolpoup :: lundi 09 mars 2009 à 18:00 :: Temps d'exil

 


 

 


 

 

 


« J’ai mis devant toi la vie et la mort…

Tu choisiras la vie »
(Deutéronome 30, 19)

 

 

 

 

 

Au livre du Deutéronome :

29, 29 (28) Au Seigneur notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos enfants à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi.

 

30, 1 Et quand arriveront sur toi toutes ces choses, la bénédiction et la malédiction que j'avais mises devant toi, alors tu réfléchiras parmi toutes les nations où le Seigneur ton Dieu t'aura emmené:

2 tu reviendras jusqu'au Seigneur ton Dieu, et tu écouteras sa voix, toi et tes fils, de tout ton cœur, de tout ton être, suivant tout ce que je t'ordonne aujourd'hui.

3 Le Seigneur ton Dieu changera ta destinée, il te montrera sa tendresse, il te rassemblera de nouveau de chez tous les peuples où le Seigneur ton Dieu t'aura dispersé.

4 Même si tu as été emmené jusqu'au bout du monde, c'est de là-bas que le Seigneur ton Dieu te rassemblera, c'est là-bas qu'il ira te prendre.

5 Le Seigneur ton Dieu te fera rentrer dans le pays qu'ont possédé tes pères, et tu le posséderas; il te rendra heureux et nombreux, plus que tes pères.

6 Le Seigneur ton Dieu te circoncira le cœur, à toi et à ta descendance, pour que tu aimes le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, afin que tu vives;

[…]

11 Oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte.

12 Il n'est pas au ciel; on dirait alors: "Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?"

13 Il n'est pas non plus au-delà des mers; on dirait alors: "Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?"

14 Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique.

15 Vois: je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur,

[…]

19 J'en prends à témoin aujourd'hui contre vous le ciel et la terre: c'est la vie et la mort que j'ai mises devant vous, c'est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance,

20 en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t'attachant à lui. C'est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères Abraham, Isaac et Jacob.

 

*

 

« Tu choisiras la vie ». Quelle vie ? La mort n’est-elle pas le découché normal de la vie ? Peut-il être question de choisir la vie quand la mort est inéluctable ?

 

« Ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts où tu vas », écrit l’Ecclésiaste (9, 10).

 

Rien à rajouter à ce constat !

 

Quant à la religion, dont il est question puisqu’il s’agit de rapport à Dieu…

Et si elle avait simplement « été "sélectionnée" par l’évolution, ce qui expliquerait qu’elle imprègne aujourd’hui toutes les sociétés humaines. » (http://www.sciencepresse.qc.ca/node/22945) C’est ce que nous en disent psychologues évolutionnistes, et nombre de neurologues et biologistes. Une approche au cœur du best seller du biologiste anglais Richard Dawkins, intitulé en français : Pour en finir avec Dieu (livre par ailleurs très intéressant, quoique la partie parlant de la Bible (*) soit plus faible — mais un bon biologiste ne fait pas forcément un bon exégète…).

 

L’approche, que je trouve intéressante, présente la religion comme effet momentanément utile de la sélection naturelle… Utile… quoique ! « Tout le monde n’est pas d’accord » avec l’utilité évolutionniste de certains aspects de la religion, poursuit l’article de Science Presse que je viens de citer : « l’anthropologue Scott Atran, de l’Université Ann Arbor (Michigan), se demande par exemple en quoi la croyance en une vie après la mort est compatible avec le désir de survivre ici et maintenant, et de propager nos gènes vers la génération suivante.

Mais les arguments "pour" ont une saveur convaincante. La manière par laquelle le cerveau des enfants de moins de 5 ans explique le monde qui les entoure — magie et surnaturel — est similaire à la façon dont les adultes l’expliqueront. L’éducation et l’expérience nous enseignent certes à nous détacher des explications surnaturelles, mais ça ne nous quitte jamais totalement », expliquent des spécialistes dans le New Scientist.

« Mieux, derrière l’explication "Dieu", il y a un besoin omniprésent, celui d’associer illico presto une cause à un effet. Pourquoi cela ? Parce que c’est ainsi que fonctionnaient nos ancêtres animaux, depuis des centaines de millions d’années : vous voyez quelque chose bouger, vous présumez que c’est un prédateur et vous fuyez tout de suite. Cause et effet : c’est une stratégie de survie qui s’est avérée payante ! » (Ibid.)

 

Autant dire tout de suite que pour moi, parler de « cause », dans le cadre d’une idée de cause à effet, à propos de Dieu, ne semble pas satisfaisant, pas plus que de parler du terme d’un « process ». Autant de façons d’en faire une notion utilitaire, une hypothèse en attendant une meilleure explication — quand par-dessus le marché, la dite « meilleure explication » est apparemment déjà en place ! J’avoue ne pas saisir l’idée qui veut que « Dieu » (et ici il vaut bien les guillemets), soit une hypothèse concurrentielle à celles des laboratoires de recherche ! …

 

Je retiendrais volontiers des théories évolutionniste de la religion que — je cite Daniel Baril, auteur d’un livre intitulé « La grande illusion » — : « la croyance au surnaturel découle en partie des mécanismes qui favorisent la cohésion à l’intérieur d’un groupe. Émile Durkheim lui-même a qualifié la religion d’"étendard du clan"; elle est le "symbole par lequel l’individu définit et maintient son appartenance à un groupe". La grande illusion, c’est cette inclination à croire à un agent extérieur qui orchestre la marche du monde. "Depuis toujours, on a cherché un sens aux catastrophes naturelles et aux drames qui surviennent dans la vie, comme s’ils étaient le résultat d’une intention, remarque Daniel Baril. Il est rassurant de penser qu’une logique règle l’ordre du monde."

Cette façon de voir a peut-être aidé l’humanité, même à ses balbutiements. "La croyance au surnaturel est une illusion sur le plan intellectuel, mais elle ne contrevient pas aux lois de la sélection naturelle. C’est pourquoi elle persiste." » 

(http://www.iforum.umontreal.ca/Forum/2006-2007/20061002/AU_2.html)

 

Ce serait là le sens de l’injonction biblique à choisir la vie, en relation avec l’observance de la Loi de Moïse — puisque c’est là que nous situe le texte. Avec même — j’allais dire — une « allusion » à la perspective évolutionniste : « Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance ». D’autant que le dernier verset du chapitre précédent, (ch. 29, v. 29) a souligné d’emblée : « Au Seigneur notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos enfants à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette loi »

 

Voilà un premier niveau de lecture de l’injonction « tu choisiras la vie », un niveau strictement collectif : l’observance de la Loi divine comme condition de survie du groupe.

 

*

 

Reste la prise à témoin du « ciel et de la terre » — qui peut renvoyer à toute autre chose. Je reprends ma référence à l’Ecclésiaste, lequel, me semble-t-il, n’a fait qu’être confirmé par le temps qui a dévoilé la fragilité minuscule de notre existence dans l’immensité « des espaces infinis ».

 

On estime aujourd’hui que l’Univers observable compte quelques centaines de milliards de galaxies de « masse significative », c’est-à-dire contenant quelques centaines de milliards d’étoiles. Ce nombre n’est toutefois pas limitatif, puisque le nombre d’étoiles des galaxies dites « naines », c’est-à-dire ne comptant « que » quelques millions d'étoiles, est difficile à déterminer du fait de leur masse et de leur luminosité « très faibles », et qu’en outre d’autres, trop lointaines, échappent à notre observation. L’Univers dans son ensemble, dont l’extension réelle n’est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies.

 

Bref, quelques centaines de milliards de galaxies de masse significative sans compter les galaxies moins grandes, et donc plus difficilement observables, et les autres qui nous échappent !

 

Notre galaxie, la Voie lactée, est une des centaines de milliards de galaxies observables, et de masse dite « significative ». La Voie lactée a une extension de l’ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces galaxies de quelques centaines de milliards d’étoiles.

 

Le soleil est une des centaines de milliards d’étoiles de cette galaxie, elle-même une parmi quelques centaines de milliards de galaxies semblables observables. Le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle nous nous questionnons sur tout cela aujourd’hui. Voilà qui ne fait que renforcer l’intuition de l’Ecclésiaste !

 

Le ciel et la terre, témoins, comme signe de Dieu — qui est toute autre chose qu’une hypothèse alternative à la théorie de l’évolution, hypothèse dont nous aussi, comme l’aurait dit à son « sire » un savant célèbre, pouvons bien nous passer !

 

« Ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts où tu vas », affirme donc l’Ecclésiaste (9,10) — soulignant à l’envi combien tout est vanité pour les minuscules créatures que nous sommes ! Minuscules dans l’infini, et cantonnées dans un temps bien bref, qui débouche inéluctablement sur le « séjour des morts » — où il n’y a « ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse »

 

L’Ecclésiaste en a conclu : « tout ce que tu trouves à faire sous ce soleil de vanité, fais-le »…

 

Conclusion, apparemment paradoxale : son constat aurait semblé pouvoir conduire aussi bien à un « à quoi bon ? » désespéré !

 

Or c’est aussi contre cela que s’inscrivent les textes, pensons à la conclusion de l’Ecclésiaste (« crains Dieu et observe ses commandements. C’est là tout l’homme » - ch. 12, v. 13) — et notre texte du Deutéronome.

 

« Choisis la vie » alors que l’intelligence que te donne la méditation de la Loi et de la création, et l’expérience de l’exil dont il est question dans le passage ; alors que tout cela te conduit à un inéluctable « à quoi bon ? » — aussi inéluctable que la mort à la fin de la vie…

 

D’autant qu’il apparaît à la réflexion que la vie se bâtit sur la mort. Pensons aux prédateurs carnivores, ou aux parasites, dont l’équivalent du « choisis la vie » est un évident combat à mort contre les créatures que sont leurs victimes et dont la mort et la souffrance sera la garantie de la vie, ou même simplement de la survie, des prédateurs ou des parasites…

 

Le philosophe Schopenhauer partait du même constat : le mal construit le monde, mais vu ce qu’est le monde, ce n’est pas pour le mieux. Tout cela est le fruit, non pas de la claire intelligence en route vers son dévoilement, ou dans le « process », comme pour les optimistes ; mais procède d’une volonté obscure, le sombre et tragique vouloir-vivre.

 

En résumé, dans un imaginaire, ou une spiritualité, évolutionniste, tout le monde est d’accord pour dire qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs : les premiers s’y résolvent, qui aiment bien l’omelette : au fond, si l’omelette est à ce prix, eh bien ! – passons-en par là.

 

Les seconds considèrent qu’au regard de ce qu’est l’omelette, il n’est pas si sûr que cela valait bien le coup de casser les œufs. Si ce sont là les douleurs de l’enfantement évoquées par Paul, eh bien ! — pour le dire comme l’Ecclésiaste, « l’avorton est finalement le plus heureux ».

 

Schopenhauer en concluait, raisonnablement, qu’il est donc préférable d’anéantir en soi le vouloir-vivre qui bâtit ce monde malheureux. Mieux vaut combattre ce vouloir-vivre, viser au bienheureux néant d’où il aurait mieux valu ne jamais sortir…

 

*

 

C’est là ce que ne dit pas le texte biblique. C’est la conclusion, qu’à partir du même constat, il ne tire pas !

 

On l’a entendu — au contraire : « tu choisiras la vie » ! afin que tu vives, « toi et ta descendance ».

 

Avec quel chemin de la vie, dans ce texte ? — : l’observance de la Loi.

 

Assumer quand même, en vivant selon la Loi, le vouloir-vivre que tout récuse. Tout, jusqu’à la conviction que rien de cela n’échappe à Dieu : « je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur : c'est moi, le Seigneur, qui fais tout cela » (Ésaïe 45, 7).

 

Eh bien, « tu choisiras la vie » !

 

D’emblée une remarque : le choix de la vie face auquel ciel et terre sont pris à témoin « contre toi », relève d’un véritable acte de foi ! Assumant l’annonce que « la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » (Dt 30, v. 14)

 

Car si l’observance de la Loi est chemin de vie, il s’agit tout de même de poser un acte de foi — face à ce qui semblerait s’avérer impossible ! Eh bien non, rien d’inhumain malgré les apparences : « la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur ».

 

Un texte, qui, pour les chrétiens, évoque spontanément l’Épître de Paul aux Romains, et la lecture qu’il en fait. Pour l’Apôtre la parole en question est le Christ — la parole faite proche en Jésus.

 

Exégèse apparemment bizarre — qui semble conduire bien loin du Deutéronome… Si ce n’est qu’on l’entende en rapport, précisément, avec la question de la proximité de la Loi, de la paradoxale simplicité du choix de vie qu’elle offre.

 

*

 

Où se résout peut-être la tension chrétienne — paulinienne en tout cas, et luthérienne — entre la Loi et la foi.


Un petit détour, où je me placerai dans une perspective calviniste, en cette année Calvin.

 

Calvin distingue trois usages de la Loi : l’usage pédagogique, l’usage politique et l’usage normatif.

 

Trois usages :

- Selon son usage pédagogique, la Loi produit en l’homme la conscience de son incapacité à accomplir ce qu’elle prescrit ou défend (exemple classique : l’interdit de la convoitise — qui peut dire être exempt de convoitise ? Son interdiction est pourtant un précepte du décalogue). Sous cet angle, la Loi sert de « pédagogue » pour nous conduire à recourir à la grâce de Dieu: reconnaissant n’être pas à la hauteur de ses exigences, j’en appelle à Dieu. Où l’on retrouve le « près de toi » que Paul lira comme référant à la proximité, la présence, de la parole de Dieu en Jésus.

- Selon son usage politique ou civil, la Loi a pour but de restreindre le mal dans la Cité et de promouvoir la justice. Elle fournit des principes, qui s’appliquent de façon analogique selon les temps et les lieux dans la vie civile et politique.

- Selon son troisième usage, la Loi devient chemin de libération. Notre libération est effectivement mise en œuvre par ce que produit en nous l’injonction de la Loi. Exemple : le commandement donné à Abraham, ou au peuple libéré de l’esclavage : « quitte ton pays », « sors de l’esclavage ». La libération qui est dans le recours à la grâce ne produit son effet que si elle reçue et donc mise en œuvre.

 

La liberté donnée à la foi seule qui reçoit la grâce — ce seul recours, selon l’usage pédagogique de la Loi — ; cette liberté ne devient effective que lorsque l’exigence de la Loi donnée comme norme suscite, parce qu’elle est entendue, la mise en route obéissante.

 

Où il faut répondre à une question que la fidélité selon la pratique juive pourrait voir apparaître : mais on ne sache pas que les chrétiens protestants, et calvinistes, pratiquent les mitsvoth — les 613 commandements de la Loi biblique — ?! Pas plus que les autres chrétiens…

 

Où il faut parler, à côté de trois usages de la Loi, de trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

 

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) et l’aspect judiciaire (dans la gestion de la vie le la Cité), sont perçus, quant à leur lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Mais ils peuvent varier dans leur pratique selon les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles). Une perspective calviniste considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. Cela vaut aussi pour l’aspect judiciaire : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

 

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances dans ce qui est l’usage normatif de la Loi.

 

Le troisième usage de la Loi, l’usage normatif, apparaît alors comme mise en œuvre de son aspect moral, comme injonction libératrice.

Où l’on retrouve les préceptes comme « lève-toi et marche » commandement adressé par Pierre au paralytique ; « sors de ta tombe » ; commandement adressé par Jésus à Lazare, « va pour toi » (Lekh lekha) commandement adressé par Dieu à Abraham — et « tu choisiras la vie », l’injonction libératrice que nous donne Moïse au Deutéronome.

 

Telle est alors la parole de Dieu donnée comme Loi, parole libératrice, créatrice d’impossible. C’est là le Dieu créateur de la Bible — et non pas une hypothèse en concurrence avec les laboratoires de recherche !

 

C’est devant un Dieu vivant que nous sommes placés… Dieu vivant et vivificateur par la Parole qui nous fonde comme êtres pour la liberté : « Tu choisiras le vie ».

 

 

R.P.,

AJC Draguignan, 09.03.09

 

 

 (* Et des questions de philosophie religieuse en général.)

 




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La Shoah et le Sacré

Par rolpoup :: mercredi 10 décembre 2008 à 11:00 :: Temps d'exil

 

 

 


La Shoah et le Sacré

 

 

 

 

 

I) Racines idéologiques de la Shoah

 

On peut distinguer plusieurs temps principaux de l’antisémitisme, se superposant les uns aux autres en couches, sans s’annuler — et qui ont conduit à la Shoah :

1) l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, le Tout Autre qui dérange ;

2) l’anti-judaïsme de la chrétienté, qui ajoute à l’antisémitisme de l’Antiquité l’idée de substitution de l’Église à Israël, et plus tard l’accusation de déicide ;

3) l’antisémitisme de la modernité qui développe dès l’Espagne de l’Inquisition et qui justifie depuis l’ère des Lumières les thèses racialistes qui déboucheront sur l’antisémitisme raciste proprement dit — envisageant une inassimilabilité biologique des juifs.

 

À quoi on pourrait ajouter :

4) l’anti-judaïsme de l’islam, faisant fonctionner l’idée de substitution sur le mode de la « dhimmitude » — valant d’ailleurs aussi contre les chrétiens qui eux non plus ne s’assimilent pas —, avec ses glissements (comme l’invention de signes distinctifs que reprendra la chrétienté puis le IIIe Reich) ;

5) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

 

 

II) Sacralisation

 

La Shoah, phénomène historique, a de ce fait des tenants historiques. Elle ne tombe pas du ciel. Les « trois couches » de l’antisémitisme européen que je viens de mentionner font partie de ce tissu historique, dans l’héritage duquel l’horreur qui a eu lieu a été rendue possible.

 

La couche la plus récente a mis en place le terreau vers le basculement dans l’innommable. Cette couche est dans l’idéologie qui s’est mise en place depuis le XVe siècle, initiant l’idée d’une « hiérarchie des "races" », qui deviendra un des impensés de la philosophie des Lumières, hélas ! Rappeler et affirmer cela, notamment en parlant de la philosophie des Lumières, c’est heurter de front un tabou, mettre en cause un des anciens piliers les plus « sacrés » de la civilisation européenne et moderne.

 

Ce fondement idéologique est celui sur lequel, en parallèle avec, et après l’abolition de l’esclavage, s’établira le système colonial, reposant à son tour sur le même mythe de la « hiérarchie des "races" » et qui n’a alors pas été remis en question.

 

Or, c’est cette même mythologie qui fondera le nazisme, nazisme qui en importera les effets au cœur de l’Europe. Aimé Césaire l’a montré de façon très forte dans un passage remarquable de son Discours sur le colonialisme.

 

Le mépris des « races inférieures » y bascule en folie exterminatrice. Où la Shoah porte sa spécificité irréductible, radicalement irréductible, pas même comparable à l’horreur des déportations esclavagistes. Quelque chose d’unique a eu lieu, un basculement radical : la volonté et la mise en place des moyens de la destruction systématique et totale d’un peuple — désormais dévoilés : d'où l'importance symbolique de la date du 27 janvier 1945, celle de la découverte du camp d'Auschwitz au jour de sa libération. Cela n’avait pas eu lieu de telle sorte avant.

 

Cette irréductibilité relève de la métaphysique (on a parlé de mal absolu). Ce constat conduit hélas souvent à une dérive : celle qui va de l’irréductibilité métaphysique indubitable à l’idée qui y serait liée, d’inaccessibilité quasi-totale à l’investigation historique. Cela renvoie naturellement à la dimension sacrée — ce sacré inversé en forme de « plus jamais ça » qui est devenu un des fondements centraux de l’Europe — de l’abîme du mal dévoilé par la Shoah, quand aucun autre sacré ne tient plus. N’oublions pas que cela a obligé l’Europe à refonder la philosophie, et même la théologie : qui ne sait pas qu’il y a un autre concept de Dieu après Auschwitz, selon le titre du livre de Hans Jonas ?

 

C’est là que se glisse l’élément qui fonde les dérapages vers les débats sur l’idée d’une « concurrence des mémoires » : le sacré, et ce sacré-là aussi, a tendance à déborder sur l’histoire — on parle bien d’une autre façon de l’ « histoire sainte » — bloquant donc, ou mettant de… sacrés obstacles à l’investigation historique. Cela d’autant plus qu’on redoute à juste titre les pseudo-historiens qui, sous prétexte d’accessibilité à l’investigation historique, se font fort de nier les faits historiques et les sources qui les attestent : j’ai nommé le courant qui prétendant procéder à une révision de l’Histoire a été intitulé révisionniste, et n’est que négationniste.

 

Ce sacré nouveau, paradoxalement, n’exclut pas l’anti-sémitisme, puisqu’il crée une catégorie abstraite de juifs qui relègue les juifs réels qui n’y correspondent pas à la nudité de leur humanité — dont on risque en permanence de se venger puisqu’ils ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux. Se met en place quelque chose qui ressemble à une sorte d’assomption de la Shoah dans une sphère j’allais dire «extra-terrestre», en ce sens que l’irréductibilité métaphysique rejoignant une indicibilité historique, on se rend incapable de déceler les racines qui ont conduit à cet abîme.

 

Or les racines immédiates sont bel et bien celles-là mêmes qui ont fondé idéologiquement l’esclavage moderne et la colonisation, à savoir le mythe de la « hiérarchie des "races" ». Il n’y a qu’à comparer, puisque c’est la même langue, le vocabulaire de l’Allemagne de la Shoah avec celui du 1er génocide reconnu du XXe siècle (depuis 2004 — avant c’était celui des Arméniens), celui des Hereros dans la colonie allemande de Namibie.

 

Ce mythe s’enracine dans la péninsule ibérique du XVe siècle, qui doutait de l’humanité des «Indiens» et se voyait autoriser (jusque par la voix du pape — Nicolas V) l’esclavage des noirs en fonction de la couleur de leur peau au moment où l’Inquisition «racialisait» l’anti-sémitisme (la limpieza de la sangre — la pureté du sang).

 

Où le révisionnisme aussi plonge ses racines dans un passé plus ancien que prévu.

 

Le mythe de la « hiérarchie des "races" » a été détruit en principe en 1945 avec l’abattement du nazisme, mais ses reliquats n’ont nullement disparu comme fondement métaphysique y compris de la civilisation des vainqueurs. Pensez que l’Afrique du Sud de l’apartheid est parmi les vainqueurs. Mais sans aller jusqu’à s’arrêter à ce cas extrême et trop facile, puisqu’il dédouane les autres, il n’est aucun des pays qui ait conservé des colonies après 1945, France incluse évidemment, qui n’ait conservé ce fondement de son Empire qui venait d’être abattu en Europe suite au dévoilement de son aboutissement innommable.

 

Nous voilà donc au cœur de la contradiction qui rend si complexes les crises euro-africaines : l’Europe a désormais comme fondement sacral essentiel ce « sacré » négatif, la Shoah, métaphysiquement irréductible, comme radical « plus jamais ça ». Or la Shoah est l’aboutissement, basculement en mal absolu, d’une idéologie qui est au cœur d’un des piliers, et même du pilier essentiel — ce fondement sacral antérieur, la pensée des Lumières — de l’universalisme européen, et particulièrement français.

 

Nous voilà donc avec un « plus jamais ça » comme notre « nouvelle » sacralité fondatrice !

 

 

III) Purgation

 

Sur cette base, on glisse à un phénomène de nouvelle inquisition : poursuivre quiconque aurait attenté ou serait soupçonné d’avoir attenté à ce sacré-là, à seule fin de garantir la propre pureté de la société inquisitrice !

 

Je prendrai l’exemple de l’attaque post-mortem du philosophe Cioran. On a découvert qu’il avait un passé fasciste. Qu’importe qu’il ait exécré ce passé dans toute son œuvre française, qu’importe que son œuvre française soit même bâtie contre ce passé…

 

Cioran mort est désormais suspect. Se met alors en place une façon, contre ce Cioran post mortem, de persister dans la suspicion sur ce qui serait une perpétuation voilée de son passé. Et pour certains peut-être de se prévenir ainsi eux-mêmes en contrepartie de toute potentielle mauvaise fréquentation. Chose d'autant remarquable que c'est précisément cette volonté d'occultation quasi totale d'un fondement repoussoir qui fait que la révélation post mortem ne grève nullement la lecture de Cioran.

 

Au contraire, comme le montrait déjà en 1996 le texte édité par A. Finkielkraut dans Le Messager européen, Cioran dès la fin des années 1940 ou le début des années 1950, se reniant catégoriquement — ce reniement fût-il grevé d'omissions —, fonde son œuvre ultérieure contre ce en quoi il refuse de se reconnaître. C'est son livre La Tentation d'exister qui, en 1956, signe littérairement avec le plus de rigueur son opposition à ce qu'il fut, « pensant contre soi » son abjection de ce qu'il fut, et notamment de ce qui fut son antisémitisme. C'est La Tentation d'exister qui donne ce texte « sur les juifs » rejetant la haine qu'il leur voua, cette haine qui fut telle qu'il n'ose même plus avouer à quel point elle exista. Rétrospection honteuse, exempte des déclamations complaisantes possibles encore seulement sur des fautes assumables, plutôt que perpétuation d'un antisémitisme, qu'absent ici du propos de Cioran, on chercherait volontiers dans quelque ambiguïté, dans quelque recoin inconscient le retenant encore de se renier. Ou en suspectant cette confession honteuse de motifs uniquement opportunistes en un temps où le fascisme n'est plus de mise. L'admirateur des cathares — qui n'étaient pas fascistes ! — qu’est Cioran est alors à son tour victime, comme un étrange marrane ! d'inquisiteurs vigilants sur la pureté de sa conversion. Certes en ce qui le concerne la faute passée est réelle et grave. Raison de plus pour que l'on guette le relaps. Ce faisant, on se purge soi-même ! — sauf de la tentation de la fabrication délatrice de suspects à laquelle incitent en tout temps les inquisiteurs.

 

 

IV) Instrumentalisation

 

Si l’exécration d’un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l’esprit d’inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l’instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l’adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé.

 

Pour avoir simplement « touché » le « sacré » !…

 

La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus. Je donnerai comme exemple, un incident vécu suite à un débat sur l’histoire des cathares (aucun rapport avec la Shoah, on le voit !). Le débat tournait autour de l’application aux études cathares de la méthode dite « déconstructionniste », revendiquée par les « révisionnismes » (au sens large) historiens en général. Faurisson ayant été mentionné (forcément dans un débat parlant de révisionnisme) j’intervenais en mettant en garde contre un des risques du rapprochement de l’usage du « déconstrutionnisme » dans les études cathares avec le révisionnisme concernant le génocide des juifs : attention, « grâce à Dieu les juifs sont toujours là, les cathares, ce n’est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau » (Les cathares devant l’histoire, p. 99). Pas question directement de la Shoah ici, mais mise en garde contre ce révisionnisme auquel on ne peut que penser en nommant Faurisson : le négationnisme du génocide nazi — compte de tenu de l’enjeu : un risque permanent de voir réitérer, sous une forme ou sous une autre, l’horreur passée, en la relativisant.

 

Quelle ne sera pas ma surprise de découvrir, dans une attaque du livre par un tenant de la thèse « déconstructionniste » appliquée aux études cathares, une reprise de mon propos, me faisant dire exactement le contraire de ce que je disais : je ferais « explicitement le rapprochement [concernant la démarche à propos du catharisme dite "déconstructionniste"] avec la négation du génocide des juifs » (sic !)…

 

L’attaque, intitulée « Les "cathares" une histoire qui blesse » est publiée dans le magazine Midi Pyrénées Patrimoine, n°3, sous la signature de Julien Théry, un jeune historien, que je n'avais pas cité mais qui semble s’être senti visé par les débats ! Et voilà donc qu’il « contre-attaque » en cherchant le meilleur moyen de discréditer ses adversaires historiens (cf. les droits de réponse publiés par Midi Pyrénées Patrimoine, n°4 - et mon droit de réponse in extenso ainsi que celui adressé au site Hal-shs). Quel moyen plus efficace que de les accuser de porter atteinte à ce qu’il y a d’intouchable dans la Shoah. Et comme il ne trouve pas ce rapprochement dans le livre incriminé, il va le chercher — au prix de quel contresens ! —, dans ma mise en garde contre ce rapprochement ! Et Julien Théry d’… « étayer » — si l’on peut dire — sa lecture en contresens de mon avertissement contre la mise en équivalence des révisionnismes (p. 99), par un autre contresens ! Il ouvre trois guillemets pour réarranger six mots de mon intervention d'introduction qui n’avait aucun rapport avec le propos de la p. 99 : je parlais alors, à la p. 70, des anciens textes qui faisaient l’ « apologie non pas de la secte persécutée, mais de ses bourreaux. » Aucun rapport, même lointain, avec la Shoah !

 

Quel meilleur moyen de discréditer une école adverse (ici, celle des historiens m’ayant invité à participer à leur colloque) que de la soupçonner de toucher le « sacré » ! C’est ainsi que M. Théry tire de son attaque l’exclamation suivante : « faut-il que les défenseurs du "catharisme" se sentent aux abois pour en arriver à de pareilles extrémités !… ». Où, ayant qualifié ses collègues historiens de « défenseurs du "catharisme" », c’est-à-dire leur déniant l’objectivité dont lui ferait preuve, il donne l’estocade en scellant ce discrédit dans celui, bien pire puisque moral : attenter à la Shoah !

 

Que dire alors de l’usage de la Shoah dans des domaines où les enjeux sont autrement sérieux et périlleux que les querelles dans les milieux historiens.

 

Plus loin dans le même livre (p. 441), j’évoque le « cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. » 

 

Voilà le véritable risque que porte le révisionnisme appliqué au génocide des juifs, à la Shoah.

 

Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l’histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d’ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l’histoire ?

 

Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l’ « intérêt » de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d’autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme montres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?

 

Et pendant ce temps, dans l’histoire non-sacrée, dans l’histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s’accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l’on a sorti de l’histoire — malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !

 

Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe…

 

 

V) Manipulation

 

Je citerai le cas du Président iranien Ahmadinejad, typique comme quintessence du passage de l’instrumentalisation à la manipulation.

 

Cela pour cette raison qu’Ahmadinejad a parfaitement compris que la Shoah a commencé à jouer ce rôle sacral pour les Européens. C’est cette compréhension qui est la sienne qui explique les éléments de sa manipulation, qui sans cela sont contradictoires…

 

Voilà que des journaux européens ont publié des caricatures de Mahomet, provoquant dans le monde musulman des réactions qualifiées d’irrationnelles. La qualification, connotée péjorativement dans le monde occidental qui s’y auto-satisfait ainsi de sa rationalité — la qualification est cependant exacte : irrationnelles, les réactions montrent qu’on a touché à ce qui pour le monde musulman relève du sacré.

 

Pour le Président iranien, cela ne fait aucun doute : on a touché au sacré. Quelle sera donc sa contre-attaque ? S’en prendre au sacré occidental. Mais quel est-il ce « sacré » ? Qu’est ce que l’on ne touche pas depuis que tout autre sacré a disparu ? Ce sur quoi Ahmadinejad va appuyer en mettant en place son concours de caricatures de la Shoah !

 

Où les contradictions d’Ahmadinejad s’avèrent n’en être pas ! Comment se concilient son négationnisme et son discours voulant que l’on eût dû créer l’État d’Israël en Europe en compensation de la Shoah comme crime européen ? La Shoah a-t-elle eu lieu en Europe ou est-elle imaginaire ?

 

La résolution de cette contradiction est en ce que la Shoah ne l’intéresse pas comme réalité historique ! Mais en tant que participant pour les Européens d’un domaine inaccessible — ce qui s’apparente fort à la sacralité du prophète caricaturé.

 

Reléguée ainsi hors du domaine historique, la Shoah peut à la fois être contestée (comme on conteste une idée), utilisée (comme on utilise une idée), etc. Dans un cas comme dans l’autre, cela n’a plus rien à voir avec l’histoire, mais relève de la seule métaphysique : on est dès lors, pour Ahmadinejad, dans un conflit des sacralités, dans un conflit des fondements imaginaux des civilisations.

 

Où, sur cette base il peut mettre en service ces autres éléments de l’antijudaïsme dans le monde musulman, que j’ai cités en entrée : outre l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, le Tout Autre qui dérange ; 1) l’anti-judaïsme qui dans l’islam, fait fonctionner l’idée (auparavant chrétienne) de substitution sur le mode de la « dhimmitude » ; 2) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

 

Avec ce deuxième pilier, il a un point d’appui au cœur même de l’Occident, Occident d’autant plus fragilisé qu’il a lui-même relégué la Shoah dans le « sacré », autant dire dans une forme du mythe, ce qu’Ahmadinejad manipule à merveille ; accentuant par là-même la tentation révisionniste déjà prégnante par le fait que ce récent basculement dans le mal radical n’est pas sorti de l’incompréhension, ayant laissé pantoise l’Europe entière…

 

 

… Où il s’agit de se regarder en face : oui cela a eu lieu dans le réel, cela a été le fait d’hommes comme nous ; cela a été possible parce que le sacré avait été évacué du cœur de la pensée qui a commis cela — à savoir : plus d’image de Dieu en l’homme, plus de dignité infinie en l’homme, plus de ce mystère sacré au cœur et à la pointe de la Création divine…

 

 

RP

 

 

 

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Entre mal et néant

Par rolpoup :: mardi 15 janvier 2008 à 14:42 :: Temps d'exil






 


Entre mal et néant


 

 

 

 



… Questions sur le chaos dans l’histoire du christianisme :

 

C'est dans un temps intellectuellement héritier de l'hellénisme que naît le christianisme ; dans une perspective où l'univers se « bipolarise » : entre un monde intelligible, parfait, et l'imparfaite image sensible de ce monde idéal.

 

Ce dualisme n'excluant pas une multiplication d'intermédiaires, il s'agit là de deux pôles, représentant le rationnel et l'irrationnel. Inintelligible, la lourde opacité du pôle inférieur reçoit tant bien que mal la transparence sublime des Idées divines. On attribue à l'impossibilité, pour le démiurge, de reproduire parfaitement les Idées qu'il contemple, la débilité de cette impression sensible. Cette imperfection est d'ailleurs nécessaire pour qu'il y ait Création, qui sans cela serait tout simplement le monde des Idées lui-même. Cet univers de mouvance platonicienne, hiérarchisé du lumineux à l'opaque, dévoile ce en quoi il autorise le monde ultérieur notamment des gnoses judéo-chrétiennes, qui y ajoutent tout un pessimisme par lequel elles « maléfient » cette opacité. Cette « maléfication » de la Création est due à l'atténuation de l'optimisme des anciens par leurs héritiers, fort conscients du problème du mal, du problème de la chute, de la dégradation, qui se superpose à la hiérarchie de l'intelligible vers le sensible !

 

Les milieux judéo-chrétiens modérés participent à la tradition de la hiérarchie bi-polaire. Dans le judaïsme alexandrin, pour expliquer la présence dans la Création d'un mal qui ne peut être attribué à Dieu, Philon aura recours à une hiérarchie d'intermédiaires intervenant dans la Création. L'Univers est présenté comme manifestant une hiérarchie démiurgique où l'Être suprême crée le monde intelligible, la puissance « poétique » la « quintessence », et la « puissance royale » le monde sublunaire. Dans le monde antique, le christianisme se caractérise par une simplification de cette hiérarchie dans le sens de la bi-polarité : si l'opposition de ce monde et de celui à venir est vécue comme relevant de l'ontologie par les dualismes gnostiques, elle se situe plutôt au plan éthique pour l'orthodoxie.

 

La distinction entre éthique et ontologique n'a d'ailleurs sans doute pas toujours été nettement perçue par tous. Une réception d'abord ontologique de la coupure entre l'ancienne et la nouvelle Création se vit chez les plus radicaux comme séparation entre la Création sensible du démiurge, donateur d'une loi imparfaite, et un monde divin inaccessible.

 

Les chrétiens alexandrins, postérieurs à Philon, proposeront d'autres solutions, du même type, opposant le bien, intelligible, simple, au mal, plus proche de la matière, à tendance irrationnelle.

 

Via média entre l'approche éthique et l'approche ontologique, la solution alexandrine consiste à développer une théologie de la chute des Idées pré-existantes dans la matière.

 

Il est dans ce cadre théologique, plusieurs possibilités d'imaginer la façon dont s'opère la rupture duelle, depuis un mode quasi-littéralement platonicien, jusqu'à la façon d'un Grégoire de Nysse, avec sa fameuse idée de la double Création, celle que nous connaissons, sensible, opaque et sexuée, devant son origine à la, prévision divine de la chute.

 

Augustin, héritier et témoin en Occident des développements des Pères grecs, développe dans sa polémique contre les dualistes manichéens, l'idée de néant, de néant résistant, sorte de chaos « dé-réifié ». Pour lui le mal est non-être. Ce en quoi il retrouverait l'ancien optimisme des philosophes grecs s'il n'avait pas une conscience aiguë du problème du mal. C'est pourquoi ce néant résiste. Le mal devient tendance, tendance irrésistible, irrationnelle, à faire l'opposé du bien.

 

C'est de cette résistance du mal que s'autoriseront les mouvements dualistes du Moyen Age pour « re-réifier » ce néant (1), en faire un réel chaos opposé à l'esprit, au Bien. On a là une des racines essentielles des développements occidentaux du catharisme, racine sensible dans le traité cathare italien intitulé le Livre des deux Principes (2) où l'on trouve une réelle « maléfication » de la matière.

 

À côté de son dualisme, l'héritage hellénistique véhicule aussi, paradoxalement, un optimisme certain si on le compare à la vision biblique.

 

*

 

Cet optimisme est plus particulièrement prononcé chez Aristote, suite à son approche finaliste du monde. Le mal y est avant tout manquement du but à atteindre. C'est par rapport à cet aspect que les dualistes pouvaient se réclamer de la tradition biblique pour avancer l'idée de la résistance du «  Néant », et aller plus loin que l'augustinisme, le dépasser à nouveau pour rejoindre à travers lui l'ancien manichéisme.

 

Alors la déficience augustinienne n'est qu'apparente : la matière est maligne, la nature n'est que simiesque imitation de la réalité céleste.

 

Face à cette approche, qui se développera dans le catharisme, on trouve ce qui a été nommé l'augustinisme politique. On sait que pour Augustin, la Création n'était « ni pleinement être, ni pleinement, non-être » (3) ; d'où sa mutabilité, relative à son manque originel. Ce semi-chaos trouve son expression dans la Cité terrestre, au moins à ses pires moments.

 

C'est en vis-à-vis de ce mal, perçu comme manque d'être, que se situe l'idée de grâce infuse, avec son instrument ecclésial.

 

Car l'Église est le lieu de cette réception d'être. Elle en est la médiatrice, par la Parole et les sacrements. Le plus d'être s'y superpose à la hiérarchie ecclésiale, augmente avec la « montée » hiérarchique. L'Église hiérarchique est l'organe par lequel Dieu rend l'être à un monde qui est en déperdition d'être depuis la chute. L'Église est l'expression de la Cité céleste.

 

Au moins d'être, au péché, à la Cité terrestre, répond le plus d'être, grâce, dont l'Église hiérarchique est le canal d'infusion. Elle est inamovible, y compris sur le plan temporel, et plus particulièrement vers le sommet de la hiérarchie, représentant imaginativement la plus forte concentration d'être.

 

Des « deux races spirituelles, celle qui vit du corps et celle qui vit de la grâce » (4), celle-là à moins d'être et dépend de celle-ci, et de l'infusion d'être opérée par l'Église.

 

Face à un État dont on ne peut toutefois nier qu'il ait quelques « vertus véritables », cette ambiguïté est le cadre des conflits médiévaux : selon que l'on atténue ou que l'on appuie l'affirmation augustinienne qui veut que « la république romaine ait été une république véritable, l'antithèse des deux cités s'évanouit, puisqu'il n'en reste qu'une »...

 

« Mais si les deux cités » subsistent « côte à côte... quelles seront leurs relations ? » (5).

 

Le magistère romain appuie son comportement politique sur son interprétation de l'évêque d'Hippone : sachant « que les biens légitimement possédés dans l'ordre temporel ne le sont qu'illégitimement dans l'ordre spirituel... les propriétaires des biens terrestres ne sont pas toujours ceux qui les possèdent... » (6).

 

Ainsi du pouvoir : son véritable responsable est le représentant terrestre du Souverain céleste. Dans un Occident appuyé sur un tel schéma, le règne du sacerdoce est inéluctable.

 

La seule alternative face à ce qui était inévitablement un vécu totalitaire était l'alternative cathare, celle d'une « maléfication » radicale de ce monde, y compris de son pôle ecclésial ; et, concrètement, d'un abandon de ce monde.

 

Sa malignité est telle, qu'il ne saurait être question d'espérer structurer sa matière ; telle, que la tentative même de la structurer est nécessairement un intolérable acte de violence.

 

*

 

Cette vision hiérarchique à tendance dualiste traverse tout le Moyen Age. Cependant le XIIIe siècle, sous l'influence de l'aristotélisme arabe — l'Occident accédant alors aux traductions latines de nombreuses œuvres — voit s'esquisser une nouvelle vision du monde.

 

C'est Thomas d'Aquin qui sera un de ses principaux hérauts en chrétienté latine. Il soutient que l'universel intelligible existe réellement, mais non indépendamment de la matière qu'il structure. Les deux pôles de la dualité du sensible et de l'intelligible sont considérablement rapprochés.

 

Cela signifie que la connaissance est le résultat d'un processus d'abstraction. Les Idées universelles sont inscrites à même la nature ; connaître, c'est les en abstraire, non les y imprimer.

 

Concrètement, cela charge le monde d'une bonté naturelle, en fonction de sa Création. De chaos, comme il était perçu, il devient œuvre de Dieu. Il n'est plus le lieu d’un inexorable malheur, comme il l'était selon la philosophie cathare, en fonction de sa nature-même. Il n'est donc pas non plus à quelque magistère « expert en humanité » à lui procurer une structure dont il serait déficient.

 

Mais s’il n’y a plus de vocation magistérielle à structurer le monde, c'est là la porte ouverte à l'idée de liberté de conscience : le vrai est inscrit à même la nature, de telle sorte que nul ne peut s'en proclamer dépositaire. C'est cette idée que les puritains anglo-saxons — à l'occasion de la multiplication de leurs ecclésiologies — feront éclore. À son débouché est l'idée de droit naturel, fondement des vertus naturelles auxquelles ont vocation les êtres humains libres.

 

À sa racine est la vieille idée de Création ex nihilo, telle que le néo-aristotélisme médiéval permet de la remettre en honneur.

 

Les aristotéliciens croyaient à l'éternité du monde, éternel vis-à-vis de Dieu.

 

Leurs luttes contre leur dualisme ont amené les chrétiens, depuis les temps patristiques, à formuler l'idée de Création avec commencement absolu, et non à partir d'un chaos pré-existant. Ils y voient la substance de l'enseignement biblique, contre ce que pourrait en induire une lecture imaginative.

 

La même question s'est posée en islam, ce dont témoigne le plus réputé des aristotéliciens stricts, Averroès (7).

 

Mais Aristote lui-même, le champion des opposants à l'idée de commencement du monde avait déjà affirmé que la puissance pure n'existe pas (8). A combien plus forte raison la matière, cause déficiente de la forme.

 

Qu'est donc ce chaos censé pré-exister à la forme ? Il n'existe lui-même que comme déjà plus que pur chaos ! Un « pur chaos » n'est que produit d'imagination.

 

C'est ainsi que la matière éternelle d'Aristote n'est elle-même matière — fût-ce éternellement — vis-à-vis de la forme, que parce qu'elle est posée telle par la forme qui la structure !

 

Au fondement de toute nature est donc la Parole qui la structure comme telle, précédant tout discours qui ne saurait donc être le dépositaire exclusif de cette Parole.

 

La Création elle-même, parce que Création, porte comme telle l'exigence de sa sauvegarde, antérieurement à toute réponse à cette exigence, qui ne saurait donc être que réponse.

 

Et une telle structure à sauvegarder porte en soi l'exigence, posée ontologiquement, de la justice comme fondement d'une paix qui ne s'identifie donc à aucun pouvoir qui dicterait ce qu'elle dort être. Il n'est ultimement de pouvoir légitime que celui qui est humble service de la justice, dont la norme est à rechercher où elle demeure cachée : dans la structure même de la Création qui souffre les tourments que lui font subir l'injustice dont elle attend d'être libérée.

 

 

R.P.

révision 2007
d'un article publié à l'origine dans

Il est une Foi
(éd. Nouvelle Cité),
n° 38-39, février-mars 1991

 

 

___________________________

(1) Cf. René Nelli, La philosophie du catharisme, Payot, 1975, la relation entre augustinisme et philosophie cathare. Cf. Gulven Madec, « " Nihil " cathare et " nihil " augustinien », Revue des études augustiniennes, XXIII, 1-2, 1977, une critique de Nelli.

(2) Sources chrétiennes n° 198, Cerf, 1973.

(3) Confessions, VII, 11, 17. Cf. Étienne Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1929,p. 178.

(4) In Gilson, ibid., p. 223.

(5) Ibid., p. 224-225.

(6) Ibid., p. 227.

(7) Averroès, Accord de la religion et de la philosophie, trad. Léon Gauthier, Alger, 1905.

(8) Métaphysique, VIII, VI, 1051.

 

 

 

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Une civilisation qui ruse avec ses principes...

Par rolpoup :: mardi 29 mai 2007 à 7:57 :: Temps d'exil

 

 

 

 

 

 



« Une civilisation qui ruse

avec ses principes

est une civilisation moribonde. »

 

  

 

 

Lorsque l’ancien monde s’est effondré, « les puissances des cieux ébranlées » ; lorsque « la lunette de Galilée » — en 1609 — eut fait tomber les anges et vidé de leur substance les anciennes catégories de classification, rangées selon la hiérarchie des cieux désormais effondrée ; lorsque l’homme pensant se fut retrouvé au centre d’un monde à reconstruire, il commença par se proposer de mettre en place de nouvelles classifications.

Et puisque l’homme post-Galiléen était Européen — et chrétien —, et puisqu’il était l’Européen mondialisé d’après 1492, il mit au centre de la nouvelle hiérarchie de classification du monde… l’homme européen d’après 1492 — héritier d’un message d’Église.

 

Et voilà pourtant l’homme européen auto-proclamé comme sommet d’une « hiérarchie des races » ; voilà finalement au sommet de ses classifications l’homme « racialement » « purement » européen…

Cela en prélude à nouvel écroulement du monde, lorsqu’il s’avéra que Dieu-même, et pas seulement les hiérarchies célestes, y eut été déclaré indésirable — constat posé lors de la découverte du camp d’Auschwitz — 27 janvier 1945 ; et diagnostiqué par Hans Jonas, dans Le concept de Dieu après Auschwitz. Extrait :


« Avec l’événement qui porte le nom d’ « Auschwitz » […,] ne trouvèrent place ni la fidélité, ni l’infidélité, ni la foi ni l’incroyance, ni la faute ni son châtiment, ni l’épreuve, ni le témoignage, ni l’espoir de rédemption, pas même la force ou la faiblesse, l’héroïsme ou la lâcheté, le défi ou la soumission. Non, de tout cela Auschwitz, qui dévora même les enfants, n’a rien su ; il n’en offrit même pas l’occasion en quoi que ce fût. Ce n’est pas pour l’amour
de leur foi que moururent ceux de là-bas […] ; ce n'est pas non plus à cause de celle-ci ou de quelque orientation volontaire de leur être personnel qu'ils furent assassinés. La déshumanisation par l'ultime abaissement ou dénuement précéda leur agonie ; aux victimes destinées à la solution finale ne fut laissée aucune lueur de noblesse humaine, rien de tout cela n'était plus reconnaissable chez les survivants, chez les fantômes squelettiques des camps libérés. Et pourtant - paradoxe des paradoxes -, c'était le vieux peuple de l'Alliance, à laquelle ne croyait plus presque aucun des intéressés, tueurs et même victimes, c'était donc très précisément ce peuple-là et pas un autre qui fut désigné, sous la fiction de la race, pour cet autre anéantissement total […]. Et Dieu laissa faire. Quel est ce Dieu qui a pu laisser faire? »


À Auschwitz se dévoile ainsi au cœur de l’Europe un effondrement immémorial ; c’est ce qu’a saisi Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme, en 1950. Extraits :

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s'étonne, on s'indigne. On dit : "Comme c'est curieux ! Mais, Bah! C'est le nazisme, ça passera !" Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il est sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est que l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.

Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.(...) »

 

*

 

« Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

 

*

 

Quand au monde « de l’Est », avant la chute du mur de Berlin, qui s’est voulu comme une alternative à ce débouché fermé, il a su proposer… un mur derrière lequel enfermer les sujets du meilleur des mondes !

 

Oh ! Il y a bien eu des signes, perçant du cœur des temps totalitaires, comme, entre autres le synode de l’Église confessante en Allemagne à Barmen en 1934 — avec une figure comme celle de Dietrich Bonhoeffer, une, entre autres, des deux figures marquantes, avec un Martin Luther King, du christianisme au XXe siècle —, mais restera de ces temps le signe d’un avènement tragique :

 

« L’homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre "qu'en s'entourant d'un monde entièrement créé par lui".

Mais c'est précisément ce qu'il a fait, et il n'a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant » (Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, p. 1357).

 

Y aura-t-il une ouverture de ce ciel fermé ? Y aura-t-il un Évangile pour opérer une brèche pour le Règne de Dieu ?

 

 

R.P.

 

 

 

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La pulsion et la nostalgie

Par rolpoup :: dimanche 04 mars 2007 à 8:57 :: Temps d'exil

 


 

 

  



La pulsion et la nostalgie

 

 

 

 

Au fond, l’amour est-il autre chose que l’expression d’une pulsion, et des plus « ventresques » ? Celle de la sourde aspiration qui est le propre de toute espèce : se reproduire. Fraîcheur d’un visage, harmonie d’une courbe ? Rien d’autre sous cet angle que la promesse d’une matrice en parfaite condition de porter un avenir qui n’a d’autre fin que de pulluler. Mâle vigueur d’un corps dans la force de l’âge ? Garantie d’une protection au mieux assurée pour que d’autres prédateurs ne viennent pas gâcher la promesse du bouillon de culture humaine en pleine multiplication.

 

En tout cela, tant qu’à faire : rafler le bénéfice, quant aux gènes mais pas uniquement, en s’encombrant le moins possible du devoir collectif de l’espèce. La poésie serait-elle autre chose qu’une telle école ? N’est-ce pas ce que nous dévoilent confusément les manuels médiatiques censément grivois nous expliquant tout de la mécanique du plus fructueux chemin vers la jouissance ? Où, sous les corps télévisuels des naïades, hachés par le rythme de leur promesse visant à maintenir la contemplation en haleine, tout un chacun, concernant l’amour, a réalisé par avance, en court-circuit, le débouché en chambre — froide — annoncé par Cioran : « commencer en poète et finir en gynécologue ».

 

Faudra-t-il en rester là, comme les temps nous y pressent, ou la nostalgie sauvera-t-elle encore quelques bribes de l’autre ciel ?

 

Mais pour cela n’aurait-il pas fallu en savoir moins en matière de mécanique de nos chimies ? L’ « espèce », alors, survivra-t-elle à une amnésie rendue irrémédiable par son savoir ?

 

  

 

  1.  On peut considérer l’amour sous plusieurs angles. Parmi ceux qu’il ne faut pas négliger, est celui que proposent les psychologues / ou biologistes évolutionnistes, pour qui il se résume à une volonté de perpétuation de ses gènes — non sans la visée stratégique, existant en parallèle, du moindre encombrement possible. Commençons par une citation (David Geary[1]) :

 

« Chez le mâle éléphant de mer, les succès d'accouplement et de reproduction sont largement dépendants de l'établissement de la dominance sociale et du maintien d'un harem. Une stratégie d'accouplement alternative, utilisée par quelques subordonnés, est de s'introduire discrètement dans les harems et de tenter de copuler avec les femelles. Comme chez l'éléphant de mer, les stratégies d'accouplement alternatives sont fréquentes chez de nombreuses espèces de primates. Dans certains cas, comme chez l'éléphant de mer, ces stratégies alternatives sont en quelque sorte imposées aux subordonnés du fait de la monopolisation des femelles par les mâles dominants. Dans ces situations, les stratégies utilisées par les dominants offrent un meilleur résultat reproductif que les alternatives des subordonnés. Dans d'autres cas cependant, les stratégies d'accouplement alternatives sont réellement des stratégies, c'est-à-dire qu'elles sont relativement efficaces. »

 

 

  2.  Mais voyons tout d’abord l’en deçà de toute éventuelle stratégie d'accouplement alternative : souvenez-vous, il y a quelques mois les journaux annonçaient le mariage de l’actrice française Clotilde Courrau avec le Duc de Savoie, héritier du trône d’Italie. L’actualité a mis ainsi ces deux-là sous les projecteurs. Ce que je veux dire concerne bien d’autres évidemment. Célèbres ou moins célèbres : cela vaut au niveau d’un village, d’une entreprise, etc. Je me permets de supposer que ces deux-là auraient l’humour de ne pas s’en offusquer.

 

Superbe histoire d’amour que la leur ; dans les chaumières, on essuie une larme avant qu’elle ne tombe dans la soupe qu’agrémente le journal télévisé au moment où le présentateur précise que dans l’intimité, le Duc appelle sa bien-aimée « Coin-coin » (je ne l’invente pas !).

 

Histoire émouvante, « romantique » (selon l’usage courant du terme) à souhaits, digne de Sissi version Romy Schneider.

Sans rien ôter à la pureté des tourtereaux, on ne peut s’empêcher, quand on lit en parallèle un ouvrage de psychologie évolutionniste, d’appliquer les comparaisons que nous propose ladite école néo-darwinienne. En société d’économie libérale, le joli duc, qui par-dessus le marché a l’élégance — je le cite, de « s’excuser » et avec lui, tout le peuple italien, du soutien du son grand-père au fascisme — ; le beau duc a tout de ce que nos biologistes appellent concernant les sociétés des primates et pré-hominiens, un « mâle dominant ».

 

Beau, télégénique, riche, titré, repenti des fautes de ses ancêtres… Bref, un bon parti. Un bon morceau auraient pensé les pré-hominiennes.

 

Quant à l’actrice, les choses sont plus compliquées et aussi simples à la fois. Belle et jeune, de toute façon : ici la lecture évolutionniste est aisée : prometteuse en matière de procréation. Des héritiers potentiels pour le mâle dominant. Les choses se compliquent concernant sa célébrité, globalement inutile en la matière (des femmes inconnues auraient le même potentiel — cf. Sissi, justement, ou Cendrillon). Nos biologistes permettent cependant de combler ce vide d’explication apparent : le phénomène du mimétisme dans la poursuite des femmes (ou des hommes), observé chez un petit poisson d’aquarium, le guppy (Geary p. 52). La valeur biologique de reproductrice de l’actrice en question est mise en exergue par rapport à ses congénères par sa célébrité.

 

Autre aspect concernant la femme, mis en lumière aussi par les observations de nos chercheurs ; contrairement à ce que l’on a pensé par le passé, elle est totalement active dans le choix de son partenaire, au point que les mâles dominants emportent presque toutes les femelles, non pas par viol, mais parce qu’elles les préfèrent (promesse de meilleurs gènes).

Belle célébrité d’un côté, mâle dominant en contexte d’économie libérale de l’autre. On peut, à ce point, revenir à la larme écrasée avant qu’elle ne tombe dans la soupe : devant la lourdeur du quotidien matrimonial, le rêve jet-set a de quoi susciter des envies.

 

Où l’on retrouve la concurrence chez les primates, et ceux d’entre eux qui ne font pas partie des dominants — en termes « humains » modernes : les frustrés.

 

Tout cela correspond à ce que déjà au XIXème siècle, un philosophe qui n’était pas évolutionniste, Schopenhauer, avait attribué tout simplement au vouloir-vivre, force obscure moteur de l’être.

 

Tout est le fruit, non pas de la claire intelligence en route vers son dévoilement — comme pour les optimistes, notamment Hegel et son école auxquels Schopenhauer s’oppose — ; mais tout procède d’une volonté obscure, le sombre et tragique vouloir-vivre, qui fait émerger l’être, malheureux, du bienheureux néant.

 

Duquel néant il aurait sans doute mieux valu ne jamais sortir : en ce sens que si certes, concernant le malheur, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs ; au regard de ce qu’est l’omelette en question, il n’est pas si sûr que cela valait bien le coup de casser les œufs. Au point que pour le dire comme l’Ecclésiaste, « l’avorton est finalement le plus heureux ». Il faudra revenir à la critique du vouloir vivre qui procède de cette perspective.

 

Mais bref, pour l’instant l’avorton est né. Et n’est pas forcément un mâle dominant. Et sa critique du vouloir vivre pourrait bien procéder de son ressentiment de perdant de la meute (pour reprendre la mise en garde de Nietzsche concernant la critique du vouloir vivre).

 

En attendant de sombrer dans la dépression du vaincu, il reste au mâle non-dominant le recours à diverses stratégies, allant de la ruse au coup-fourré, parmi lesquelles — puisqu’il s’agit quand même, ne l’oublions, d’un combat pour chacun, en vue de la reproduction, de la perpétuation de ses gènes, et donc d’une concurrence pour la possession des femelles — ; parmi lesquelles stratégies sont celles qui ont donc été appelées « les stratégies d’accouplement alternatives ».

 

 

  3.  Mais, me direz-vous peut-être à ce point, entend-on vraiment, comme humains civilisés, s’embarrasser des inconvénients de la reproduction.

 

Ce à quoi le biologiste évolutionniste répondrait probablement que les primates en général aussi préfèrent en éviter les inconvénients, en en conservant les seuls avantages ; c’est-à-dire essentiellement la perpétuation de leurs gènes. Ce qui ne répugne pas à l’idée avantageuse de voir d’autres élever leur progéniture. C’est le fonctionnement du coucou — mais cet oiseau-là n’est pas un primate. La pratique, de fait, est très peu en cours chez la plupart des primates, lesquels veillent attentivement et militairement à se donner le plus de garanties quant au fait que leurs reproductrices attitrées leur sont bien exclusivement réservées.

 

Concernant les humains, les choses se compliquent encore un peu plus, en ce qu’apparemment, la reproduction elle-même semble apparaître parfois comme un inconvénient. Pensons à la contraception, bien sûr, qui semble effectivement en contradiction avec la visée reproductrice. L’être humain semble avoir développé le concept étrange en regard de la biologie, selon lequel le bénéfice essentiel de l’accouplement est non pas la reproduction, mais la jouissance qui accompagne l’acte d’accouplement.

 

À ce point, chacun de nous se retrouve en paysage familier, puisqu’on est là face à ce qui est devenu un acquis, sinon un lieu commun. Telle est en effet la fonction communément reçue de la sexualité : essentiellement procurer plaisir partagé et plénitude d’accomplissement indépendamment de cet autre aspect, la reproduction, devenue accessoire, voire superflue.

 

Philosophie commune reliée à ce que la Raison nous a rendus capables depuis longtemps d’opérer un certain nombre de distinctions auxquelles n’avaient évidemment pas accès nos lointains ancêtres, au premier rang desquelles la distinction qui est entre le plaisir du spasme, premier bénéfice individuel, et le bénéfice collectif, celui de l’espèce, dans les résultats de l’accouplement. Et puis sur la base de cette distinction, nous nous sommes donnés les moyens techniques, aujourd’hui efficaces, de séparer matériellement les choses : j’ai donc nommé les techniques contraceptives : s’est dès lors développée, — a explosé pour mieux dire, toute une floraison réputée esthétique vantant la magnificence du spasme, prétendant en poétiser l’espérance, permettant au passage aux promoteurs de cette « poésie » d’engranger de tout-autres bénéfices, sonnants et trébuchants ceux-là, sous les applaudissements enthousiastes ce ceux qui gravitent autour du spectacle fascinant octroyé par ces nouveaux mâles dominants.

 

Pointe réputée érotique, pointe de sein pour être concret, dans le moindre des téléfilms populaires, à regarder en famille, chose banalisée depuis longtemps ; nombril attendrissant et endiamanté sur ventre ferme et hanches harmonieuses, que n’aurait peut-être pas dédaignées un pré-hominien, dans la moindre émission de variété, autant de choses qui rapportent (aux mâles dominants) et qui du coup, bien sûr, deviennent la clef de l’esthétique publicitaire. Réalité réputée poétique contre laquelle ne se dressent plus guère que quelques féministes fatiguées par un combat apparemment perdu, fatiguées mais taxées d’ « effarouchées » par les mâles dominants qui auraient tout à perdre à voir leur crédit se renflouer. Elles sont donc réduites à laisser les images inaccessibles des sirènes retouchées à l’ordinateur condamner à leur statut de « Bobonne » toutes les femmes réelles déchues du ciel des idées télégéniques.

 

Il ne reste alors à la majorité du troupeau qu’à s’extasier des exploits des dominants ou à sombrer dans la mélancolie d’un ressentiment dénonçant le vouloir-vivre ; cette mélancolie prendrait-elle la figure et le titre d’un romantisme de fin d’époque qui ne dérange pas plus aujourd’hui, que les vaincus du combat pour les femelles se retirant tristement sous un arbre ne dérangeaient antan les dominants.

 

Lesquels parfois éventuellement, en viennent à partager la fatigue commune, aujourd’hui sous la figure d’hommes mûrs désabusés qui regardent s’agiter les innocents romantiques en quête d’éternité, devenus, par ressentiment, alliés des bourreaux du XXème siècle qui ont précipité l’érotique dans un à côté de tout projet. Je fais allusion aux personnages de Milan Kundera, le jeune homme passionné et maladroit d’un côté, redoutable, et de l'autre l’homme mûr ayant basculé dans la phase décrochage de son horloge érotique et qui bénéficie méthodiquement et sans illusion de son expérience en se faisant ce « collectionneur » empreint d’une tristesse que ne console que la certitude dérisoire d’avoir perdu tout « pucelage », pour employer le vocabulaire kunderien.[2]

 

Bref si c’est le désir que la civilisation post-néandertalienne a voulu exalter, on se demande s’il est vraiment gagnant… Reste d’ailleurs aussi à savoir, sous cet angle, si l’occultation du moteur premier du vouloir-vivre procréateur a laissé le désir intact…

 

 

  4.  Le seul fruit critique subsistant risque d’être la mésestime de celle qui sera devenue « Bobonne » après quelques nuits de constat des effets corporels des souffrances qui l’ont forgée, tics disgracieux, ride, courbe affaissée.

 

Ou pour Monsieur, les poils dans les oreilles, la brioche, l’absence persistante de titre princier, de promotion en entreprise, ou de porte-feuille administratif (sans compter éventuellement le fait incontournable de l’aplatissement progressif du porte-feuille des promesses d’antan).

 

Bref, et que sais-je encore concernant Monsieur ou Madame. Tout cela, sous le couvert du mot « amour ».  

 

Comme pasteur, je rencontre des jeunes couples pour des préparations au mariage. Naturellement la première question que je leur pose, c’est : pourquoi veulent-ils se marier ? Réponse spontanée la plupart du temps : parce qu’on s’aime ! Certes, je n’en imaginais pas moins. Cela dit, au risque de vous surprendre : ce n’est pas une raison !

 

Le mariage prend place en regard d’un fait : l’homme et la femme sont trop étrangers l’un à l’autre pour vivre ensemble. Ce paradoxe est aussi ce que dévoile la passion courtoise au-delà de sa dimension biochimique — le choc amoureux comme déclenchement hormonal : irréalité d’une rencontre, aiguisement du désir, impossibilité de vivre ensemble. Entre l’invraisemblance de ne pas vivre ensemble et l’impossibilité de vivre ensemble, le pacte matrimonial apparaît au fond comme compromis envisageable — ne faut-il pas, même, oser dire le seul ?!

 

Bref, l'amour, autrement, dans sa première acception, en tout cas contemporaine, est-il autre que quelque chose de vaguement sentimentaliste ? J'aime par ce que je le sens. C'est comme ça. Et puisqu'on aime comme on sent, on aime qui on sent quand on le sent jusqu’à ce qu’on ne le sente plus. Cela ne fonde pas une union dans la durée.

 

 

  5.  Mais au-delà de nos dégringolades réputées érotiques (d’après le mot grec pour désir), se trouve non pas tant la joie de l’accouplement, mais celle qui le précède, celle du désir… et pas de son affaissement dans le biologique fonctionnel des seules fins spasmodiques.  

 

Au-delà, et au cœur, de la réalité incontournable de la dimension pulsionnelle de l’amour, se cache une nostalgie, que l’on aurait pu voir transparaître en filigrane dans le tragique de la pulsion qui s’échoue aux signes de souffrance des corps, ces signes que le temps fait ressortir avec cette cruauté que masquent mal, malgré leur tendresse, les surnoms intimes : entre les « Coin-coin », les « Bobonne » et les « Papa » ; que masquent plus mal encore les professions supposées galantes autour de l’idée généreuse concernant la beauté du mûrissement (malgré l’autre tendresse, réputée désabusée, des hommes mûrs de Kundera). Comme si les mûrissants et ceux qui croient les flatter — parfois avec succès, remarquez ! — ; comme si, pourtant, ils ne savaient pas, au fond, que mûrir, c’est pourrir un peu.

 

Or ici, précisément, si l’on ne se voile pas la face, apparaît une figure de la nostalgie. 

 

… Que l’on peut illustrer à travers quelques mythes : Tristan et Iseult, Mâjnun et Layla, etc..

 

Considérons par exemple la lecture soufie (en mystique musulmane) d’un thème issu de la Bible, telle que relue par la tradition juive apocryphe et talmudique et qu’héritée dans le Coran.

 

Il s’agit des tiraillements — disons — amoureux, de celle qui est dans la Bible Mme Putiphar, à l’égard de l’Hébreu Joseph. La Bible ne la nomme pas. La mystique arabe l’appelle Zoleïkha. Dans la Bible, cette dame, épouse du maître de Joseph devenu esclave, se met à le désirer, au point que pour ne pas succomber à ses avances, Joseph est contraint d’abandonner sa chemise entre les mains de la dame brûlant de désir. Joseph entend en effet rester loyal à l’égard de son maître.

 

L’épisode, dans un premier temps, ne vise peut-être qu’à souligner que c’est malgré sa loyauté que Joseph se retrouvera emprisonné suite à la colère d’un maître ne considérant que la preuve que lui apporte sa femme, désormais animée d’un désir de vengeance envers celui qui l’a éconduite. Preuve irréfutable : elle a gardé sa chemise.

 

Mais très tôt le thème a retenu les développements de toute une tradition concernant le désir de la dame. Ce donc, dès les commentaires juifs. C’est cela que reprend l’islam, et notamment les courants qui ont développé la mystique amoureuse et la réflexion sur la mystique amoureuse.

 

 

  6.  Un commentateur du mythe, Christian Jambet[3], explique le roman, qu’à partir du thème de Yusûf et Zoleikhâ, développe le mystique Abd Ar-Rahmân Jâmî au XVème siècle.

 

Un des intérêts plus particuliers en est que la protagoniste est une femme, désormais nommée : Zoleikhâ, donc ; indiquant par là, s’il le fallait encore, que la recherche de l’ultime via l’amour risque de mener bien au-delà des zones où nous ont conduits jusqu’à présent les pulsions conquérantes de l’obscure volonté de l’espèce.

 

C’est, en effet, que Zoleikhâ bénéficie des faveurs d’un dominant incontestable, qui peut même lui payer le luxe de l’achat d’esclaves, dont le bel adolescent Joseph — Yusûf. Ici, le mimétisme observé chez les poissons guppies ne joue pas. Esclave, Yusûf ne brille pas par son statut ! Meilleurs gènes pressentis peut-être, désir de nouveauté, voire de vigueur, admettons, en alternative à un mari chez qui l’âge et la lassitude rendent « la sauterelle pesante et la câpre laborieuse » (pour le dire dans les termes de l’Ecclésiaste — ch. 11). On sait que c’est un service qui était parfois demandé aux esclaves ; et que Joseph, dans la Bible, refuse par loyauté, mais aussi par un sens aigu de sa dignité — conviction récurrente dans le cycle biblique le concernant.

 

Mais rien de tout cela dans le mythe musulman que développe Jâmî. Ici c’est en songe que Yusûf est apparu à Zoleikhâ, bien avant qu’il ne soit vendu comme esclave par ses frères. C’est en songe qu’il se présente alors à elle comme Premier ministre, ce qu’il deviendra, selon la Bible, mais bien plus tard. C’est sur la base de cette confusion que Zoleikhâ épouse son mari, alors effectivement Premier ministre. On reconnaît dans ces confusions oniriques, une thématique proche de celle de Tristan et Iseult. Comme pour les amants celtiques, l’amour pour le beau jeune homme a un fondement dans l’éternité que sa beauté signifie avant même qu’elle ne soit enfouie dans — j’allais dire — le lieu corporel qu’illustre sa descente dans la fameuse fosse où le déposent ses frères et qui annonce ses enfouissements ultérieurs dans l’esclavage et la prison.

 

C’est ce signe d’éternité préalable qu’a perçu Zoleikhâ. Et lorsqu’elle s’aperçoit que le Premier ministre qu’elle a épousé n’est pas le bel adolescent de son rêve prophétique, elle commence à dépérir : « sa beauté se fane, son âme tombe dans le désespoir, elle maigrit, sa taille est près de se briser », comme l’écrit Jambet (p. 105). Bref, elle vieillit. Où l’on perçoit bien, ici, l’insuffisance de la lecture triviale qui lui ferait préférer le jeune Yusûf à un mari vieillissant. C’est sa beauté à elle qui s’estompe, pour une raison qu’ignore évidemment son raisonnable de mari (qui n’a donc, lui, aucune raison de perdre sa santé) ; sa beauté s’estompe parce qu’elle a perdu la source de cette beauté telle qu’elle en a eu la vision en songe : Yusûf comme signe de Dieu.

 

Voilà qui nous transporte vers de toutes autres interprétations possibles du pouvoir de fascination des jeunes naïades publicitaires et télévisées. Fascination comme fruit d’une nostalgie d’une Beauté idéelle demeurée au ciel des Idées et perdue aux corps des naïades et des Joseph qui déjà donnent les signes du flétrissement annonciateur des maisons de retraite. Le beau fruit en plein mûrissement. Il mûrit, pourrit et tombe.  

 

Et « Zoleikhâ retrouve sa beauté, sa jeunesse, sa joie de vivre, au moment précis où elle pense succomber à la mort » nous dit Christian Jambet (p. 105), qui poursuit : « En l’union extatique, elle s’identifie à Joseph […]. On ne sait plus qui est Joseph, qui est Zoleikhâ, comme si c’était Joseph qui se sauvait lui-même dans l’épreuve de Zoleikhâ, et dans l’identité d’amour de l’amante et de l’aimé ». Où l’on rejoint le soufi andalou du XIIème siècle, Ibn ‘Arabi, qui dans la lignée des fidèles d’Amour proclame qu’ « avant que le monde soit, Dieu est l’Amour, l’Amant et l’Aimé. » Mais qui a saisi ce dévoilement, dont la beauté de la jeunesse est le signe, ne s’arrêtera pas au fruit mûrissant, pourrissant déjà, qui en a recueilli les traces. La résurrection de Zoleikhâ n’est évidemment pas sans le dépouillement de ses oripeaux corporels.

La nostalgie de la splendeur perdue dont Joseph donnait le signe et dont le temps de l’oubli avait trempé ses oripeaux alors nouveaux, illustrés par sa chemise abandonnée, a vu cette chemise dégoûter lentement de la Beauté qui l’imprégnait antan, la constituait. Pour qui s’attache à la chemise, les lendemains déchantent, déchanteront toujours.

 

 

  7.  Sous peine de n’être que larmes, la nostalgie devient alors signe. Aussi la nostalgie en question ne renvoie pas, faut-il le préciser ? — à un temps jadis de fraîcheur des chairs juvéniles, mais à un outre-temps, en constante déperdition en ce temps-ci. Dans les interstices du flétrissement promis vers lequel nous sommes plongés dès la précipitation de la naissance, prend place ce discernement qui renaît du regard d‘amour — à même de concevoir le paradoxe du pacte du quotidien !

 

Quelque chose de la Beauté perdue qui l’a fondée demeure au cœur de l’être de Zoleikhâ ; comme de Joseph.

 

Dans le miroir du regard de l’un vers l’autre — l’œil fenêtre de l’âme — a émergé irréfutablement quelque chose qui va bien au-delà des formes généreuses et des courbes harmonieuses d’antan, quelque chose qui demeure au-delà de l’oubli.

 

 

D’après R.P, Carcassonne, colloque Fin’amor et romantisme
organisé par « les compagnons de Paratge », 11 octobre 2003

et Roquefort-les-Pins, "Groupe de jeunes", vendredi 23 janvier 2004

 

 

 


[1] David C. GEARY,
[2]
François RICARD, Le dernier après-midi d’Agnès, Essai sur l’œuvre de Milan Kundera, Paris, Gallimard, 2003.

[3] Christian JAMBET, Le caché et l’apparent, Paris, L’Herne, 2003, p. 101-122.



 

 

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« Je suis noire et belle… »

Par rolpoup :: mercredi 21 février 2007 à 13:34 :: Temps d'exil

 

 

 

 

 



« Je suis noire et belle… »

 

 

 

 

Ainsi s’ouvre le Cantique des Cantiques (chapitre 1, verset 5).

« Je suis noire et belle… », selon la traduction correcte — et la seule possible — de ce verset rendu depuis des siècles de façon malencontreuse — pour ne pas dire malveillante — par : « Mais belle » ! Il n’y a pas de « mais » en hébreu. Il n’y a pas de « mais » non plus dans la version grecque des Septante.

Remarquable illustration, que l’habitude de ce « mais », de la mise en garde de Jésus contre le travers d’attenter au « iota » dans les Écritures ! Ici, on en mesure les conséquences ! La couleur noire serait-elle en opposition à la beauté ?!

La première version célèbre où apparaît le « mais » est la Vulgate, la version latine de saint Jérôme — hélas ! Ne nous empressons pas toutefois de lui jeter la pierre. Oh certes, en matière de beauté féminine, l’homme ne fait pas figure pas de grand connaisseur, lui qui a définitivement exalté le célibat comme supérieur au mariage, lui qui a fourni des cousins à Jésus pour permettre — non seulement à Marie d’être restée vierge (ça c’était acquis !) — mais pour préserver jusqu’à Joseph d’un précédent mariage qui l’aurait vu toucher une femme pour en avoir reçu des demi-frères pour Jésus ! Certes ce genre de point de vue n’a pas dû aider Jérôme, mais ce n’est probablement pas la raison première de cette mauvaise traduction de ce verset, devenue… vulgate !

Le point de départ du « mais » n’est d’ailleurs peut-être pas entièrement négatif : la noirceur de la Sulamite du Cantique a été perçue très tôt dans les exégèses anciennes comme symbole de beauté, précisément, cela en tant que la beauté se reçoit d’ailleurs, d’un regard extérieur, de Dieu en l’occurrence : la couleur noire est captatrice de lumière, de la lumière qui dévoile la beauté. Beauté donc dans toute son intensité, mais qui n’a pas sa source en elle : le noir indique alors un vis-à-vis, signe d’altérité irréductible — celui qui est entre la beauté et sa source éternelle. Aux origines, c’est ce vis-à-vis que signale la beauté de la Sulamite, le vis-à-vis de la Bien-Aimée et de son Aimé, Dieu finalement — et où Origène voyait une prophétie annonçant la première Église, copte, — c’est-à-dire éthiopienne-égyptienne, captant sa beauté de la beauté de son Dieu.

« Je suis noire et belle… ». C’est le soleil, rayonnement du regard de mon Bien-Aimé, et de mon éternel Bien-Aimé sur ma beauté, qui m’a donné ma couleur, signe du désir de mieux capter sa lumière, source de toute beauté.

Et puis on a dérivé sur la noirceur comme péché !… comme s’il y avait là de la beauté ! D’où le glissement vers le « mais » (qui n’est en aucun cas dans le texte), venant jusqu’à occulter totalement que noire est la beauté…

Puis l’habitude s’est perpétuée dans toutes nos traductions, chargée souvent de malveillance pour les frères et sœurs de la Sulamite. L’habitude malencontreuse n’a cessé — concernant le français — qu’avec la traduction de Chouraqui, qui a emboîté le pas à Sédar Senghor, pour donner la première traduction française à ma connaissance à avoir repris l’original : « Je suis noire et belle… »

 

 

R.P.

 

 

 

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L’exil et la nostalgie

Par rolpoup :: lundi 12 février 2007 à 7:44 :: Temps d'exil

 

 

 

 

  



L’exil et la nostalgie.
Entre la pourriture de l'avenir
et le mensonge de la mémoire

 

 

 

 

Une thématique de l’exil

 

Le sentiment de l'exil

Le fait de l'exil s'exprime par un sentiment plus ou moins diffus de perte, la mémoire d'un temps passé et meilleur.

Ce sentiment peut être accru consécutivement à un échec, une perte d'emploi, un divorce, un déplacement géographique - exil proprement dit -, un deuil finalement.

Autant d'accroissements d'un sentiment qui dévoilent une réalité qui les précède, et un sentiment qui les ne les requiert pas forcément. Le sentiment de la perte irrémédiable nous atteint de toute façon tous dans le fait que nous vieillissons, et donc que nous allons mourir.

Il n'est pas jusqu'aux réalités positives de notre vie qui ne nous le signalent. Ainsi, dans la vie, on apprend - du moins l'espère-t-on ! Et on apprend de façon "existentielle" - c'est-à-dire que l'on mûrit, donc. Or, mûrir, c'est pourrir un peu. Cela on ne peut s'empêcher de le ressentir. Notre avenir est la pourriture.

C'est là un sentiment qui se nourrit de cette réalité, la nostalgie, tel un champignon - qui pousse comme un rappel du passé, de l'heureuse enfance, de l'heureux temps d'avant l'échec, le déplacement, le chômage, le divorce, le deuil. Et là, il ment déjà. L'avant, l'enfance, étaient-ils si heureux ? Ne serait-ce que pour cette simple raison : n'étaient-ils pas déjà chargés de leur avenir ?

"Se pencher sur son passé c'est risquer de tomber dans l'oubli", dit Coluche. Car il n'est de passé que chargé d'avenir. C'est pourtant là notre situation, tragique, d'autant plus tragique que justement une bonne partie de nos soucis est l'oubli de cet exil, dans la fuite en avant, chargée de la certitude que décidément non, l'avenir est glorieux ; ou dans la culture du mensonge de la mémoire d'un temps passé où il faudrait revenir, où tout était si doux.

L'exil et la nostalgie, la nostalgie comme sentiment de l'exil, telle est notre situation : errants et voyageurs sur la terre : "vous n'êtes pas de ce monde", croyant ou pas, le sachant clairement ou pas. Cf. Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, III, ix.

 

L'expression théologique de l'exil

Parmi les anciennes expressions théologiques de l'exil sont les méditations bibliques et prophétiques sur la destruction du Temple de Jérusalem. Le premier Temple, cf. Ezéchiel 36.

Puis le second Temple, pour le Nouveau Testament.

Suite à la destruction du second Temple, déplacée en milieu romain hostile, l'Eglise développe ce que l'on a appelé l'apologétique - "la défense de la foi", expression significative d'une théologie de l'exil.

En effet défendre la foi suppose qu'elle n'est pas évidente, suppose que le monde est étranger à ses assertions. Ici, l'exil se montre particulièrement radical. Finalement, il est au cœur de nos êtres. Et la démarche apologétique-même revient à admettre que pour notre raison, les choses ne sont pas évidentes, voire pour tel courant de l'apologétique, que la réalité toute droite nous est inaccessible sans une révélation surnaturelle.

Ici, l'exil, évidemment, n'est ni simplement géographique, ni même peut-être seulement éthique, conséquence d'une chute morale. Il peut se révéler être bel et bien ontologique. Et la démarche apologétique chrétienne rejoint alors, et dépasse même, Platon et son mythe de la chute.

Cela s’est développé en christianisme notamment dans la lignée de Tertullien puis d’Augustin, puis dans le calvinisme.

On a ici une exigence d'humilité ; selon que c'est une situation toute humble que celle de l'exil.

 

 

Le terreau du lendemain

 

L'espoir de nouveaux jours

Le malaise qui nous habite nous fait espérer un temps où tout ira mieux. On ne rattrapera pas le passé. Alors bâtissons un avenir qui, au moins par le bonheur, lui ressemble.

Préparons-nous au moins une retraite heureuse.

Mais, mieux que cela, une société sans classe, une Oumma, un Royaume idéal.

L'exemple constantinien. A partir du second exil, en 70, avec la destruction du Temple, et ses suites débouchant à partir de 313 sur la "conversion" de l'Empire romain.

 

La poursuite d'un mieux

Mais l'échec semble patent.

Alors on se tourne vers un mieux plus humble, on en revient à la retraite : il n’est rien de meilleur que de voir les jours de sa courte vie sous le soleil, mangeant son pain buvant son vin avec la femme que l'on aime, dit l'Ecclésiaste.

Et puis après, chez les morts.

Avant cela, la tentation nous aura taraudés d'en rester à la culture du passé pour une nostalgie en dérive, n'ayant pas perçu son véritable objet - son inaccessible objet.

En attendant, on mendie même, ce mieux plus humble.

 

 

Les dérives de la nostalgie

 

Notre passé historique

Le premier lieu vers où dérive notre nostalgie est le passé censé être meilleur quand s'avère trop patente la pourriture de l'avenir. On passe de l'espérance à son refus : en politique, à la "réaction".

Ici, on est persuadé que la modernité, avec toutes ses connotations, cette modernité qui a si évidemment trahi toutes ses promesses, est la cause de tous nos maux.

On dénoncera ici l'Empire romain converti au temps de Constantin, comme si la croissance numérique du christianisme pouvait déboucher sur autre chose ! Loin de porter un regard intelligemment critique sur un tournant inéluctable, loin d'en analyser de façon critique les dérives, on jette le bébé avec l'eau du bain, pour se préparer à reproduite à l'infini les mêmes erreurs, sous une espèce certes éventuellement différente. Ainsi nombre d'anti-constantiniens ne sont-ils pas fervents partisans de la "moral majority" - ce constantinisme, qui, comme le Canada Dry a l’allure de l’alcool, a le goût de la démocratie ?

Là, on dénoncera la démocratie et l'esprit des Lumières, au nom de ce qu'il a débouché sur la Terreur et les systèmes totalitaires modernes, cela pour prôner un retour à une sorte de chrétienté dont on fait mine d'ignorer que la douceur n'était pas non plus son apanage — la chrétienté, ou l'Oumma médiévale, cela dépend de quel intégrisme on parle.

Ailleurs, on mettra tout dans le même sac, la chrétienté, l'humanisme et l'esprit des Droits de l'Homme, pour prôner un retour au sang pur de la nation. A ce stade la dérive historicisante débouche sur le comble de l'absurde, à son degré suicidaire. Et on a nommé l'extrême droite, qui veut tôt ou tard retrouver les sources païennes du peuple, du sang, de la race. Mussolini, lui, voulait revenir à la gloire impériale et romaine de l'Italie, Hitler exaltait le pur esprit de la mythologie germanique. On sait où débouchent de telles invraisemblances : la volonté d'élimination de l'impur, le juif pour Hitler, l'immigré venu des ex-colonies pour les idéologies d’un type similaire – mutatis mutandis - des pays ex-colonisateurs en général, etc.

Ici, inutile de montrer, cela s'est démontré tout seul par l'absurde, à quel point il est évident que la nostalgie ment. Mentent de la même façon la nostalgie anti-constantinienne, la nostalgie anti-humaniste, la nostalgie anticommuniste, etc.

 

Le sein maternel

Au fond dans ces dérives-là, et dans leur débouché absurde, se dévoile un problème qui s'avère finalement décryptable comme étant d'un ordre que l'on pourrait qualifier de psychanalytique : un narcissisme exacerbé, le regret du sein maternel.

Alors il apparaît aussi que la tentation d'une telle dérive est au fond de chacun de nous.

Cette dérive est cachée au cœur de notre perception de l'inconvénient d'être né. Cette malédiction de ce triste jour de notre naissance qui perce du tréfonds de nos douleurs les plus intenses. Cette malédiction que prononcent Baudelaire, Cioran, Job, ou Jérémie (Jérémie 20).

C'est là une réalité qu'il s'agit de mettre à jour en nous : nous sommes alors au cœur de la douleur de l'exil. Il s'agit de la mettre à jour en chacun de nous, en sorte que ses potentialités terroristes et suicidaires ne portent pas leur fruit pourri dans l'histoire.

Ici se dévoile la frontière entre l'exil éthique et l'exil ontologique ou métaphysique. L'exil éthique, produit de ce que la théologie appelle le péché originel, consiste justement à un refus de l'exil ontologique, à un refus de la finitude. Ici l'exil éthique et l'exil ontologique se mêlent en tentant de s'opposer.

La nostalgie du sein maternel recoupe la nostalgie du Paradis, puis en amont, la nostalgie du non-être, la nostalgie de l'infinitude - le refus d'exister, et donc d'être limité. D'où, la volonté d'éliminer, sous prétexte de toute-puissance, tout ce qui est différent, c'est-à-dire tout ce qui est vie, jusqu'à sa vie propre, dernier signe de finitude - voir Hitler dans son bunker.

 

 

Des mythes de l'exil à l'entrée dans le présent

 

Du châtiment à l'épreuve

Le thème de l'exil s'exprime, historiquement, en premier lieu en mythes.

Le mythe de l'exil le plus influent est issu du platonisme. Mythe d'une chute des âmes depuis leur origine céleste jusqu'à l'ici-bas de nos réalités. En christianisme, il est le mieux connu sous son espèce origénienne : Origène l'hérite sans doute de l'alexandrinisme juif, notamment de Philon. Mais aussi, il le fait dériver du Nouveau Testament, se réclamant avant tout de Paul.

Son mythe procède d'une lecture allégorique de la Genèse et d'Esaïe 14.

Ce mythe persiste jusqu'au plein Moyen Age, comme en témoigne le fait qu'il est au cœur de la théologie cathare. On en trouve trace chez des médiévaux non-cathares, comme Bernard de Clairvaux (reprenant comme tant d'autres le thème de la chute du diable selon Origène pour le voir piégé par le Christ) et chez Anselme de Canterbury (lisant la chute des étoiles d'Apocalypse 12).

L'orthodoxie a gardé de ces développements le mythe de la chute de Lucifer.

L'autre thème mythique important concernant l'exil et l'interprétation de la Genèse est celui de la Cabale de Luria, datant du XVIe siècle - mais ses racines sont plus anciennes.

Ici l'exil est plus épreuve, voire mission, que châtiment. Il est question au sens strict d'exil métaphysique de Dieu même. Le "retrait de Dieu", le "tsimtsoum", est à l'origine de la création. On peut mentionner une autre approche mythique du mal, développée dans l’évolutionnisme.

Parlant d’évolutionnisme comme d'un mythe, je précise que je n'entends pas nier la théorie de l'évolution sous angle paléontologique ou biologique en lui opposant une Genèse qui serait perçue comme une alternative scientifique à la théorie de l'évolution, au mépris de son genre littéraire.

Le thème cabalistique influence directement, ou indirectement, en parallèle son équivalent chez le mystique luthérien Jacob Böhme, la philosophie évolutionniste moderne (pour Jacob Böhme, il est plutôt question de désir de Dieu à l'origine de la création, désir d'un mieux).

Dans l’évolutionnisme, ce thème d'un passage vers le mieux, s'exprime dans tout le devenir du monde.

Chez Hegel ce devenir est aussi un devenir de Dieu.

Ici l'exil prend une allure positive. Il devient en fait Exode, comme chez un Teilhard de Chardin.

 

De la mission au quotidien

Pour revenir à la Cabale de Luria proprement dite, elle consiste à nous proposer une interprétation du problème du mal, comme exil géographique du peuple juif chassé d'Espagne.

Dieu y exprime la réconciliation dans l'histoire du monde, où l'exil devient donc mission.

Le mythe a fonction alors de discours de consolation. Où l'on rejoint l'Epître aux Hébreux.

Consolation pour continuer à vivre, pour continuer un chemin difficile, un chemin douloureux, que Dieu a voulu tel, un chemin vers la résolution ultime, au jour où "Dieu sera tout en tous".

C'est alors, en regard de la résolution utime, que ce chemin du provisoire se donne à apparaître comme chemin d'écoliers au long duquel se cueillent les fruits passagers du bonheur, toujours provoire, "usant du monde comme n'en usant pas" (1 Corinthiens 7).

 

 

R.P.

Aix 1995

Sophia-Antipolis / Philo-Sophia 2005-2006

 

 

 

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Le Golem

Par rolpoup :: samedi 03 février 2007 à 10:01 :: Temps d'exil

 

 

 

 

 



LE GOLEM

 

 

 

 

On dit qu’au XVIe siècle, le rabbin Loew de Prague conçut une créature d’argile à laquelle il réussit à donner l’animation : le Golem. Il paraît même que le Golem du rabbin Loew aurait eu des prédécesseurs au Moyen Âge, au temps des Croisades et des persécutions des juifs qui les escortaient en Europe. Car le Golem avait pour fonction de protéger les juifs de leurs persécuteurs. Le Moyen Âge était en outre le temps du développement de la Cabale, et de l’essor parallèle de la certitude que les lettres de la Torah avaient un réel pouvoir créateur, qu’avait utilisé Dieu pour faire naître le monde.

 

Or il y a là, dans les lettres de la Torah, et plus particulièrement dans le Nom de Dieu, le Nom imprononçable, l’élément par lequel la matière reçoit la vie.

 

Où l’on retrouve le rabbin Loew : pour un rabbin, cela n’était-il pas confirmé par une parole des Psaumes ? Au Psaume 139 se trouve en effet le seul passage de la Bible où apparaît le mot Golem : “Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait.” (Psaume 139, 15-16.) Golem est ici traduit (dans la TOB) par “ébauche”. Apparaît aussi dans ce passage le livre de vie, écrit dans l’éternité. Or, voilà que c’est ainsi qu’a procédé Dieu avec Adam, le façonnant de la terre avant de lui donner un nom animé par le sien propre, porté dans le souffle divin...

 

Autant d’éléments d’une conviction qui aurait conduit le rabbin de Prague à concevoir le Golem. Car sa créature recevait la vie du Nom de Dieu que le rabbin insérait dans sa bouche.

 

Mais voilà que, dit-on, l’affaire tourna mal : le Golem se dérégla, en quelque sorte. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce dérèglement. Depuis une volonté, dans l’entourage du rabbin, de l’employer à autre chose que ce pourquoi il avait été conçu, jusqu’à celle qui lie le dérapage du Golem à un oubli redoutable : le rabbin devait retirer le Nom divin chaque shabbat. Un vendredi soir il oublia, et rapporte l’historien Gershom Scholem, le Golem se mit à crier avec une force extraordinaire, faisant trembler les maisons et menaçant de tout détruire. Le rabbin décida alors de lui enlever la vie définitivement, lui retira le Nom de Dieu, et le Golem tomba à terre, inanimé.

 

On dit qu’alors on le déposa dans les combles de la synagogue de Prague, qui existe toujours. Depuis, le rabbin Loew est mort, on connaît sa tombe. Quant au Golem, on n’entendit plus parler que de la terreur qu’inspirent les combles de la synagogue, surtout à certains de ceux qui y sont montés, même si, semble-t-il, on n’y trouva pas le Golem : sa dépouille d’argile aurait été transportée ailleurs.

 

Il est vrai que si l’existence de ses prédécesseurs du Moyen Âge n’est pas avérée, le Golem a quand même certainement, semble-il, quelques successeurs depuis. Sautons quelques siècles : passons rapidement sur le docteur Frankenstein. Mary Shelley, qui nous conte son histoire, et celle du monstre qu’il créa, connaissait, certes, l’histoire du Golem.

 

Mais plus près de nous, n’oublions pas que c’est de Prague, où serait caché le Golem, que vient bel et bien le mot robot ! Or que ne voit-on pas de tentatives d’animations de créatures sous ce nouveau nom ? Nous en connaissons, de ces créatures, qui, nous assurent les informaticiens, sont aujourd’hui capables d’auto-évolution, c’est-à-dire de développer leur propre... j’allais dire intelligence. Peut-être jusqu’à des tentatives de Golems déréglés comme l’ordinateur d'une certaine année 2001, selon un titre célèbre : “2001, Odyssée de l’espace” ? Ou certains des robots du romancier Isaac Asimov qui s’interrogent sur l’existence de l’homme ? Ou, “rêvant de brebis électriques”, les “androïdes” dont on tombe amoureux, comme dans le roman de Philip K. Dick (Do Androids Dream Of Electric Sheep ? — adaptation cinématographique de Ridley Scott : Blade Runner) ? Ou plus modestement, comme l’anti-virus de mon ordinateur, qui (c’est authentique !), au moment où je rédigeais ces lignes, est venu bloquer tout mon système, à l’encontre de ce qu’il est censé faire.

 

Mais restons sérieux, comme nous y exhorte ce genre d’incidents : les structures d’alphabets numériques, demeurent, dans l’échelle de l’être, à un degré bien moindre que les lettres de la Torah... Sans parler du Nom divin. Le Nom divin reste hors de notre portée : le Golem s’échoue au seuil de l’humanisation, de la rencontre de Dieu symbolisée par le shabbat, ou par le souffle donné par Dieu seul dans la Genèse. Alors en lieu et place de cette matière désanimée — tandis qu’à l’heure de l’homme bionique, lettres, chiffres, ADN ou autres structures transparaissent comme en écho des lettres fondatrices qui précèdent le monde — allons-nous devenir notre propre Golem ?

  

 

R.P. - Article paru dans Le Cep, Mensuel

de l’Église réformée de France
en Cévennes Languedoc-Roussillon, n° d’avril 2002.

 

 

 

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Le figuier, l’exil et la promesse

Par rolpoup :: vendredi 02 février 2007 à 9:32 :: Temps d'exil

 

 

 

 

 



Le figuier, l’exil et la promesse

 

 

 

 

1. Nathanaël sous le figuier et le paradis perdu

 

Jean 1 : 43-51 :

[...] Jésus résolut de gagner la Galilée. Il trouve Philippe et lui dit: "Suis-moi." […] Philippe […] va trouver Nathanaël et lui dit: "Celui de qui il est écrit dans la Loi de Moise et dans les prophètes, nous l’avons trouvé: c'est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth." [...Jésus] dit à Nathanaël […] : Avant même que Philippe ne t’appelât, alors que tu étais sous le figuier, je t'ai vu. " Nathanaël reprit : "Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël." Jésus lui répondit : "Parce que je t'ai dit que je t'avais vu sous le figuier, tu crois. Tu verras des choses bien plus grandes." Et il ajouta : "En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme."

 

En faut-il si peu, peut-on se demander en effet, pour convaincre Nathanaël que Jésus est le Messie attendu ? Mais, en fait, est-ce si peu ? Apparemment, Jésus n'a pas dit grand chose de significatif : « je t'ai vu sous le figuier ». Pourquoi un tel écho en Nathanaël ? La conclusion de Jésus en laisse deviner la raison : « vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme. » L'évocation du figuier a provoqué en Nathanaël un écho d'éternité; celui d'un temps où les anges frayent avec les hommes. Cette éternité dont le fils de l'Homme en Jésus nous ouvre enfin à nouveau le ciel. L'écho d'un paradis immémorial, comme il en sera à nouveau dans le Royaume promis, ce jour où « ils demeureront chacun sous sa vigne et son Figuier, et personne pour les troubler. Car la bouche du SEIGNEUR le tout-puissant aparlé » (Michée 4:4).

 

Ce temps promis est aussi le rappel d'un temps passé, alors heureux : ainsi 1 Rois 4:25 : « Juda et Israël demeurèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier, de Dan jusqu'à Béer-Shéva, durant toute la vie de Salomon. » Et en amont encore, plus haut que le temps de Salomon, que le temps d'avant l'exil à Babylone et la destruction du Temple, c'est au paradis originel que renvoie la promesse, au paradis où apparaît, comme premier arbre nommé, le figuier, juste après la faute, on y reviendra. Il fallait bien qu'on fût alors sous son figuier, dans le bonheur d'un ciel ouvert. Un monde désormais perdu dont Nathanaël perçoit alors la nostalgie infinie. L'histoire d'une perte, d'une dégradation qui se déroule dans l'histoire ; une perte devenue dès lors moteur de l'histoire.

 

 

2. Histoire de la déchéance du figuier de l’Inde au Moyen Age en passant par l’antiquité et Rome

 

Et de l'Antiquité indienne et méditerranéenne au Moyen Age, on assiste à une dégradation de l'image du figuier, comme pour une illustration d'une chute et d'un exil irrémédiables. On empruntera à un spécialiste fort bien renseigné, Alain Pontoppidan[1], les éléments de description de ce processus qui apparaît bien comme une dégradation.

 

« [...] En Inde [depuis des temps immémoriaux, le figuier est] sacré, [sous une espèce appelée le pipal, ou arbre Bo (en latin : Ficus religiosa)] ; c'est l’arbre du monde qui relie la terre au ciel, le figuier perpétuel des Upanishad. Traditionnellement consacré à Shiva et à Vishnu, le culte du figuier est associé à celui du serpent, force fécondante et symbole de sagesse. Il abrite souvent un autel en plein air ou un petit oratoire. » (Pontopiddan p. 32-33.).

Remarquons cette coïncidence apparente avec la Genèse où les Feuilles de figuier apparaissent après l'intervention du serpent.

Décrivant l'arbre, Alain Pontopiddan remarque de son côté (p.15) que « ses branches basses s'inclinent vers le sol jusqu'à s'y poser comme de gros serpents gris ». Voilà un arbre sacré qui laisse déjà percer, peut-être, sa future ambiguïté.

 

Toujours en Inde, cette espèce du figuier est aussi l'arbre sous lequel le Bouddha connut l'illumination. Entretenu, l'arbre du Bouddha est resté objet de vénération jusqu'à nos jours[2].

Le Bouddha sous son figuier ne ressemble-t-il pas au Nathanaël qu'a vu Jésus ?

 

Allant vers l'Ouest, vers l'Antiquité méditerranéenne, on retrouve cette vénération et une symbolique similaire ‑ de l'Afrique à l'Europe :

« Aux Égyptiens qui le considéraient comme un don des dieux, il apparaît comme un symbole de fécondité, un arbre nourricier relié à la déesse mère. » (Pontopiddan p. 63.)

Et nous voilà avec un arbre féminin apparemment.

 

Ainsi, de même, « Il jouait chez les Grecs un rôle Important dans le culte de Déméter, la déesse de la terre et des moissons. La figue avec son ventre rebondi a quelque chose des rondeurs de la femme [...] », note Alain Pontoppidan (p. 63), qui fait remarquer que le fruit ouvert évoque même le sexe féminin.

 

« Les Romains [, eux,] vénéraient le figuier sous le nom de ruminal (de rumen, la mamelle), en mémoire de l’arbre sous lequel Remus et Romulus avaient tété la louve, avant d’être recueillis par le berger Faustulus et sa femme Laurentia ; ce figuier était consacré à Mars, le père des jumeaux fondateurs de la cité [...] »(Pontopidan p. 64).

Le figuier associé au dieu viril, Mars. Arbre féminin a-t-on dit. Effectivement. Mais, ainsi, on le voit, pas uniquement.

 

Car sous cet angle, on a remarqué que « le fruit [a aussi] forme de bourse, à tel point que chez les Berbères le même mot désigne à la fois les figues et les [… bourses, justement][3]. Pour des raisons de décence, on le remplace dans la conversation courante par le mot khrif qui signifie automne ‑ la saison des figues. [...] » (Pontopidan p. 64.)

 

Et « les Grecs le reliaient [, outre Déméter,] à Dionysos, et surtout à Priape, le dieu de la, fécondité et des jardins. Les statues de Priape étaient faites de bois de figuier, tout comme le phallus rituel porté en procession pendant les cérémonies dionysiaques. » (Pontopiddan p. 65.)

 

« Une étrange parenté associe le figuier sauvage et le bouc. Le même mot les désignait dans certaines régions de Grèce […]. On parle encore aujourd'hui de caprifiguiers pour désigner les arbres mâles, fécondateurs, par une analogie claire avec le rôle fécondant du bouc dans un troupeau de chèvres. Dionysos et Priape ne sont pas loin. [...] » (Pontopiddan p. 65.)

 

« La symbolique du figuier a [donc] quelque chose d'équivoque. Serait-il un arbre androgyne ? » (Pontopiddan p. 63.)

 

C'est ici que ça se dégrade... Toutes ces similitudes « ont dès l’Antiquité valu à la figue une connotation obscène, un caractère impur. A Rome les monstres étaient brûlés sur des bûchers de figuier, non pas à cause de ses qualités purificatrices, mais parce qu 'il avait lui-même quelque chose de monstrueux. Et lorsqu'un figuier s'enracina sur le toit du temple de la déesse Diane que servaient des vestales [, ces prêtresses vierges], il fallut non seulement l’arracher, mais détruire le temple qu'il avait profané. » (Pontopiddan p. 66.)

Quant au figuier de Romulus et Remus, consacré à Mars, « les incidents qui l’affectaient étaient toujours regardés comme de mauvais présages. Ainsi, un an avant le meurtre d’Agrippine par son fils Néron, le figuier sacré se dessécha. Il lui poussa de nouveaux rejets, mais le règne de Néron fut une période sombre pour l’Empire romain, qui vacilla sur ses bases. » (Pontopiddan p. 64.)

 

Plus tard, le Moyen Age fera du figuier carrément un arbre diabolique.[4]

« En Italie du Sud, on prétend parfois qu'un diable se cache dans chacune de ses feuilles, et qu'il ne fait plus de fleurs depuis que Judas [se serait] pendu à une de ses branches [ce que ne dit pas le Nouveau Testament !] En Sicile catholique, "le figuier, arbre phallique, et le noyer, arbre nuptial, sont devenus non seulement des arbres maudits, mais des instruments de malédiction " », signale Angelo de Gubernatis, La Mythologie des plantes, 1818. (Pontopiddan p. 61-68.)

 

« Un arbre aussi magique et aussi et ambigu que le figuier, soupçonné d’accointances avec le diable, ne pouvait que nourrir de nombreuses superstitions. Elles sont contradictoires, suivant que l'un ou l’autre de ses aspects était mis en avant. Ainsi le figuier protège-t-il contre la foudre, et on le plante volontiers à proximité de la maison. Mais on prétend aussi qu'il est fort dangereux de dormir sous son ombre. Quiconque s’y abandonne voit paraître une femme habillée en moine, tenant un couteau à la main, qui lui propose de le prendre par la pointe ou par le manche. S'il choisit la pointe, il mourra mais s'il préfère le manche il sera seulement roué de coups ! Une autre croyance assure que si on rêve de figues on recevra des coups de bâton. Sans doute est-ce la punition encourue pour une rêverie aussi inconsciemment obscène ! Fort heureusement, on peut se protéger des esprits malins habitant le figuier en faisant une petite coupure dans une de ses branches, puis en avalant trois feuilles. [...] » (Pontopiddan p. 68-10.)

 

Et pourtant comme en rend compte le poète Francis Ponge, écrivant du cœur de sa culture manifestement biblique : « se nourrir de l’autel scintillant en son intérieur qui la remplit toute d'une pulpe de pourpre gratifiée de pépins. » (Francis Ponge, La figue) ; pourtant, donc, on a effectivement affaire à « cet arbre généreux [...] intimement mêlé au destin des peuples méditerranéens, dont il fut une des principales sources de nourriture. [...] » (Pontopiddan p. 68.)

 

Ici, changeant de registre, ses connotations en font le symbole du peuple de Dieu. La fécondité est dans la Bible l'expression de la bénédiction. La générosité féconde du figuier ne pouvait qu'y trouver sa place. Arbre nourricier et fécond, c'est ce que Dieu attend de son peuple, de ses peuples. C'est ici que prend place, a contrario, un épisode biblique qui a frappé les imaginations, et qui rejoint les ambiguïtés traditionnelles de l'arbre dans les cultures non-bibliques. Cet épisode est celui du figuier stérile maudit par Jésus. Comme une expression terminale du cheminement universel de la gloire à la déchéance que l'on vient de voir, ce figuier-là devient le symbole d'un périlleux manque de générosité, anormal pour un figuier. Le manque de générosité risque toujours de conduire le monde à sa fin...

 

 

3. Histoire biblique : le figuier stérile maudit, la destruction du temple et l’exil

 

Marc 11 : 12-15, 20-21 :

Jésus eut faim, écrit Marc. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s'il n’y trouverait pas quelque chose. Et s'étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n'était pas le temps des figues. S’adressant à lui, il dit. "Que jamais plus personne ne mange de tes fruits !" Et ses disciples écoutaient. Ils arrivent à Jérusalem. Entrant dans le temple, Jésus se mit à chasser ceux qui vendaient et achetaient dans le temple ; […] En passant le matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines. Pierre, se rappelant, lui dit : "Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit est tout sec."

 

Il s'agit d'« une parabole : le peuple n’avait pas répondu à l’attente du Seigneur, qui annonce ainsi son jugement. Cet arbre avait les feuilles qui viennent avec les premiers fruits ; il aurait au moins dû avoir quelques figues vertes du printemps, car dit Marc, "ce n'était pas la saison des figues" (d'[automne], la vraie récolte). » (Dictionnaire biblique Emmaüs.)

 

Entre la malédiction du figuier, et son résultat, le constat de Pierre : il a séché ; entre ces deux moments, se place l'épisode fameux où Jésus chasse les vendeurs du Temple. Ce n'est évidemment pas le fait du hasard. Le Temple est le lieu symbolique de la relation entre Dieu et son peuple, entre Dieu et les hommes. Le Temple comme un arbre qui relie la terre au ciel. Le Temple, carrefour nourricier du monde, ne remplit plus son office. Il est comme un arbre desséché. Et pas n'importe quel arbre, ici, mais le figuier, le premier arbre mentionné au paradis. La malédiction du figuier, et son accomplissement : il sèche ‑ est alors parabole du Temple et du monde dont il est le cœur : la fin est proche ; l'exil s'annonce, reproduction de la déportation à Babylone symbolisée déjà chez les anciens prophètes par la flétrissure de ce symbole de bénédiction par excellence qu'est le figuier. Ainsi Jérémie 8:13 : « je suis décidé à en finir avec eux ‑ oracle du SEIGNEUR, pas de raisins à la vignes pas de figues au figuier, le feuillage est flétri. Je les donne à ceux qui leur passeront dessus. »

Ou Osée 2:12 : « Je dévasterai sa vigne et son figuier dont elle disait : "Voilà le salaire que m'ont donné mes amants." Je les changerai en fourré, et les bêtes sauvages en feront leur nourriture. »

Ou Joël 1:12 : « la vigne est étiolée, le figuier flétri ; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d'entre les humains. »

 

C'est l'exil lors de la destruction du premier Temple qui est évoqué, et au fond l'exil du paradis. C'est un choc pédagogique que veut provoquer Jésus. L'exil prendra fin dans un vrai retour à Dieu, lorsque le symbole du Temple trouvera sa plénitude, l'arbre reliant la terre au ciel, selon cette autre prophétie de Jésus : le figuier d'Israël va reverdir et porter des fruits. Prophétie donnée peu après, en Marc 13:28 : « Comprenez cette comparaison empruntée au figuier. Dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l'été est proche. » Retour d'exil d'Israël, et au-delà, retour universel d'un exil universel, qui commence bien avant ses diverses expressions historiques. Retour de l'exil loin de Dieu, exil dans une nudité qu'avaient voulu couvrir les feuilles du figuier du paradis. Rappelons à présent l'épisode :

 

 

4. Genèse 3 et les feuilles de figuier comme résumé de l'histoire de l’exil universel

 

Genèse 3 : 1-7:

Or le serpent était la plus [rusée] de toutes les bêtes des champs que le SEIGNEUR Dieu avait faites. […] Le serpent [avait] dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme Dieu connaissant le bien et le mal. [Le mal : la pomme selon la traduction latine ‑ malum = pomme ou mal ‑ d'un terme désignant donc un arbre dont on ne sait pas quel il est ‑ pas le figuier non plus !] La femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il en mangea. […] Leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils surent qu'ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des pagnes. C'est là qu'apparaît le figuier, premier arbre nommé dans la Bible.

 

« Le même mot hébreu, à une nuance près, peut désigner à la fois le figuier et la passion, le désir charnel », a-t-on remarqué » (Pontopiddan p.66).

Mais aussi, faut-il préciser, avec une autre nuance, le prétexte. « Leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils surent qu'ils étaient nus [rusés]. Ayant cousu des feuilles de figuier [de prétexte], ils s'en firent des pagnes. »

‑ Figuier (te'enah = figue, figuier) (ta'anah = rut, chaleur des animaux, passion, désir charnel) (to'anah = prétexte, occasion, motif). ‑

En reste « un vêtement quelque peu urticant, plus proche du cilice que de l'habit de noces, comme un premier contact avec la rudesse du monde, avec l’innocence perdue. […] » Comme le remarque Pontopiddan (p. 66).

C'est l'exil dont il faudra revenir...

 

 

5. Le figuier signe de prospérité et la promesse du Royaume

 

Avant ce retour, il faudra que tombent le masque et ces feuilles, conformément à la prophétie de Jésus maudissant le figuier stérile. Ainsi viendra la fin.

Déjà le disait Ésaïe (34:4) : « toute l'armée des cieux se décomposera, les cieux seront roulés comme un document, et toute leur armée tombera comme tombent les feuilles de la vigne et celles du figuier. »

Et en écho, l'Apocalypse (6:13), concernant ici plus seulement les feuilles, mais les fruits : « Les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme fruits verts d'un figuier battu par la tempête. » Voilà ce qu'annonce la malédiction du figuier stérile.

 

 

Alors seulement peut germer la promesse d'un figuier fécond, plein d'un bonheur nouveau : « dès que ses rameaux deviennent tenues et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que  l'été est proche. »

Apocalypse 22:2 : « au milieu de la place de la cité et des deux bras du fleuve, est un arbre de vie produisant douze récoltes. Chaque mois il donne son fruit, et son feuillage sert à la guérison des nations. »

 

Où l'on retrouve le symbole de l'abondance qu'est le figuier dans toutes les promesse de la Bible où dès la Torah, la Terre promise est décrite comme un « pays de vigne, de figuiers et de grenadiers, pays d'oliviers, d'huile et de miel » (Deutéronome 8:8).

 

S'annonce alors le jour où « ils demeureront chacun sous sa vigne et son figuier, et personne pour les troubler. Car la bouche du SEIGNEUR le tout-puissant a parlé » (Michée 4:4).

Pour cela, le Seigneur lance un appel : « Liez-vous d’amitié avec moi, rendez-vous à moi, et chacun de vous mangera des fruits de sa vigne et de son figuier et boira l'eau de sa citerne » (Ésaïe 36:16).

« Le figuier forme ses premiers fruits. Et les vignes en fleur exhalent leur parfum. Lève-toi, ma compagne, ma belle, et viens ! » (Cantique 2:13).

 

 

R.P.

Gardonnenque 2002

 

 

 


[1] Alain Pontoppidan, Le figuier, Arles, Actes Sud, coll. « le nom de l’arbre », 1997. 

[2] « […] Deux cents ans après là mort de Gauttama, l’empereurAçoka [sous lequel le bouddhisme devint en Inde religion officielle, fit construire autour de lui un temple à ciel ouvert dans lequel Il plaça un trône de pierre, le Vadjrâsana, à l’endroit où s’était tenu l'Eveillé. […] Des repousses du figuier du Bouddha subsistent jusqu'à aujourd'hui, toujours vénérées, « à proximité du Vadjrâsana […]. Un autre descendant de l’arbre originel se trouve sur l’île de Sri Lanka : Il y fut rapporté par la fille de l'empereur Açoka, la princesse Sanghamitta, quand ce pays se convertit au bouddhisme,  Il y a plus de deux mille trois cents ans. » (Pontopiddan p. 33-34. ) 

[3] Dans le Var, n'a-t-on pas surnommé une espèce, la « Marseillaise », « couille du pape » ? « sans doute, » précise Pontopiddan (p. 54), fort bien renseigné, je vous l’ai dit, « parce qu'elle n'est pas bien grosse. » 

[4] Alain Pontoppidan  attribue cette nouvelle dérive à « la religion chrétienne, dans [ce qu’il appelle] son aversion maladive pour le plaisir charnel, [confondant] sexualité et génitalité » (p. 67.) Il est plus vraisemblable, vu la vision plutôt positive de la bible pour le figuier, qu'on assiste au contraire à une accentuation de la dérive négative de la tradition issue de l’Antiquité romaine.

 

 

 

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La Bible, le Vin, la Vigne

Par rolpoup :: jeudi 01 février 2007 à 14:54 :: Temps d'exil

 

 

 

 

 



La Bible, le Vin, la Vigne

 

 

 

 

 « Nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne. » Ainsi commence un poème arabe, la Khamriya, de 'Omar Ibn al-Faridh. Plus loin dans son poème Ibn al-Faridh écrit : « heureux les gens du monastère, combien ils se sont enivrés de ce vin, et pourtant, ils ne l'ont pas bu, mais ils ont eu l'intention de le boire. » (Ses commentateurs le signalent, par « gens du monastère », Ibn al-Faridh désigne simplement les chrétiens.) Voilà donc un vin vieux, plus ancien que la création de la vigne, qui procure une bienheureuse ivresse à ceux qui vivent dans sa proximité sans l'avoir bu, par leur seule espérance.

 

On a alors un des moments culminants de la compréhension du vin dans les traditions issues de la Bible — moment qui se noue dans le Cantique des Cantiques et dans l'histoire des lectures qui en ont été faites. Mais avant que l'on n'en arrive là, il y a tout un cheminement à travers l'ambiguïté d'un signe aussi riche que troublant. Car le signe, le vin, la vigne, est ambigu.

 

On peut même dire que dans la Bible, ça commence mal. La première mention du vin concerne l'ivresse de Noé et son déshonneur qui s'en suit (Genèse 9, 20-27).

 

Déshonneur qui ne concerne pas que Noé, puisque le vin de l’épisode a saoulé jusqu’à ses exégètes ! — qui ont vu noircir la figure du petit-fils de Noé, Canaan ! Où le vin réveille jusqu’aux passions enfouies, dans l’orgueil ridicule des ivrognes, et ici cet orgueil des imbéciles, le racisme. Des commentateurs — blancs —, juifs aussi bien que chrétiens, comme en proie eux-mêmes à une ivresse honteuse et au vin de Noé, n’ont-ils pas décrété que puisque Canaan (nom des habitants de la Palestine ancienne), petit-fils de Noé, était en proie à l’esclavage du fait de l’impudeur de son père Cham face à Noé ivre et nu, il était donc… noir ?! — belle justification d’une injustice, l’esclavage raciste, justification par l’ébriété d’exégètes de café du commerce !… Mais ne nous appesantissons pas sur ce premier texte.

 

Le second texte qui apparaît, mettant en scène Abraham et Melchisédech, nous place au cœur d'une promesse, comme un fil rouge qui traverse toute l'Histoire biblique ; il nous place au cœur de l'Alliance. C'est comme la première Sainte Cène, pour une alliance universelle entre Abraham, qui représente le peuple de Dieu, et Melchisédech, qui représente les autres peuples. Entre ces deux textes, la honte de Noé, et l'Alliance entre Abraham et Melchisédech, est toute la richesse du signe. Le second moment vient comme un rachat du premier. Car, enfin c'est bien Noé qui est présenté comme le premier viticulteur, celui qui plante une vigne, signe permanent de bénédiction, figure du peuple de Dieu, du Fils de Dieu même, cela pour un premier et immédiat dérapage.

 

Le décor biblique quant au vin et à la vigne est dès lors planté : fruit de bénédiction, mais jusqu'à la joie du vin nouveau — du vin nouveau et éternel, source de joie avant même la création de la vigne —, jusqu'à ce vin du Royaume de Dieu, il est toujours en passe de glisser à l'ambiguïté.

 

*

 

Ambiguïté par la consolation même dont il est porteur. Car que de consolation dans cette coupe ! La Bible l'a chantée avant Baudelaire, ou, un autre poète arabe, le fameux 'Omar Khayyâm. Tout comme la Bible, au livre des Juges : « La vigne leur dit: Vais-je renoncer à mon vin qui réjouit les dieux et les hommes ? » (Juges 9:13). Car oui, « le vin réjouit le cœur des humains en faisant briller les visages plus que l'huile... » selon le Psaume (104:15).

 

La Bible a chanté le vin avant Baudelaire ou 'Omar Khayyâm, qu'il faut, pour être justes, citer tout de même — ils ont frôlé de si près, eux et tant d'autres, le talent prophétique, ils ont su dire les choses en termes si prenants ! S'ils n'ont peut-être pas perçu aussi clairement qu'il l'aurait fallu le vin qui précède la vigne, s'ils ont pu ainsi manquer le but, c'est de bien peu :

 

'Omar Khayyâm n'écrit-il pas ? — parlant du vin de nos coupes : « Bois ce vin, c'est la vie éternelle ; C'est ce qui reste en toi des juvéniles délices ; bois ! Il brûle comme le feu, mais les tristesses Il les change en une eau vitale ; bois ! » (Quatrain XC). Combien Khayyâm ici ne frôle-t-il pas la nostalgie d'Ibn al-Faridh ?

 

De même Baudelaire. Nous nous souvenons tous de ses poèmes de notre temps de lycée : « Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles : "Homme vers toi je pousse, ô cher déshérité, Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, Un chant plein de jeunesse et de fraternité !" » (Fleurs du Mal, CIV, « L'âme du vin ») Ou encore, chez ce même Baudelaire, le vin qui nous apostrophe : « En toi je tomberai, végétale ambroisie, Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, Pour que de notre amour naisse la poésie Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! » (Ibid.). Que de bonheur dans la bouteille !

 

Mais Baudelaire, comme le Livre biblique des Proverbes, le sait, la dérive guette : « Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence, De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ; L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil ! » (Ibid., CV, « Le vin des chiffonniers »). Dérive jusqu'au délire — ultime consolation — du culte de la bouteille : « Tu verses en lui l'espoir, la jeunesse et la vie — Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux ! » (Ibid., CVII, « Le vin du solitaire »).

 

'Omar Khayyâm, lui aussi, trouve la consolation dans le vin. Lui y trouve jusqu'à la consolation de boire : « Je bois du vin, et quiconque boit comme moi en est digne. Si je bois, c'est chose bien légère devant Lui. Dieu savait, dès le premier jour, que je boirais du vin, Si je ne buvais pas, la science de Dieu serait vaine » (Quatrain LXXV). Et consolation définitive à nouveau : « Bois du vin, ton corps un jour sera poussière, Et de cette poussière on fera des coupes et des jarres... Sois sans souci du Ciel et de l'Enfer : Pourquoi le sage se troublerait-il de telles choses ? » (Quatrain LXXIX).

 

On reconnaîtrait presque ce qu'en termes à peine moins éloquents, disent les insouciants qui en tous les temps de détresse, ne voient pas venir les déluges qui les menacent : « mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (1 Corinthiens 15:32 ; Ésaïe 22:13 ; Luc 12:19-20).

 

*

 

Sans aller toujours du train de nos poètes, l'essentiel des textes bibliques sur le sujet présente bien le fruit de la vigne, et donc le vin, comme une bénédiction, on va y venir — mais rien dans l'Écriture n'est unilatéral. Ce serait manquer d'équilibre que de ne s'arrêter qu'au bon côté des choses, tel l'insouciant ou l'insensé du Livre des Proverbes. Car le vin procure la joie, mais aussi, cela les poètes l'ont su bien sûr, la gueule de bois. Ce qui est bon dans le vin, selon la Bible, en cela très simple, c'est la réjouissance qu'il apporte, ce qu'il a de mauvais c'est la gueule de bois qui risque de s'en suivre. N'importe qui d'entre nous l'aurait trouvé tout seul, me direz-vous. Certes ! Mais la Bible en tire toute une leçon, y fonde tout un message.

 

Ainsi si le Psalmiste chante que « le vin réjouit le cœur des humains en faisant briller les visages plus que l'huile... » (Psaume 104:15), le livre des Proverbes avertit : « Ne regarde pas le vin qui rougeoie, qui donne toute sa couleur dans la coupe et qui glisse facilement » (Pr 23:31). Et il précise : « Le vin est moqueur, l'alcool tumultueux ; quiconque se laisse enivrer par eux ne pourra être sage » (Proverbes 20:1). Aussi met-il en garde en ces termes : « L'amateur de plaisir est voué au dénuement, qui aime le vin et la bonne chère ne s'enrichit pas » (Pr 21:17). Le Livre des Proverbes préfère réserver à l'alcool des fonctions plus prosaïques : « Qu'on donne plutôt de l'alcool à celui qui va périr et du vin à qui est plongé dans l'amertume » (Proverbes 31:6).

 

Mais le livre des Proverbes est célèbre pour ce côté prosaïque, justement. Il entend ne pas inviter au rêve. Il n'est pas prudent de trop dériver vers l'ivresse par rapport à la réalité plus concrète de nos vies. S'il est un vin à boire avec abondance, c'est celui de la Sagesse : « Allez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai mêlé », dit-elle, cette Sagesse (Proverbes 9:5). Car il est un autre vin, non pas sagesse, mais folie, amer, celui-là ; il est une autre ivresse, celle qui fait dériver jusqu'à l'exil et l'égarement. Ici, ce n'est plus le vin signe la joie, qui enivre : « Soyez surpris et restez stupéfaits, dit Dieu, dans Ésaïe, devenez aveugles et restez-le, soyez ivres, mais non de vin, titubez, mais non sous l'effet de la boisson » (Ésaïe 29:9).

 

C'est le temps de l'exil et de la douleur, le choc du réel, qui finit par nous rejoindre, terrible : « Finie, la joie délirante dans le vignoble et la campagne de Moab ! Je taris le vin dans les cuves : finis, les cris qui accompagnaient le foulage ! » dira le prophète Jérémie (48:33). Il y a donc bien une gueule de bois annoncée par la Bible, terrible, qui culmine au livre de l'Apocalypse : « De sa bouche sort un glaive acéré pour en frapper les nations. Il les mènera paître avec une verge de fer, il foulera la cuve où bouillonne le vin de la colère du Dieu tout-puissant » (19:15).

 

Mais cette menace est suivie d'une promesse, magnifique, pour le jour de l'Alliance rétablie : « Comme ils seront heureux ! Comme ils seront beaux ! Le froment épanouira les jeunes gens, et le vin nouveau, les jeunes filles » (Zacharie 9:17). Comme le dit Jésus : « je le boirai avec vous, nouveau, ce fruit de la vigne, dans le Royaume de mon Père. » (Marc 14:25).

 

*

 

Comme en signe prophétique de cela, de l’ambivalence des temps, les officiants du culte biblique devaient s'abstenir de vin au moment du culte. À ce moment, on témoigne d'un exil dont on voudrait qu'il passe, on aspire à la rencontre et à la dégustation du vin nouveau, qui est aussi le plus vieux des vins vieux, celui qui précède la création de la vigne. Voilà un vin céleste, voilà une vigne qui le porte, et qui décidément nous hante... Et produit, en attendant le jour de la rencontre, la certitude que jusque là les temps ne sont décidément pas forcément à la fête...

 

*

 

Ils n'en sont pas moins, le vin et la vigne, dès à présent, essentiellement signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible. Ainsi l'Ecclésiaste le résume : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres » (Ecclésiaste 9:7).

 

Où s'enseigne aussi une leçon sur la fragilité d'un bonheur passager. Vient le temps où « la vigne est étiolée, le figuier flétri ; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d'entre les humains » (Joël 1:12). À travers la vigne et le vin, les prophètes conduisent à la réflexion, en lien avec l'exil et la destruction du Temple, en lien avec la nostalgie des jours du bonheur passé.

 

S'esquisse le sens de cette nostalgie plus fondamentale qui a traversé notre propos. « Que je chante pour mon ami, dit le livre d'Ésaïe, le chant du bien-aimé et de sa vigne : Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux » (Ésaïe 5:1). Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s'en sont allés, se dessine la nostalgie de ce « vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne », la nostalgie qui est aussi peut-être celle de Dieu, et par rapport à laquelle, précisément, il a créé la vigne, et cette vigne : son peuple. Nous voilà au cœur des chants bibliques sur le vin.

 

Le Cantique des Cantiques, célébrant l'amour de Dieu pour son peuple, sa fiancée : « Que tes caresses sont belles, ma sœur, ô fiancée ! Que tes caresses sont meilleures que du vin, et la senteur de tes parfums, que tous les baumes ! » (Cantique 4:10). Ou encore : « Je viens à mon jardin, ma sœur, ô fiancée ; je récolte ma myrrhe avec mon baume ; je mange mon rayon avec mon miel ; je bois mon vin avec mon lait ! (et le Chœur :) "Mangez, compagnons ; buvez, enivrez-vous... !" » (Cantique 5:1).

 

Car dès le départ, on a compris que ces textes célébraient l'amour de Dieu pour son peuple, et bientôt l'amour de Dieu, le Bien-Aimé, pour l'âme nostalgique, l'âme qui soupire après lui, ce bonheur qui nous échappe en notre quotidien, ce bonheur comme une ivresse d'un vin regretté, d'avant l'exil, notre exil à tous. Tous les nostalgiques y sont venus, depuis ceux des temps bibliques, jusqu'aux troubadours et aux mystiques du Moyen Age, en passant par les poètes comme Ibn al-Faridh, jusqu'aux poètes modernes. Je pense à un Jean de la Croix, qui écrit : « Sur tes traces les jeunes filles Vont légères par le chemin ; Sous la touche de l'étincelle, Le vin confit engendre en elles Des respirs embaumés, d'un arôme divin. Dans le cellier intérieur De mon Aimé j'ai bu ; alors Sortie en cette plaine immense, J'étais en complète ignorance, Je perdis le troupeau dont je suivais les pas » (Poèmes, XI, 25-26). Divine ivresse de l'âme égarée dans la nostalgie du vin du Bien-Aimé dont elle n'a pas bu. Ce que notait Ibn al-Faridh.

 

Alors la vigne devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu recueille la joie en son peuple, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne en un repas amical. La rencontre de la joie s'est faite en celui, Jésus, qui s'est appelé non seulement l'époux de cette noce joyeuse dont le peuple est la fiancée, mais le Cep. Il est lui-même la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s'écoule le vin nouveau promis, ce vin plus ancien que le monde et qui nous est donné comme signe de son sang qui irrigue l'univers, et nous fait vivre comme la sève coule du Cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes ce fruit qui réjouit Dieu dans l'Éternité, et qu'évoque le poète : « nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un vin qui nous a réjouis avant la création de la vigne. »

 

 

R.P.

(Gardonnenque 2000-2001)

Antibes-Vence, printemps 2006

 

 

 

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